[CRITIQUE] The Match : Dieu seul (le) voit


En 1986, un homme minuscule traverse l’air lourd du stade Azteca, sème des défenseurs anglais lancés à sa poursuite et remonte le terrain comme si le ballon suivait une logique inconnue des autres joueurs. Depuis ce jour, cette action n’a jamais cessé d’être racontée, analysée, transformée en mythe jusqu’à devenir une image presque sacrée du football moderne. Avec The Match, Juan Cabral et Santiago Franco choisissent eux aussi de revenir sur cet après-midi devenu légendaire. Pourtant, à vouloir donner à l’événement une portée monumentale, le film finit par l’écraser sous son propre dispositif solennel.

Le documentaire prend comme point de départ le quart de finale Argentine-Angleterre de 1986, ce match brûlant où Diego Maradona marque d’abord un but de tricheur génial, la fameuse Main de dieu, avant de traverser presque tout le terrain, comme un enfant poursuivi par des hommes trop grands pour lui. Autour de cette rencontre, les réalisateurs étendent quatre-vingt-onze minutes de récit et convoquent certains des joueurs de ce match, Gary Lineker, Jorge Valdano, Peter Shilton, John Barnes, Oscar Ruggeri, Jorge Burruchaga, Ricardo Giusti ou encore Julio Olarticoechea. Le dispositif promet beaucoup mais finit par tourner à vide : alternance attendue d’archives, de visages filmés aujourd’hui, de silences pesés, de regards appuyés, de sourires suspendus et de gestes rejoués, tout un théâtre du souvenir qui évoque davantage une publicité luxueuse pour une plateforme internationale qu’un véritable regard de cinéma.

Industria del Milagro

Les faits, eux, sont bien présents : la durée du match, les témoins prestigieux, la source littéraire, les noms célèbres, le récit centré sur 1986 puis élargi aux rapports entre les deux pays. Mais la mise en scène engloutit tout cela dans un vernis uniforme, davantage occupé à afficher son importance qu’à examiner réellement ce qu’elle raconte. Le premier problème vient précisément de cette esthétique de documentaire premium devenue une langue automatique : noirs profonds, contre-jours élégants, silhouettes filmées comme des statues, montage qui souligne constamment la grandeur supposée de chaque image, musique utilisée comme une injonction émotionnelle, interventions des anciens joueurs pensées moins pour ouvrir une réflexion que pour confirmer une aura déjà connue.

Tout paraît poli avant même d’avoir été interrogé. On sent moins une vision de cinéma qu’un cahier des charges : donner du poids à chaque plan, provoquer régulièrement du frisson, transformer un souvenir collectif en objet immédiatement consommable. Le film applique ainsi une forme déjà vue, déjà rentable, déjà absorbée par des années de documentaires sportifs vendant l’histoire comme une nostalgie énergisante prête à l’emploi.

Mais sa faiblesse la plus visible se situe ailleurs : ce que raconte The Match pourrait tenir en dix minutes et cette disproportion devient presque un aveu. Un match, trois buts, une blessure nationale, un vieux contentieux, quelques témoins puis une conclusion tournée vers la réconciliation : la matière est puissante mais le film la dilue au lieu de l’approfondir. Plutôt que de risquer une lecture personnelle de son sujet, il revient sans cesse sur les mêmes effets, comme si leur répétition pouvait masquer le vide qu’il refuse de regarder en face.

Sa longueur ne crée jamais de véritable mouvement intérieur ni de respiration naturelle ; elle ressemble davantage à une manière élégante de dissimuler la fragilité de sa matière première. Le film laisse croire que l’ampleur du sujet suffit à produire l’ampleur du cinéma alors qu’il révèle surtout un manque d’invention. Ne sachant pas quoi faire de ce noyau minuscule et immense — une main, une course, un ballon, une foule, un gardien battu, un pays qui explose de joie, un autre qui rumine sa défaite — les réalisateurs l’entourent d’un appareil explicatif gigantesque comme si l’on bâtissait une cathédrale autour d’une allumette.

