Quelle porte choisir pour entrer dans The drama ? L’une, organique, nous fait face dès les premières secondes. L’autre, spéculative, précède les logos des studios. Commençons par la seconde. Une porte dont l’ouverture est contrôlée par une mécanique particulière. Celle de l’attente. Kristoffer Borgli y est allé de ses petits coups de coude à Hitchcock (restez discrets sur la fin de Psycho !) et Wilder (ne dites rien sur la fin de Witness for the prosecution !) et s’est bien arrangé pour que ceux tentés par son dernier long-métrage soient bien au fait d’un mystérieux pivot narratif tout en en préservant la nature. La particularité de la révélation de ce mystère, c’est qu’elle ne soit pas finale – pas question d’identité camouflée sortie du chapeau, ni de relecture à rebours à partir d’un inattendu retournement – mais initiale. Si nous sommes prévenus d’avance que le couple Emma (Zendaya) et Charlie (Robert Pattinson) va s’entre-déchirer, l’alerte divulgâcheuse n’a pas trait à ce vers quoi tout aboutit mais à ce par quoi tout commence. Un principe de relance plutôt ingénieux qui gère habilement le pianotage de doigt donnant musique à l’impatience à laquelle le/la spectateur-trice est convié(e). Un effet de double expectative en forme de jeu de roulette. Les paris se placent – première mesure de suspense –, la bille s’arrête sur le chiffre vainqueur – le drame anticipé du titre – et ce qu’il advient des pertes et gains peut alors se questionner – deuxième mesure de suspense. Il y a donc, derrière ce drame, et quelle qu’en soit la teneur, une volonté ludique de la part de Borgli. Se jouer d’abord du spectateur en devenir et jouer ensuite avec le spectateur défini. Le poisson a mordu, il est ferré, voyons comment celui-ci s’agite avant qu’on ne le sorte de l’eau.

L’autre porte est à double battant. Plan rapproché sur l’oreille d’Emma. Invitation à l’écoute ? Méfiance face au mâle entendu ? Soupçons face aux malentendus ? Crainte de tout mal entendu ? Le réalisateur ouvre aux fausses pistes. L’étincelle de romance est immédiatement soufflée. Charlie feint de connaître le livre lu par Emma, déballe sa déclaration timide et le terrain semble préparé à accueillir les graines d’une complicité amoureuse. Emma, pourtant, oreille valide occupée par la musique, oreille sourde livrée à Charlie, n’entend rien. Un stratagème d’abordage séducteur d’un côté, un hermétisme obligé de l’autre. Les premiers pas des futurs amants sont déjà tachés par la boue du petit mensonge et de l’involontaire indifférence. Avant l’attendu point d’inflexion du scénario, des signes avant-coureurs sont donnés : le générique dont les caractères sursautent avant de révéler les noms au casting et de l’équipe technique, les petits hoquets d’incertitudes qui habitent Emma et Charlie à quelques jours de leur mariage (le rire charmant mais répulsif d’Emma pour Charlie ; la difficulté de distinguer Charlie comme l’amour d’une vie ou un béguin prolongé pour Emma). Une fois cette inflexion atteinte, les signes se muent en irritants et l’harmonie apparente vire en démangeaison constante. Les cadres deviennent trop étroits pour contenir les silhouettes des deux comédiens, les arrière-plans se dépouillent et se revêtent de teintes ternes et les sens sont mis en alerte constante. Le toucher n’est plus rassurant, la vue confond les époques, et l’ouïe est régulièrement agressée.
