[CRITIQUE] L’inconnu de la grande arche : L’art de la Défense.

Une chose frappe d’emblée dans le nouveau film de Stéphane Demoustier. Un élément de taille. Celle de Claes Bang. Du haut de son mètre quatre-vingt-quinze, Bang, dans les habits légèrement flottants de Johan Otto von Spreckelsen, architecte danois sorti de nulle part venu rafler le concours lancé par le président Mitterrand (Michel Fau) pour agrémenter l’axe historique de Paris d’un nouveau et grandiose monument, domine tous ceux qui marchent à ses côtés. Le chef de l’État, l’urbaniste et conseiller du président Jean-Louis Subilon (Xavier Dolan) ou son partenaire pour le projet, Paul Andreu (Swann Arlaud), paraissent d’une petitesse incongrue. Sa tête est ailleurs, dans des sphères plus élevées où un cube prend toute la place. Les autres, trop près du sol, gardent un pied dans le réel. Le réel des contraintes économiques, des exigences techniques, et des jeux de coulisses politiques. Cette couche céleste dans laquelle certains esprits s’évadent, c’est là où s’agrègent les moelleux nuages de l’idéalisme. Là où les artistes trouvent refuge, font leur monde, quitte à parfois s’y perdre.

Ex Nihilo / Zentropa / France 3 Cinéma / Le Pacte

En 1983, la structure phare du futur quartier de la Défense avait vocation humaniste. Un lieu de rencontres, d’échanges et d’apprentissage vitrine du Carrefour International de la Communication (CICOM) et du bouillonnement des dernières techniques informatiques, audiovisuelles et éditoriales. Dans les dernières heures de la lune de miel d’un gouvernement socialiste élu deux ans plus tôt, une telle initiative, pour faire rêver, avait besoin de rêveurs. Otto est de ceux-là. La première fois qu’on le découvre, c’est quand un Subilon en costume patauge ridiculement sur les rives d’un lac danois. Le bureaucrate coincé contraste avec cet environnement ; von Spreckelsen s’y fond. C’est de loin, depuis sa barque d’où il pêche qu’il se comprend gagnant du concours. Cet appel le fait rapidement passer des eaux calmes et du silence aux berges vaseuses, d’une tranquille campagne scandinave au tumulte d’une capitale hexagonale dans laquelle ambitions et intérêts se couvent précieusement.

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L’idéaliste est souvent têtu. Otto ne dessine pas ses plans pour la beauté des croquis mais pour la vision d’un nouveau paysage. Son grand cube et les petits cubes qui l’accompagneront sur le parvis, c’est d’abord dans la simplicité d’un constat – l’inexistence de cette forme géométrique dans Paris (alors qu’aussi simplement, une pyramide se dresse au Louvre) – qu’il en trouve l’inspiration. Un cube dont les arêtes cadrent les idées bien ancrées d’un personnage qui ne se laisse pas aisément aborder. Otto n’écoute d’abord que lui, consent aux collaborations mais avec la distance de celui qui sait ses pensées justes. Cinématographiquement, le cube ou chacune de ses quatre faces égales sont d’une convenance évidente. Demoustier l’emprunte pour son ratio d’image (4:3), les surcadrages abondent, les isolements se soulignent (notamment lorsque l’obsession mène, pour Otto et sa femme Liv (Sidse Babett Knudsen) au conflit de couple). Mais ils sont également à l’image des cases dans lesquelles tous les égos s’enferment. Mitterrand dans la case d’un pouvoir remis en cause par une austérité impopulaire et une cohabitation fragilisante. Subilon dans la case du garde-fou d’un budget qui s’enflamme. Andreu dans la case d’un pragmatisme un peu jaloux. Leloup (Michat Lescot), architecte aux dents longues brièvement consulté, dans la case de l’ambition sournoise. Pour Otto, c’est la case de l’intransigeance qui domine. Le réalisateur ne nous glisse pas le personnage dans la poche. Von Spreckelsen a le visage figé, le sourire rare, le langage direct et son corps droit et sec semble en être le point d’exclamation. L’opiniâtreté est un fruit qui met sa chair à nu. Elle n’a pas besoin de l’albédo du protocole, ni de la pelure de l’amabilité. Non seulement Otto, une tête au-dessus des autres, plus près des nuages qui l’inspirent pour décorer son monument, toise mais il regarde aussi souvent de haut. Il surplombe ses dessinateurs de sa mezzanine, il grimpe sur les passerelles pour crier son mécontentement quand on ne respecte pas son point de vue et, alors qu’Andreu visite l’une des églises qu’il a construites, l’architecte est toujours filmé en dominance. Bord cadre gauche quand Andreu l’approche, montée vers l’autel et, tel le climax d’une scène ou l’auto-déïfication ne prend plus la peine de se voiler, Otto pianote sur le gigantesque orgue de l’église et regarde son collègue enfermé dans le miroir d’une petite lucarne, déjà confirmé malgré lui comme l’inférieur hiérarchique du concepteur du cube. Autre note biblique, c’est dans cette discussion où l’entente n’est jamais loin de s’effriter et virer en querelle que l’objet transcende sa simplicité angulaire : le cube devient arche. La géométrie devient art. Quelle que soit la nature des déluges susceptibles de survenir, Otto est convaincu que tous auraient intérêt à rejoindre son bateau. Difficile de ne pas croire que Demoustier, qu’il adhère ou non au caractère intempestif de son héros, ne glisse pas un peu ses orteils dans les chaussures portées par celui-ci. Chaque nouveau film est une pièce à l’édifice de l’ « œuvre d’une vie » (motto souvent répété par von Spreckelsen). Le président français fait figure de producteur à l’ancienne, soumis aux diktats économiques et aux renversements de vapeur politique mais sensible au beau (le bloc de marbre blanc offert par Otto vient vite orner son mobilier) et aux idées qui y mènent (les dalles de marbre dont il teste lui-même la glissance). D’une caméra qui enferme le visage de Mitterrand dans le cadre de la maquette de la future esplanade au chef de l’état qui le rejoint sans garde du corps au milieu des Champs Élysées pour mieux se familiariser avec les perspectives, on comprend qu’Otto sait que son prestigieux « client » est sensible à sa vision. Soubilon est l’argentier du « film von Spreckelsen », près de ses carnets, sursautant à chaque dépassement outrageux des coûts, prêts à sacrifier la qualité pour limiter les dépenses. Andreu est l’assistant-réalisateur qui ronge son frein, ouvert à la coopération et au partage d’idées mais, faute d’avoir le vrai rôle de coréalisation que son expérience mérite (Andreu a prouvé par la circularité de son aéroport de Roissy qu’il savait manier les formes) est plus enclin à sacrifier l’excellence des matériaux nobles pour rester dans des fenêtres budgétaires acceptables. Liv est quant à elle la scripte bienveillante, celle qui suit et corrige un précieux et salvateur dialogue amoureux, qui, jusqu’à ce l’obstination ne prenne trop de place, veille à ce que le meilleur scénario soit respecté.

