Il semble important pour le cinéma français d’enfiler régulièrement son heaume et de partir en croisade, lutter contre la xénophobie et nous rappeler que le vivre ensemble, c’est important. À l’écran, c’est surtout Michèle Laroque qui enseigne l’opéra à un jeune des cités — ou le karaoké à sa femme de ménage noire, au choix —, Nathalie Baye qui apprend à Lyna Khoudri à faire des ourlets, Daniel Auteuil qui apprend le bon parler à Camélia Jordana et on en passe tant les exemples font foison. Comme retrouver Michel Drucker le dimanche après-midi nous rappelle à nos bonnes valeurs réactionnaires, le sauveur blanc qui vient rééduquer la banlieue difficile pointe son minois quelques fois l’an devant des salles malheureusement émues, dupées par une guimauve dont elles ne questionnent pas le regard. En miroir, nous avons les films qui abordent frontalement le sujet de l’immigration à travers ce même regard. Celui d’un·e protagoniste un peu perdu·e, des fois un peu raciste, souvent indifférent·e au sujet, qui par le fait d’aider son prochain parvient à régler ses problèmes. On insiste bien : SES problèmes.
Pourtant, lors d’une séquence où Arthur Berthier (Benjamin Biolay) vient parler des violences policières qu’il a subies devant une classe de lycéen·nes alors qu’il se trouvait sur les lieux d’évacuation d’un camp de fortune, il est très clair à ce sujet : le véritable héros, c’est Daoud, ce jeune homme afghan qui a traversé plus d’une dizaine de pays afin de rejoindre les sien·nes en Angleterre. Après une bonne heure où les plans rapprochés sans aucune valeur ont vite fait de nous faire comprendre que la forme n’a cure de nous proposer une mise en scène, le regard de Biolay, pour une fois éveillé, interpelle l’objectif de Julie Navarro : quand comptes-tu regarder ton sujet ? La gaze masquant sa blessure sur la tête se délite, dévoilant une grosse teube qu’on y a dessinée au feutre. L’audience rit, c’en est fini du sujet. De Daoud, nous ne saurons rien, d’Arthur, nous verrons tout : le dandy parisien égoïste et légèrement connard qui se rachète une conduite en hébergeant son demandeur d’asile intéresse bien plus la caméra que celui pour qui les actions font croire qu’elles sont à l’œuvre. Aider Daoud est moins stimulant que choper Mathilde, la jolie militante aux traits de Camille Cottin. Les réfugié·es politiques sont comme l’écologie chez Tolédano-Nakache et leur infect Une année difficile, une toile de fond interchangeable dont on se fout royalement pourvu qu’on nous serve des couples à l’écran. Dans sa séquence finale au carnaval de Dunkerque, les protagonistes se retrouvent, c’est le grand moment famille où nous vivons ensemble quelles que soient nos origines. Mais la caméra ne trompe pas : le dernier plan se clôt sur les mains de Biolay/Cottin qui se tiennent. Finalement, la grosse teube en boussole frontale était annonciatrice et Quelques jours pas plus ne s’en cache pas : messieurs, continuez à penser avec, vous serez des héros remarquables.
En fin d’année 2023, nous avons dans nos salles obscures subi le matraquage commercial des croquettes Purina. Le spot interminable mettait en scène un vieil homme aigri à qui l’on demande de s’occuper d’un chien et d’un chat. Au contact de ces merveilleux compagnons, papy reprend goût à la vie, sourit aux enfants dans la rue et finit par faire le geste fort, humain, adopter lui-même un petit animal à la SPA. Prétexte à aider des bourgeois en mal d’eux-mêmes et leur cinéma faussement bienveillant qui s’auto-suce, le réfugié afghan est ce petit animal de compagnie à qui l’on apprend des tours et que l’on garde avec soi parce que nos proches le trouvent mignon. Puisque la caméra ne daigne jamais s’intéresser à lui qui aurait bien plus de choses à raconter qu’une énième romance parisienne en vase clos, n’offrons pas plus de mots à Julie Navarro, à qui nous n’en voulons pas tant. C’est tout son microcosme qui, à force de ne pas gratter la croûte qu’il a devant les yeux, a un regard dégueulasse.
Quelques jours pas plus, de Julie Navarro. Avec Amrullah Safi. 1h43
Sortie le 3 avril 2024
Présenté en film d’ouverture du festival Mamers en mars 2024