Le drame, ici, n’est pas tant de voir l’amour d’un homme et d’une femme se fissurer, une paire dépérir au point de glisser dans les zones de l’irréconciliable. Le drame (au sens scénique) est plutôt celui qui se joue au quotidien. La théâtralité qui fait fi de toute trace de honte, le maquillage de la perfection, le décor de l’irréprochabilité. Ce petit cinéma que l’on produit, persuadé qu’il protègera le cocon d’une vie à deux de tout effondrement. Emma et Charlie sont avant tout, l’un pour l’autre, acteurs. Leur attirance mutuelle et véritable s’agrémente de jeux (Emma qui tire sur le pantalon de Charlie pour le déstabiliser), de mises en scène (faisons comme si ne nous connaissions pas) et de répétitions (le récurrent « refaisons-le ! » incite à reprendre, à rejouer, à corriger). La faute révélée d’Emma n’est pas un simple artifice scénaristique. C’est l’outil qui décape l’artifice du jour-le-jour. Et pour un décapage, il faut un grattoir aiguisé, un souffle chaud et une force suffisante pour soulever le vernis et faire voler les copeaux. Borgli n’aurait pas trouvé l’incisivité nécessaire s’il avait opté pour un adultère sulfureux ou une expérience sexuelle obscure. Il fallait pour lui perforer les fondations d’un désir conduisant deux êtres à vouloir passer le restant de leur vie ensemble.

Emma s’est donc préparée, adolescente, à perpétrer une tuerie de masse en milieu scolaire. La bombe est lâchée en ponctuation de ce qui n’était originellement qu’une boutade. Rachel (Alana Haim) et Mike (Mamoudou Athie), demoiselle et garçon d’honneur eux-mêmes mariés, mettent Emma et Charlie au défi, tels qu’ils l’ont eux-mêmes fait avant leur mariage, de s’avouer les pires choses qu’ils n’aient jamais commises. Aux premiers regards fuyants d’Emma, Borgli pointe les prémices d’une scission. Comment en effet recevoir, digérer et assimiler une telle intention? Qu’elle soit vue par Mike sous la loupe de la réaction publique (l’américain moyen mis au fait d’une énième fusillade), par Rachel sous la loupe personnelle (sa cousine a été directement touchée par un tel évènement tragique par le passé) ou par Charlie sous la loupe de l’étranger (anglais) pointant du doigt le symptôme d’une Amérique en perpétuelle crise, les trois réactions sont posées comme exemples de ce que nous-même pouvons penser de la germination d’une idée macabre. Le réalisateur tend trois miroirs qui rendent nos strapontins de spectateur soudainement inconfortables : sommes-nous capables de raisonnablement visualiser le contexte (des déménagements familiaux fréquents dus à la carrière militaire du père, le rejet constant des nouveaux camarades de classe, l’ostracisation répétée d’une récurrente « étrangère ») ou nous précipiterons-nous vers l’immédiateté du jugement? Mike, Rachel et Charlie ont beau être, de leur côté, passés à l’acte (Mike s’est servi de son ex comme d’un bouclier contre l’attaque d’un chien dangereux ; Rachel a abandonné un gamin ennuyant une nuit durant dans une caravane, provoquant le déploiement de recherches pour le retrouver ; Charlie a harcelé en ligne un jeune garçon au point de conduire sa famille à changer de ville), le jugement reste pour eux la voie la plus directe. Le marteau des procès d’intention est souvent tenu par de discrets coupables.
Cette horreur souvent associée au paysage américain mais loin de lui être exclusif, a déjà mêlé, de Polytechnique (Denis Villeneuve, 2009) à Elephant (Gus van Sant, 2003), cinéma et histoire. Au souvenir de ces références, il est tentant de soupçonner Borgli d’évitement. Le cinéaste jette la pierre d’une gamine se préparant à débarquer en classe une arme à la main sans suggérer ni une réflexion sur les causes, ni une exploration des conséquences. Mais son sujet n’est pas dans cette plaie sans cesse rouverte des tueries scolaires sur le sol américain. L’assénement cru et cruel de cet aveu et sa manière d’infecter les réactions, de faire tousser l’incompréhension, permet au réalisateur de poser, pour nous comme pour Charlie, son diagnostic : le doute a gangrené l’esprit. D’un court épisode d’une jeune vie (Emma n’exécute jamais son plan et, réalisant les conséquences que celui-ci aurait pu avoir, bascule plutôt vers le militantisme anti-armes à feu), tout un monde de souvenirs est remis en question : la tape sur une joue lors d’un petit jeu sexuel ; l’altercation avec un automobiliste qui ne s’arrête pas au passage piéton ; l’alarme qui se déclenche lors de leur premier baiser et dont les lumières rougeâtres troquent la passion pour l’alerte. Les bruits ambiants subissent eux-mêmes une altération (les flashes photos deviennent déflagrations ; un choc électrique d’une platine musicale devient détonation). Dans ce chancellement, la question de la nature innée ou induite de la violence et la capacité à confirmer, par le mariage, si un pardon à celle qui a frôlé l’impardonnable est possible vacillent.