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En tendant chaque fibre de son être vers une œuvre qui se doit d’être parfaite, Otto veut marquer sa géographie d’adoption comme tout cinéaste (Demoustier inclus) entend laisser une empreinte dans notre paysage cinéphile. C’est là qu’un thriller de coulisses, une joute révélant les dessous d’un décor familier cachant ses origines mouvementées prend toute sa dimension. La route vers l’œuvre, voyage, est souvent tout autant passionnante que l’œuvre elle-même, destination. L’inconnu de la grande arche n’est pas seulement le créateur dont on méconnaissait l’existence mais l’ignorance globale de ce qui mène à une œuvre.

Cette route est aussi la tragédie d’un insuccès. Dépecé de son caractère humaniste originel, réapproprié après la défaite des législatives de 1986 par une nouvelle équipe politique assujettie à l’austérité, l’arche échappe à son concepteur floué. Assis dans la cour de l’Élysée dans l’espoir d’une audience avec le président qui n’aura pas lieu, la silhouette élancée de von Spreckelsen est obligée de taire sa grandeur. Le palais présidentiel prend le dessus et occupe à l’écran, face au danois réduit à la position d’un petit garçon puni, tout l’espace. Le politique envahit l’image et l’imaginaire. Au regard des façonniers du capitalisme, l’art doit s’effacer devant le fonctionnel. Le centre des communications devient centre d’affaires dans lequel le symbolique, l’extravagance et l’originalité n’ont plus place. Juppé (Jean des Forêts), nouveau ministre délégué au budget n’entrevoit qu’un moyen de mener à bien le projet tout en serrant les cordons de la bourse : l’appel au privé, voire, sans sourciller lorsqu’il évoque une telle aberration, le financement publicitaire. Telle une société de production centrée sur ses futurs profits qui brasserait les idéaux et les désirs abstraits d’un metteur en scène, le ministre entend redéfinir les plans conçus par von Spreckelsen. L’architecte y laisse sa vie et sa postérité, oubliée dans l’anonymat d’un cimetière d’Hørsholm. Cet illustre inconnu, cherché dans les premières scènes et cherché de nouveau lorsque le long-métrage se termine, alors qu’Andreu et Soubilon passent sans la voir une plaque réduisant un long patronyme à ses initiales, retourne vers les cieux de l’oubli public. Au prolongement des Champs, une œuvre a consommé son artiste. Comme Brady Corbet nous rappelle aux souffrances créatrices dans The Brutalist (2024) – les scènes dans les carrières italiennes y font directement écho – Stephane Demoustier nous rappelle à une rigueur conceptuelle que s’efforceront toujours d’éroder les rigueurs économiques. Face au tarissement des sources où s’abreuve la soif culturelle, il nous rappelle aussi à cette inébranlable foi qui définit le geste artistique. Une persévérance, autant admirable que destructrice qui a poussé tant d’oubliés à léguer l’inoubliable.

L’inconnu de la grande arche. Écrit et réalisé par Stéphane Demoustier. Avec Claes Bang, Swann Arlaud, Xavier Dolan, Sidse Babett Knudsen, Michel Fau…1h48.

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