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La dimension historique du film est révélatrice de cette limite. The Match veut replacer la rencontre dans une longue rivalité géopolitique, remonter les tensions entre les deux pays, rappeler que le sport ne flotte jamais hors du monde réel. L’intention est légitime, même nécessaire. Mais son traitement ressemble trop souvent à un résumé accéléré, une capsule pédagogique où l’on coche des dates, des guerres et des symboles sans jamais laisser la complexité troubler réellement le récit. La politique arrive alors comme une fiche révisée à la hâte : claire, utile, immédiatement lisible mais privée de véritable pensée. On n’a jamais l’impression qu’un cinéaste cherche à comprendre comment l’Histoire traverse les corps, les tribunes, les commentaires ou les souvenirs ; on a plutôt le sentiment qu’un moteur narratif réclame régulièrement du carburant et que la chronologie sert simplement à alimenter la machine.

Cette absence de réflexion rejoint une autre faiblesse : le désir de consommation immédiate. The Match ne demande jamais au spectateur de douter, de chercher ou de se contredire ; il lui demande surtout d’absorber ce qu’on lui présente. Tout est prémâché, scénarisé, dirigé vers une émotion prévue à l’avance. Le film ne laisse jamais les images anciennes redevenir mystérieuses, pas plus qu’il ne laisse les anciens joueurs se perdre réellement dans leur mémoire. Il attend leur réaction avant même leur vérité. À chaque retour sur les actions de 1986, la caméra cherche la mimique parfaite, la surprise, le rire nostalgique ou le malaise passager, comme si l’authenticité pouvait se réduire à ces signes visibles. Le procédé finit par sembler artificiel non parce que ces hommes mentent, mais parce que le film les transforme malgré eux en figurants de leur propre légende. Il les met en scène pendant qu’ils se souviennent.

C’est d’autant plus frustrant qu’un autre film apparaît parfois en filigrane, plus discret, plus fragile et sans doute plus beau : non pas un film sur la grande Histoire ou sur le football devenu religion moderne mais un film sur l’enfance qui ressurgit lorsque des hommes âgés regardent encore un ballon rouler. La séquence où certains anciens joueurs se retrouvent autour d’un baby-foot laisse entrevoir cette possibilité. Soudain, quelque chose se relâche. Les épaules cessent de porter le poids officiel du souvenir. Les anciens adversaires ne sont plus seulement des témoins ou des icônes ; ils redeviennent des garçons. Là, dans ce jeu miniature où les barres métalliques remplacent les jambes et où les figurines tournent avec leur raideur ridicule, le film approche enfin son véritable sujet : la persistance tendre, puérile, absurde et bouleversante du jeu dans des corps qui ont vieilli.

Le second but de Maradona aurait dû être regardé sous cet angle. Ce but échappe justement à tous les discours qui cherchent à le posséder. Les vaincus peuvent l’admirer, les vainqueurs peuvent s’en emparer, les politiques peuvent tenter de l’utiliser, les commentateurs peuvent le renommer mille fois : il reste avant tout la course d’un enfant terrible refusant les trajectoires sages, celle d’un petit corps lancé contre des adultes, celle d’un instinct inventant sa route avant même que la pensée puisse le suivre.

Le film semble parfois le comprendre mais il ne s’abandonne jamais complètement à cette idée. Il préfère encadrer le moment, l’expliquer, l’orner, le transformer en sommet narratif alors qu’il aurait fallu faire silence autour de lui, laisser les images anciennes respirer, laisser les visages regarder sans devoir produire une réaction immédiate, permettre au spectateur d’éprouver ce moment étrange où le sport cesse d’être un argument pour devenir une apparition. Au fond, The Match échoue parce qu’il veut être immense avant d’être juste. Il cherche à embrasser les nations, les guerres, les rancœurs, les mythologies, les chansons, les stades, les idoles et les témoins mais, dans cette ambition trop contrôlée, il perd ce qu’il avait de plus précieux : la simplicité brute d’un événement dont personne n’a réellement besoin qu’on lui explique la puissance.

Le cinéma consiste parfois à retenir ses effets, à ne pas tout lancer immédiatement, à laisser les choses parler d’elles-mêmes. Ici, tout arrive trop vite, trop proprement, trop fortement. Il reste un objet brillant, habile et professionnel mais profondément creux : un film qui parle de mémoire sans faire confiance aux souvenirs, de sport sans retrouver le jeu, de politique sans penser le pouvoir, et d’enfance sans jamais oser redevenir enfant

The Match, film documentaire de Juan Cabral et Santiago Franco. 1h31

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