Rachel, Mike et Charlie ne reviennent jamais sur leurs propres fautes. Si le point de vue de Mike reste sous-exploité, l’amitié d’Emma et Rachel s’effondre sous le poids de la rancœur et Charlie se mure dans un blocage déterministe. L’écriture de son discours, amorcé avec une certaine tendresse dès l’ouverture du film, est reconsidéré jusqu’au total effacement. Empathie est le premier mot à disparaître : face à la potentialité d’un tel geste d’horreur, celle-ci n’a en effet plus lieu d’exister. Charlie s’imagine au bras d’une Emma qui n’aurait jamais quitté l’enfance, pré-visionne une noce sanglante, est saisi par des visions d’Emma suintant l’hémoglobine ou portant fièrement une arme. La préméditation devient plus définissante que l’acte et toute idée de confiance censée cimenter les unions s’étiole. Toute ouverture à la rédemption s’amincit. Le militantisme d’Emma (rédemption véritable) prend pour Charlie les couleurs d’une possible trahison (rédemption refusée : Charlie y voit un parcours inversé du Lacombe Lucien de Louis Malle (1974) où l’obscur se cherche une nouvelle dignité dans la lumière). Cette absence de perspective exacerbe le même type de sentiment qui pousse Emma et Charlie à renvoyer la DJ prévue pour leur mariage. Le nœud réflexif du film est là : dans cette fragilité du mûrissement de la tolérance face à l’empressement de l’accusation. Une simple incursion dans l’intime, le simple fait de la voir fumer de la drogue au soir dans un sombre coin de rue présage le pire pour une tenue décente de l’évènement. Ici aussi, Borgli illustre l’éclipse d’une vision commune: d’abord en phase sur leur doute, Charlie, obsédé par la gravité des pulsions adolescentes d’Emma est finalement prompt à pardonner la DJ pour son écart alors qu’Emma opte pour une éviction violente et définitive. Cet empilage de suspicions infondées ne mène qu’à l’amertume et assombrit le paysage de son ombre pathétique. Le DJ appelé en remplacement s’avère aussi incompétent qu’arrogant et Charlie, gauche et balbutiant quand il prend la parole pour son discours de marié, saccage ce qui avait été ébauché comme une déclaration d’amour ultime.
L’institution en prend un coup. Les époux dépouillés se retrouvent après que le vrai massacre de la cérémonie sabordée ait lieu, comme dans toute bonne conclusion de comédie romantique mais sans baiser sous la pluie, sans course vers l’autre et sans punchline mémorable. À la table crade d’un fastfood, Borgli réunit un marié en sang et une mariée qui cache sa robe sous une doudoune dont l’orange tranche avec le blanc virginal. L’imagerie immaculée des mariages heureux est définitivement salie et l’on doute que ce sourire naturel vainement cherché lors de leurs séances photos puisse un jour renaître malgré toute tentative de recommencement. Le procès d’intentions a lâché son verdict : la comédie condamnée à la tristesse et le romantique en perpétuelle fragilité.
The drama. Écrit et réalisé par Kristoffer Borgli. Avec Zendaya, Robert Pattinson, Alana Haim, Mamoudou Hatie, Hailey Gates, Hannah Gross…1h45.
Sortie France: 1er avril 2026. Sortie Québec: 17 avril 2026.