[CRITIQUE] Merci d’être venu : Je vous salue, Alain

Merci d’être venu semble moins commencer quelque chose que reprendre un élan déjà ancien. Le film avance comme porté par une suite de fragments accumulés au fil du temps, sans trajectoire clairement fixée au départ. C’est une manière de travailler qu’Alain Cavalier revendique depuis longtemps : filmer avant de savoir, laisser les images mûrir puis découvrir parfois très tard qu’un film s’est formé. On a l’impression d’entrer dans un lieu où quelque chose existait déjà avant nous, peuplé de présences discrètes, de gestes laissés en suspens et soudain réanimés par la caméra. Chez lui, le cinéma part rarement d’un concept ; il se construit plutôt dans la durée, au contact des êtres filmés jusqu’à faire apparaître un récit qui semblait d’abord invisible.

Depuis plus d’un quart de siècle, Cavalier explore avec de petites caméras qu’il manipule lui-même une forme de journal filmé attentive aux circulations du monde, aux visages croisés, aux objets, aux disparitions. Chez lui, le cinéma est toujours déjà en marche. La caméra semble avoir été allumée avant notre arrivée et continue souvent après la supposée fin du plan, comme si l’essentiel résidait moins dans ce qui est montré que dans cette persistance des choses à demeurer là. Lui-même parle moins de cinéaste que de filmeur, comme si l’acte importait davantage que l’œuvre achevée. Merci d’être venu pousse peut-être cette logique plus loin encore, jusqu’à devenir un film hanté par sa propre disparition, qui ne cesse d’annoncer sa fin tout en inventant les moyens de la repousser.

Le début est pourtant fragile, presque hésitant. Les scènes avec Françoise Widhoff, compagne et monteuse des derniers films du cinéaste, paraissent chercher leur respiration. Quelque chose résiste encore. Le film semble poursuivre une matière déjà commencée, comme s’il arrivait après lui-même. On sent le tremblement d’un homme qui tourne autour d’une question inévitable : comment filmer la mort lorsqu’elle a cessé d’être une idée pour devenir une présence quotidienne, tapie dans les pièces, les regards, le sommeil même. Cette fragilité rappelle les films fantômes de Cavalier, ces œuvres interrompues par la disparition des êtres, (Irène, 2009, Le Filmeur, 2004)) comme si son cinéma avançait toujours entouré d’absences impossibles à refermer.

Camera one

La mort traverse tout le film, non pas comme un thème solennel mais comme une météo intérieure. Elle est là dans cette peur enfantine de dormir, parce que l’aube seule détruirait les monstres ; elle est là dans cet incroyable moment où un pigeon meurt sous nos yeux, brutalement, sans emphase, rappelant que le cinéma de Cavalier n’a jamais cherché à arranger le réel mais à accueillir son surgissement nu. Arrive la séquence du chat, probablement l’une des plus bouleversantes du film : d’abord un détail presque insignifiant, l’animal qui s’allonge pour la première fois sur le tapis, puis quelque chose qui ne va pas, le regard de Cavalier qui comprend avant les mots et enfin la mort, sèche, irrévocable. Françoise enveloppe le corps dans un linceul improvisé avec une délicatesse qui semble remonter à des siècles de gestes funéraires domestiques. Hors champ, on entend Cavalier pleurer tout en tenant sa caméra. Ce moment fend le film parce qu’il n’y a aucune protection, aucun commentaire, seulement un homme qui continue de filmer alors même que ce qu’il filme lui devient insupportable. Peut-être est-ce là, entre le chat et le pigeon, que Merci d’être venu bascule définitivement : Cavalier cesse peu à peu d’être accompagné pour devenir un homme seul avec sa caméra, fidèle à cette idée ancienne selon laquelle filmer permet de tenir la mort à distance, ne serait-ce que quelques instants.

