Alors que nous avons ancré le concept de Spring Break dans nos acquis de la culture anglo-saxonne — notamment grâce à la mise en images d’Harmony Korine dans le film-titre ou plus récemment par Monny Manning Walker dans How to have sex —, celui de Winter Break nous est plus inconnu. Avant de se sentir idiot·e et de comprendre que le terme est simplement associé à chaque période de vacances scolaires, on réalise surtout que si la notion de vie étudiante en période creuse a déjà été répertoriée durant la trêve estivale — dans l’excellent Everybody wants some de Richard Linklater par exemple —, celle des fêtes de fin d’année nous semble plus floue. Toujours dans le même acquis collectif, nous imaginons nos chers bambins retourner près de leurs proches pour fêter la Saint-Jésus, grand manitou des finances publiques et autres conneries du genre. Pourtant, tel Jack Torrance employé à la saison morte pour surveiller son Overlook Hotel, les professeurs tirent à la courte paille et magouillent, quitte à inventer une maladie à leurs daronnes, pour savoir qui sera chargé de la permanence d’hiver où les élèves qui n’ont pas la chance d’avoir des proches à retrouver sont coincés. Dans une école supérieure de garçons de Nouvelle-Angleterre où l’immaculé blanc empêche déplacements et ravitaillements en nourriture, autant dire que les jeunots ne sont pas voués aux vacances les plus funs. Surtout quand c’est Paul Hunham, détesté des étudiants, qui est en charge dudit accompagnement.
Pour ce professeur supposément antipathique, Alexander Payne utilise le corps de Paul Giamatti dans toute l’exagération possible, jusqu’au léger strabisme de l’acteur nous rendant l’homme difficile à regarder. Un corps patibulaire qu’il double d’une attitude pédante dont le comédien s’empare avec un malin plaisir. Ce professeur Hunham peut d’ailleurs être perçu de deux manières. Les plus jeunes, fraîchement sorti·es d’études ou en plein dedans y verront cette nemesis insupportable qui ne trouve jamais la moindre satisfaction dans leurs travaux. Les plus âgé·es repensent à ces professeur·es qui, aussi insupportables qu’iels aient pu nous sembler, sont finalement celleux qui les ont aidé·es à avancer. En montrant dès le début des querelles adolescentes teintées de violence et accentuant le caractère cancre des jeunes présentés, notre humeur vacille. Si l’on peut trouver le professeur Hunham un poil rude — coincé, surtout —, ce qu’il tente d’accomplir dans sa formule éducative est évident et compréhensible, ce qui nous le rend immédiatement sympathique, contrairement à ce que son archétype laissait supposer. En opposition à cette figure d’autorité et pour la pousser hors de ces retranchements, le jeune Angus Tully est tout indiqué. Celui qui n’est initialement pas concerné par cette obligation de rester dans l’enceinte de l’établissement durant le winter break se fait — une fois encore, on le comprend vite — laisser de côté par sa mère et compte bien manifester son mécontentement. Au milieu des autres élèves coincés et rapidement envoyés en retenue par Hunham, on sent les discussions poindre, les différences sociales s’affirmer et les inégalités devenir communes pour faire naître les solidarités. Puisqu’il s’est toujours revendiqué du cinéma de John Hughes — revoyez Citizen Ruth et L’arriviste pour retrouver cette jeunesse facétieuse chère au réalisateur de La folle journée de Ferris Bueller —, Alexander Payne allait bien finir par fabriquer son propre Breakfast Club et se faire à son tour la voix d’une génération.
Certains signes laissent pourtant perplexe. Un lycée pour garçons au début des années 70. Le choix de grain qui s’éloigne à tout prix d’une esthétique moderne. La bande-annonce qui laisse à penser que nous avons là un vieux film déterré pour l’occasion. À peine a-t-on le temps de s’interroger sur ce besoin de revenir dans le passé pour faire parler la jeunesse que la pirouette est actée : un hélicoptère s’impose dans le champ, emplit le calme sonore dans lequel Winter Break nous a invité·es. Changement d’avis d’un des parents qui décide d’embarquer tous les gosses au ski. Tous sauf un : le même Angus se retrouve seul avec Hunham et ce n’est pas une classe de réflexion mais bien un face à face qui est mis en scène. À partir de cette bascule, les stéréotypes éclatent. Puisque les personnages se retrouvent seuls et ne peuvent plus masquer leurs apparences, les profils évoluent et Alexander Payne retrouve son cinéma de la surprise. Celui qui dans Nebraska nous conte une absurde épopée à la recherche d’un jackpot de loto qui cache un besoin de redécouverte familiale est coutumier du fait. Les archétypes qu’il nous présente en premier lieu sont faits pour être détruits, mis à nu et malmenés. Un exercice qu’il pousse jusque dans des personnages que nous pensons premièrement secondaires. C’est ainsi qu’entre en scène Mary Lamb, la cantinière de l’établissement, qui a perdu son fils à la guerre un an plus tôt.
De cette femme seule, forte, noire, très portée sur la bouteille, les clichés fusent, surtout racistes. On y voit nombre de personnages fonctions de comédies ou drames qui passent difficilement l’épreuve du temps maintenant que l’on a gagné quelques points de cerveau sur ces sujets et on se dit qu’il est dommage d’observer un soin apporté aux deux êtres masculins pour voir celui-ci passé sous la moulinette à clichés. Même le discours sur les conditions racistes ayant amené la mort de son fils, seul élève de l’établissement parti à la guerre parce que noir, semble un adage misérabiliste qui mettrait Mary dans cette case de la pauvre afro-américaine que l’on doit plaindre parce qu’elle a tout perdu. Une fois encore, Winter Break nous dupe bien. D’abord effacée, refusant de rejoindre les repas, Mary devient le point d’ancrage de nombreuses séquences et accapare le regard caméra à chacune de ses interventions, s’emparant également de la parole. Celle qui est souvent cassée par le contre-champ ou à la limite du bord cadre lorsqu’elle ne fait que traverser une pièce avant de rejoindre sa cuisine prend progressivement sa place au centre de l’écran et devient principale à une intrigue désormais à trois tons. Comme Woody Grant dans Nebraska, ce sont des retrouvailles avec sa famille, ici sa sœur enceinte, qui forgent l’objet de sa quête. Sa place retrouvée dans son cercle proche mais aussi au sein d’un trio lui offre une renaissance, celle qui fait fi de son deuil et lui donne de nouveaux enjeux qui éliminent sa condition victimaire.
Finalement, les seules surprises apportées sont celles de ces situations détournées, ces personnages archétypaux renfermant secrets et profondeurs. Ce n’est pas dans son fond que le film s’avère surprenant tant le développement de personnages a pour but initial d’augmenter notre empathie par la découverte de leur intimité, et qu’il n’y a aucune intention de déroger ici à une quelconque règle. C’est dans la manière dont il exécute cette formule avec soin, en prenant son temps, que Winter Break trouve son sel. La complexité que David Hemingson, au scénario, met à l’œuvre pour apporter de nombreux enjeux à ses personnages se veut exagérée par la multiplicité des rebondissements, souvent devinés à l’avance mais jamais redondants. Ce qui se dénote, en plus de ce soin évoqué plus tôt, c’est la sincérité du procédé. Peu importe que certaines situations — on pense au passage où Angus part à la recherche de son père, qu’il déclare mort lorsque ce dernier est en réalité interné — semblent grosses, elles ne sont pas grossières et sont avant tout traitées avec un humour léger et une douceur incarnée.
Payne centre toute sa mise en scène sur le déploiement de ses personnages, la mouvance de leur corps qui jubilent, souffrent, se cassent et se réparent, les points d’attention prononcés sur leur visages, leurs regards. Si aucun doute n’a été émis quant à la capacité du cinéaste omahan à diriger ses acteur·ices par le passé — on peut par ailleurs affirmer qu’au-delà de ses participations avec les frères Coen, The descendants est probablement le seul film où George Clooney joue correctement —, ce constat se veut encore plus fort ici lorsque le trio nous fait passer par toutes sortes d’émotions. Il ne faudrait pas penser Paul Giamatti seul garant de la réussite de Winter Break, tant ses acolytes sont plus que ses égaux·ales. Da’Vine Joy Randolph a cette capacité rare de nous émouvoir aux larmes et de nous apporter cette émotion tel un crescendo, par la manière dont son regard sur sa propre existence évolue. À l’écran, c’est par les costumes, qui relatent son humeur, que la formule nous emporte. Habillée en cantinière le jour, et donc réduite à une fonction qu’elle accepte par dépit, c’est une robe de chambre terne qu’elle arbore le soir lorsqu’elle choisit de noyer son chagrin dans la bouteille, autre témoin de son désespoir. Lorsqu’elle finit par partager ses repas avec ses compagnons de galère, ce sont des habits mondains qui la vêtissent, jusqu’à la belle robe de ville qu’elle porte fièrement pour rejoindre sa sœur. Le procédé est d’une simplicité certaine mais accompagne le visage de Mary qui s’illumine peu à peu, par le réconfort trouvé auprès de ses nouveaux amis, puis le rapprochement avec les siens. Pour Angus, personnage le plus complexe de l’intrigue, le choix de Dominic Sessa, ici dans son premier rôle, est plus qu’un succès, et nous ne nous aventurons pas tant à utiliser un superlatif bien pompeux mais ayant ici tout son sens : c’est une véritable révélation. Cet élève turbulent qui cache un adolescent en quête de réponses mais aussi de considération demande un jeu d’une justesse que le jeune acteur n’a aucun mal à déployer. Partageant dans un premier temps le tempo comique avec Paul Giamatti, les révélations sur sa situation familiale, ce père qui a perdu la raison et cette mère qui a refait sa vie sans considérer personne l’envoie dans une démarche mélancolique où Sessa alterne diverses palettes. Une mélancolie contrastée par l’arrivée des premiers émois amoureux, où nous retrouvons en cet adolescent les sensations éphémères, ces frissons à fleur de peau qui s’entrechoquent et nous malmènent lorsque notre corps est en construction.
Le moment suspendu des vacances hivernales prend tout son sens. Ce n’est qu’isolé·es de tout que les questionnements prennent place. Le trio est à sa manière un seul personnage, divisé en trois miroirs qui ne font que se répondre. Par la bouteille qu’elle choisit de partager avec Paul Hunham, Mary Lamb découvre un cercle d’amis qui ne la voit pas comme une cantinière noire, employée des lieux, mais comme une femme animée des mêmes tribulations qu’eux. Chaque révélation personnelle — l’acceptation d’un deuil pour l’une, d’une situation irréversible pour l’autre — est une victoire commune, qui montre que nous sommes tou·tes en proie aux mêmes doutes et en quêtes des mêmes sens. L’aventure dépasse allègrement les murs de l’établissement et permet à notre trio de les détruire définitivement. Certains les quittent, d’autres apprennent à vivre au-delà. Ces deux semaines de pause étaient en réalité la plus grande page à tourner.
Winter break, d’Alexander Payne. Écrit par David Hemingson. Avec Paul Giamatti, Da’Vine Joy Randolph, Dominic Sessa… 2h13
Sorti le 13 décembre 2023



