[CRITIQUE] To The Moon : Pet Foireux

Il existe des films qui vous surprennent. Des films qui sont capables de prendre le spectateur par la main et de l’emmener dans un ailleurs, une zone où il ne pensait pas se retrouver mais dont il ne peut qu’apprécier le caractère inédit. Puis il y a les autres. Non pas ceux qui sont trop mauvais pour qu’on s’y intéresse, mais ceux qui ne sont que la simple copie du film que l’on s’était imaginé sur le chemin de la salle obscure. Ceux qui nous paraissent bien trop longs, non pas parce que rien ne s’y passe mais car l’on sait pertinemment tout ce qu’il s’y passera. To the moon appartient à cette seconde catégorie. 

Dans le film de Greg Berlanti, Scarlett Johansson fait du Scarlett Johansson, faussement pétillante mais toujours sincère. Channing Tatum fait du Channing Tatum, faussement bon acteur et toujours carrément à l’ouest. Il y a aussi un figurant qui essaye de singer Neil Armstrong, Jim Rash qui s’essaie Stanley Kubrick. Concernant Berlanti, sa tentative de mime lorgne du côté d’Antoine Bardou-Jacquet. Ce nom ne vous dit rien ? Cinéaste français, il est le réalisateur de Moonwalkers, film passé à raison sous les radars en 2015 et qui partage avec To The Moon les trois quarts de son intrigue. Exit Scarlett Johansson et Channing Tatum, c’est à l’époque Rupert Grint et Ron Perlman, apprentis cinéastes pour la CIA, qui rejouent en studio l’alunissage d’Apollo 11.

Sony Pictures France

Malgré ses nombreux défauts, le parti pris de Moonwalkers d’être entièrement consacré au montage de cette supercherie classée top secrète rend la démarche originale et appréciable. Mais celle-ci est-elle réellement le cœur de To The Moon ? Ce qui est certain, c’est qu’elle en est la clé ou du moins le dénouement. Le film commence par nous présenter Kelly Jones (Johansson), publiciste dans le domaine des voitures de sport et véritable as de la vente. Elle attire immédiatement l’œil du gouvernement qui voit en elle l’occasion de relancer l’intérêt des Américains pour la conquête spatiale, et donc pour la NASA. Cole Davis (Channing Tatum), responsable du projet Apollo, ne voit pas d’intérêt à la venue de Mrs Jones et juge qu’elle sera un élément perturbateur, un chat noir qui viendra lui traîner dans les pattes. To The Moon démarre avec en son sein tous les éléments de la comédie romantique par excellence : le charme de l’Amérique des années 60, deux personnages aux antipodes qui doivent composer avec leurs différences pour travailler ensemble et un lieu original pour placer son intrigue. Mais à vouloir intégrer plusieurs narrations ne communiquant pas entre elles, To The Moon met de côté cette seule bonne idée, la faisant ressortir par moments lorsqu’il sent qu’il est nécessaire de chercher à nouveau l’attention du spectateur. Même s’il ne perd pas de vue le fait qu’il soit un feel-good movie, le film s’enfonce dans des lourdeurs et ne parvient nullement à devenir plus intéressant que son aîné pré-cité.

Pourtant, nous ne pouvons bouder la rencontre avec Kelly Jones. L’énergie du personnage mêlée à l’entrain qu’y met Johansson nous emporte, grâce à la mise en scène ludique de Berlanti, dans l’élaboration d’un marketing publicitaire implacable. Lorsque celle-ci simule une grossesse pour justifier à ses futurs acquéreurs l’importance de la ceinture de sécurité dans le modèle qu’elle veut leur vendre, Kelly sait que le tour est joué d’avance. Le spectateur ne le découvre cependant qu’après, lorsque, mélangée au centre du cadre avec les employés empruntant l’ascenseur, Kelly retire sans la moindre discrétion la mousse qui lui sert de faux ventre. Par des coupes fréquentes réduisant la durée moyenne des plans pendant la présentation de Kelly, le spectateur se fait ici également berner, emporté par le dynamisme de la présentation. Retranchés autour de la table dans leur petit bureau où tout est trop marron, l’ouragan Kelly Jones est pour ces hommes d’affaires une rencontre bien heureuse qui vient égayer leur journée. Avec deux trois cartons publicitaires colorés venant trancher avec l’aspect morne des locaux, la jeune femme ne met que très peu de temps à conclure son affaire. Quand elle exerce ses talents pour la NASA, Berlanti s’amuse dans sa mise en scène à recréer, par les décors et les couleurs, l’esthétique des années 60 pour le tournage de publicités. Les astronautes deviennent égéries de montres lorsqu’ils posent fièrement poignets face caméra, ou de voitures lorsque le rouge pétant de celles-ci viennent faire tâche sur le parking blanc et gris de l’agence fédérale du programme spatial.

Quand l’enthousiasme du personnage est gâché par cette commande de tournage d’un faux alunissage, c’est le film qui perd en rythme, en montage, en envie de faire du cinéma. Tout comme Kelly se contraint à honorer sa mission quitte à créer sans charme ce projet qu’elle déteste, le spectateur l’accompagne dans la déroute, observant un long-métrage qui ne lui donne plus de quoi satisfaire son œil stimulé. Tout comme Kelly Jones dans son art, Berlanti dans sa réalisation ou Scarlett Johansson dans son jeu d’actrice, le spectateur ne prend plus de plaisir à suivre des personnes qui n’en prennent également aucun dans ce qu’ils font. Les séquences s’enchaînent sans énergie dans une suite historique logique qui mène tout droit au dénouement. Berlanti est incapable de magnifier l’ennui, de maintenir notre empathie. To the moon aura eu la fâcheuse idée de nous promettre la Lune, quand on lui demandait juste de la mise en scène.

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Lorsque la mise en scène devient fade, se rappelle à nous le logo d’Apple TV aperçu en introduction et la réflexion que cinéma et télévision finissent par se ressembler. Certains films ne sont plus pensés par le biais de l’expérience en salle et il devient difficile de parler de mise en scène tant la pauvreté de celle-ci rapproche l’œuvre d’art, l’objet cinématographique, du simple téléfilm consommé sur le petit écran, entreposé dans le salon ou tenu dans le creux de la main. La télévision puis les plateformes, apparues à des moments où le cinéma était en méforme, non pas pour le remplacer mais pour offrir une alternative raisonnable et assurément différente, viennent supplanter le film de cinéma et déversent dans nos salles obscures leurs films désincarnés et impersonnels dans le but, via une chronologie des médias remaniée par leurs investissements, de récupérer au plus vite dans leurs catalogues leurs bébés difformes aux formes trop parfaites. L’arrivée en septembre prochain de Wolfs, avec George Clooney et Brad Pitt, produit par Apple Studio, distribué par Sony et réalisé par l’homme derrière les Spider-Man version MCU, s’annonce comme une preuve supplémentaire, s’il en fallait une, que lorsque les plateformes décident de fourrer leurs nez dans les affaires du cinéma, ça sent bien trop souvent la merde.

To The Moon de Greg Berlanti, avec Scarlett Johansson, Channing Tatum, Jim rash… 2h11
Sortie le 10 Juillet 2024

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