[CRITIQUE] Septembre sans attendre : Au nom du père et du fils

Année après année, on retrouve le cinéma de Jonás Trueba comme on revoit un vieux copain. Tout reprend comme si c’était hier, les personnes impliquées dans les nouvelles histoires sont les mêmes que dans les anciennes. À la fin on retourne chez soi heureux, impatient du prochain rendez-vous. Septembre sans attendre ne déroge pas à la règle. Quoiqu’un peu. Itsaso Arana et Vito Sanz sont toujours de la partie – et sont même crédités au scénario –, dans la continuité d’une relation cinématographique amorcée dans Eva en août et prolongée avec Venez voir. Mais quelque chose cloche, à l’image de la séquence nocturne inaugurale, d’un bleuté cauchemardesque qui jure avec les ambiances usuelles du cinéaste. Ale (Itsaso) y apparaît tourmentée, le charme attendu du premier plan n’est pas là. Bizarre. Idem quand, au petit matin, le couple qu’elle forme avec Alex (Vito) est filmé en écran partagé, marquant leurs routines respectives et la séparation qui s’annonce. C’est que Trueba, sous couvert d’un schéma de « comédie de remariage » (il reprend assidûment la pensée de Stanley Cavell et des films du vieil Hollywood qui y sont liés), s’attelle à un exercice impur de démontage, sorte de déconstruction de son approche pour mieux passer un cap. Du générique à la typographie évoquant la nomenclature de fichiers numériques en préparation au film en cours de postproduction que finalise Ale (un écho au montage des Filles vont bien par Arana que Trueba a accompagné), tout est prétexte pour parler de cinéma. La dimension méta n’est pas forcément ce qui sied le mieux à Trueba, Los Ilusos qui arpente cette idée est sans doute son œuvre la plus moins aboutie, mais il serait idiot de la prendre ici au pied de la lettre. Septembre sans attendre est une feuille raturée que l’on replie ad nauseam pour tenter d’aboutir à un minuscule carré blanc sur lequel écrire une nouvelle histoire. D’où la répétition, celle des personnages et la référence à Kierkegaard – sans oublier Bergman, Godard ou encore Mekas ici dans sa logique de flux tendu. Mais replier ne revient pas à effacer, au contraire il s’agit d’incorporer toujours plus en profondeur ce qui précède. Du dysfonctionnement de leur union on ne sait et ne saura rien, seulement qu’il est temps pour eux d’y mettre fin « d’un commun accord », comme ils aiment le rappeler, et – pourquoi pas ? – de célébrer cette rupture. Bref, la mettre en scène. 

Cette idée n’est pas la leur, c’est celle du père d’Ale, interprété par Fernando Trueba (le père de Jonás), qui l’aurait martelé sa vie durant comme une prophétie autoréalisatrice. Il n’est pas étonnant de voir Trueba-fils se confronter enfin à la figure du (Trueba-)père, lui qui depuis ses débuts s’inscrit dans une démarche jalonnée de références personnelles. Pour autant, ce retour à la source, à l’origine de son monde de cinéma, intervient comme la clé de voûte insoupçonnée de son édifice de fiction. L’espace d’un instant, le cinéma de Trueba, attaché au temps qui passe et à l’idée d’échéance, se confronte au temps passé qui s’exprime par le visage d’un homme âgé qui n’a plus que sa sagesse à offrir. Le père est cadré de face en plan moyen, il parle simplement (de philosophie, de cinéma et de paëlla) et une série de jump cuts fait se déployer sa pensée tout en instaurant une fragilité dans sa participation. Trueba n’est pas freudien pour un sou, il ne veut pas tuer le père, loin de là. En revanche, il est sans nul doute un héritier de Bazin et reprend à son compte l’idée maîtresse de l’embaumement par la caméra : sans formalisme aucun, il vient rencontrer et préserver son père dans cet univers qu’ils partagent désormais tous deux, après passation de l’aîné au plus jeune. À partir de cette interaction, tout est différent ou presque. Septembre sans attendre reprend les rails temporels du cinéaste mais gagne en précipitation : l’échéance de la fête de séparation dont ils rabâchent les oreilles à tout leur entourage approche et il faut s’organiser. Trouver le lieu (la maison du père, symboliquement), trouver un nouvel appartement pour chacun, trouver la solution pour finir le dernier film qui les lie, etc. Bref, remonter sa vie comme on monte un film.

Les Films du Worso

Ce dernier jeu de pistes – celui de déterminer si l’on fait une œuvre qui tourne en rond ou qui avance en ligne droite – est l’élément perturbateur de ce récit qui semblerait sinon trop filer doux. Loin de l’afféterie qu’on pourrait y voir, le parasitisme narratif – insufflé par l’idée qu’on ne sait plus si ce que l’on regarde est une scène de film d’Ale ou non – amène une confusion des sentiments qui renvoie là aussi à l’importance du hier pour vivre aujourd’hui. Revoir inlassablement un plan de l’homme que l’on a aimé marchant sur un pont pour envisager ou non de le couper renvoie inévitablement au ressassement des années écoulées et à la nécessité de tailler dedans pour aller de l’avant. C’est une logique de compromis entre le corps et l’esprit qui prend forme dans un élan schizophrène de falsification du rapport à la réalité. « Comment vivre avec les images de l’autre ? » semble interroger Trueba notamment quand, lors du déménagement, des archives ressurgissent – photos, vidéos d’un voyage à Paris…  – et comblent la distance qui sépare le couple. L’écran partagé cinématographique, celui qui rend l’image plan-plan, cède sa place à celui (du souvenir) partagé de l’ordinateur, qui réunit dans le même cadre et la même temporalité. C’est la sacrée vérité de Trueba : mettre deux acteurs dans le même plan et laisser les histoires qu’ils véhiculent s’exprimer dans toute leur complexité. Bref, faire du cinéma. 

Septembre sans attendre, de Jonás Trueba. Écrit avec Itsaso Arana et Vito Sanchez. Avec Itsaso Arana, Vito Sanz, Fernando Trueba… 1h54.
Sortie le 28 août 2024

Présenté dans la section « Ici et ailleurs » du FEMA La Rochelle 2024

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