Dans notre texte sur Paradise is Burning, nous évoquons la prédominance de la thématique de l’enfance dans le renouveau du cinéma des pays du nord. Alors que nous citions l’Islande par le biais de Lamb et de son enfant tout particulier, la terre de Glace et de Feu nous surprend en sortant dans les salles françaises dès ce début du mois d’avril un nouveau film traitant de la jeunesse.
La force de Le vieil homme et l’enfant, c’est de ne pas traiter frontalement son sujet, l’enfant n’en étant ni le personnage principal ni l’élément déclencheur. Le film de Ninna Pálmadóttir débute et se concentre sur Gunnar, un agriculteur forcé par l’État de vendre ses terres au regard des risques d’inondations de son terrain. Avant d’y être contraint, le personnage a toujours été réfractaire à quitter les lieux, faisant de lui le seul habitant de cette plaine. S’installant pour la première fois en ville, le vieil homme crée un lien d’amitié avec un jeune garçon de dix ans, livreur de journaux quelque peu délaissé par ses parents.
Mais là où le titre français insiste sur ce lien entre le vieil homme et le jeune garçon, le film traite bien plus de la solitude, de l’absence de liens avec le monde extérieur. Nous lui préférons son titre international, Solitude, bien plus percutant et moins mollasson. Parce que là où Le vieil homme et l’enfant appelle à une aventure morale, à l’image de ce que nous offrent les Fables de La Fontaine, ce que le film n’est pas, Solitude met bien plus en lumière l’état d’esprit dans lequel se situe Gunnar. Forcé de quitter son chez lui, l’endroit qu’il a toujours connu et qui le représente, Gunnar freine lui-même son épanouissement dans une nouvelle vie citadine. La solitude du titre est celle qu’il s’impose à lui-même, tentant de reproduire à la ville son mode de vie solitaire et campagnard. Cette idée est appuyée par une mise en scène minimaliste au cœur de laquelle le peu de possessions de Gunnar prennent immédiatement une importance à l’écran. C’est par exemple le cas de son jeu d’échec, vecteur d’échanges avec le jeune garçon et que la caméra vient capturer sous divers angles, toujours au sein de compositions de plans très simples.
L’amitié enfant/adulte est un schéma qui, même s’il n’est pas sur-représenté, a connu ses heures de gloire au cinéma. Il nous a été donné de le voir en animation avec Là-Haut de Pete Doctor, en France dans L’école buissonnière de Nicolas Vanier ou encore en comédie avec Le Kid de Charlie Chaplin, modèle initial de ce schéma narratif. Ari, le jeune garçon de dix ans, a de nombreuses similitudes avec Russel de Là-Haut et le Kid du film de Chaplin. Dans les trois, le vieil homme tente tout d’abord de se défaire de l’enfant avant de lui apporter de l’affection. Cette réticence au contact passe chez Gunnar par un refus de recevoir gratuitement les journaux du jeune garçon. Pour empêcher la création de ce lien, il ira jusqu’à condamner sa boîte aux lettres pour empêcher Ari d’y glisser le journal. Mais lorsque la cohabitation de Russel et Carl chez Doctor est forcée par l’intrusion du garçon, Le vieil homme et l’enfant prend le temps de créer une véritable évolution d’appréciation mutuelle entre Ari et Gunnar. Cette évolution est magnifiée, toujours avec une simplicité remarquable, par la caméra qui vient capter, toujours à distance du duo de personnages, leurs échanges de regards, la naissance de cette complicité grandissante.
Même si Le vieil homme et l’enfant ne révolutionne pas le genre, il devient intéressant dans les nuances qu’il apporte à la relation entre ses protagonistes. Ne pouvant échapper aux quelques clichés qu’oblige le traitement de cette thématique (préjugés dû à l’âge de chacun, confrontation du vieil homme à la nouvelle technologie, etc.), le film tente de les tordre au maximum afin d’en offrir une représentation moderne. Cette modernité de l’écriture est à l’opposé de son personnage principal, conservateur d’un certain mode de vie à l’ancienne et premièrement réfractaire à l’arrivée d’une quelconque nouveauté. Gunnar se dit plus radio que télévision mais c’est pourtant bien par l’image que Ninna Pálmadóttir nous partage la réclusion progressive du vieil homme, celui-ci n’écoutant plus ces ondes qui le relient pourtant à un monde plus grand.
Quand la relation avec Ari se dégrade, le film parvient habilement à ne pas s’enfoncer dans des hauts et bas émotionnels et recentre les préoccupations du vieil homme sur ce qu’elles étaient à la base : l’inquiétude d’avoir perdu, en même temps que sa maison à la campagne, un peu de lui-même. Le dernier plan du film, laissant une possible part d’interprétation, a l’intelligence de ne pas bloquer la lecture de l’œuvre par une résolution fixe. Gunnar observe Ari et sa famille à travers sa fenêtre. Quelles sont les conséquences des actions passées ? Ari est-il toujours un ami ? Gunnar se questionne, en même temps que le spectateur, sur ce qui a mal tourné sans pour autant en avoir une idée précise. Ninna Pálmadóttir nous offre ainsi un film n’étant figé ni dans le temps ni dans l’espace, et dont la simplicité permet une appréciation globale du film, au-delà de toute culture ou de tout pays.
Le vieil homme et l’enfant de Ninna Pálmadóttir avec Thröstur Leó Gunnarsson, Hermann Samúelsson, Anna Gunndís Guðmundsdóttir…1h15
Sortie le 3 Avril 2024