Pourtant, Merci d’être venu n’est jamais un tombeau. C’est au contraire un film peuplé de présences. Des visages surgissent, prennent de l’ampleur, s’installent dans le récit comme des compagnons de route rencontrés au hasard d’une traversée. Il y a Emmanuèle Bernheim, dont l’ombre bouleverse le film entier, elle que Cavalier avait embarquée dans l’aventure d’Être vivant et le savoir (2019), adaptation de Tout s’est bien passé, avant que le cancer ne vienne dévorer le projet et la vie même de celle qui racontait comment elle avait aidé son père à mourir. Chez Cavalier, les films sont toujours rattrapés par la réalité ; jamais ils ne la dominent. Le cinéma avance à découvert, sans armure.

Autour d’elle gravitent d’autres figures : un artiste de cirque portant des haltères aux extrémités desquelles balancent deux femmes, personnage que Cavalier identifie aussitôt comme un filmeur né, peut-être parce qu’il connaît instinctivement le poids des corps, l’équilibre précaire des forces, cette manière de tenir ensemble le danger et la grâce. Il y a aussi un cordonnier, un coiffeur, un exploitant de salle de cinéma, des inconnues croisées presque par hasard. Tous parlent de banalités mais chez Cavalier, la banalité n’existe pas vraiment. Chaque visage contient une aventure humaine entière. Le cinéaste les écoute avec cette attention rare des hommes qui savent encore regarder les autres sans chercher immédiatement à les utiliser. Ses films leur offrent un espace où exister pleinement pendant quelques minutes.

C’est d’ailleurs ce qui distingue profondément son cinéma de tant de journaux filmés contemporains : il ne filme pas pour trouver quelque chose, il filme le chemin qui pourrait mener vers une révélation qu’il ne connaîtra peut-être jamais. Le mouvement compte davantage que le but. Chaque plan devient une exploration inachevée, une avancée dans le brouillard, comme ces voyageurs solitaires progressant dans des territoires gelés sans certitude d’atteindre le prochain refuge, mais continuant malgré tout parce que la marche elle-même finit par devenir une manière d’habiter le monde.

Cette logique atteint une forme de sommet dans la séquence de la chambre d’hôtel. Cavalier, seul, annonce que tout est terminé : plus de films, plus d’accompagnements, plus de débats, plus de questions. Il demande même à Michel Seydoux de filmer la pièce sans lui, comme si le cinéma pouvait désormais se poursuivre en son absence. Mais Cavalier reste Cavalier. Il y a chez lui une malice de vieux loup, une façon de reprendre discrètement le contrôle au moment même où il prétend l’abandonner. Le dernier mot lui appartient toujours, et ce dernier mot n’en est jamais un. Dans le reflet noir d’une télévision éteinte, il se filme encore. Image minuscule, presque clandestine, mais qui dit tout : le filmeur survivra à l’annonce de sa disparition.

Et puis il y a cette fin magnifique, discrètement reliée à À vendredi, Robinson (2022). Dans le film de Mitra Farahani, on voit Jean-Luc Godard verser de l’eau dans son verre de vin, geste minuscule et cosmique à la fois, comme si le cinéma entier tenait encore dans cette alliance de l’ascèse et du plaisir. Cavalier, lui, se sert un verre de vin après des années d’abstinence. Il boit une gorgée. Puis il dit simplement : « Divin. »

Le mot pourrait résumer tout son cinéma. Non pas un cinéma du spectaculaire ou de la démonstration, mais un art des gestes élémentaires retrouvant soudain une puissance sacrée. Un verre de vin. Un reflet sur un écran éteint. Un chat enveloppé dans un tissu. Un homme qui pleure hors champ. Rien d’autre, et pourtant le monde entier semble tenir là, fragile, prêt à disparaître, encore illuminé quelques secondes par la lumière obstinée d’une caméra qui refuse de s’éteindre. Chez Cavalier, être vivant ne consiste peut-être finalement qu’à cela : continuer à regarder les êtres, enregistrer quelques signes avant leur effacement, et savoir malgré tout que cette fragilité même demeure la matière la plus précieuse du cinéma.

Merci d’être venu, écrit et réalisé par Alain Cavalier… 1h22
Sorti le 14 mai 2026

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture