[CRITIQUE] Train dreams : Histoire simple des choses de la vie.

Une braise incandescente s’élève dans le ciel et retombe sur l’épaule d’Arn Peeples (William H.Macy), assis près d’un feu autour duquel des bûcherons se sont réunis après leur journée de labeur. Quand un jeune travailleur balaie d’un revers de réplique les paroles sages du vieux Peeples évoquant l’interconnectivité des hommes et de la nature, la brûlante rougeur de cette légère étoile de combustion s’estompe doucement. Et le réconfortant brasier de continuer de chauffer les jeunes cœurs et de renvoyer son caractère éphémère aux vieilles âmes. Cette courte scène encapsule la méditation à laquelle Clint Bentley nous convie avec Train Dreams. Notre environnement nous rappelle à la petitesse du parcours humain. Chaque vie n’est qu’un infime créneau d’un immense rouage. Et, dans toute leur singularité, chaque pas franchi laisse une trace indélébile, un souvenir transporté par une mémoire commune.

C’est par petites touches, en préférant une chronologie émotionnelle plutôt qu’une linéarité biographique, que Bentley nous conte, prenant sa source dans le roman éponyme de de Denis Johnson, la vie de Robert Grainier (Joel Edgerton). Jeune garçon envoyé seul en Idaho, pancarte au cou, au début du siècle dernier, rapidement confronté à une violence inhérente à la construction du pays (la déportation de centaines de famille chinoises venues aider à l’extension du chemin de fer vers l’ouest, les règlements de compte anonymes témoignant de la persistance d’un argumentaire ancestral par les armes), Grainier rejoint les nombreux contingents de coupeurs d’arbres nécessaires à l’essor des nouvelles villes comme aux efforts de guerre. Il croise la route de Gladys Olding (Felicity Jones), fonde sa famille sur un solide amour, fait face à des tragédies fondatrices creusant d’inconsolables peines et traverse un monde qui, étrangement, le détache de sa course vers le modernisme et le connecte à ses composantes simples et essentielles.

Black Bear Pictures / Kamala Films

Cette simplicité se fait ligne directrice : pas de grands exploits accomplis, par de rencontres marquantes avec l’Histoire, pas de destin voué à révolutionner son époque. Quatre-vingts ans d’une vie somme toute ordinaire, ponctuée par d’intenses drames, confortée par des joies sommaires, passée davantage dans un état d’observation que dans un état de participation active. Il s’agit moins de passivité ou de contemplation que d’économie de mots, de timidité ou d’introversion. Grainier n’a pas besoin d’accomplissements ultimes pour prouver qu’il est un vaillant élément de sa communauté. Le mouvement latéral de caméra par lequel nous sommes introduit au personnage et qui suit la lame d’une scie sur un tronc d’arbre aurait pu basculer d’une extrémité à l’autre de l’outil pour souligner une force frénétique mais elle s’arrête sur Robert comme lui-même reste concentré sur ses mouvements. C’est un travailleur dédié à sa tâche, un homme de corpulence et de mains lourdes qui cherche avant tout à se subvenir et à subvenir aux siens, conscient des objectifs de sa fonction, éveillé à l’importance du collectif mais serein quant à sa place individuelle dans le grand ordre des choses. Cadré adossé aux arbres ou en périphérie attentive d’un groupe de compagnons, il se fond aux éléments naturels, se juxtapose à leur grandeur. Plus écouteur qu’interventionniste, il nous fait découvrir avec lui les personnalités plus flamboyantes ou remarquables qui l’entourent et la nature éreintante et impitoyable de son métier. D’élagueurs vus en contre-plongée accentuant la hauteur vertigineuse de leur activité à un bûcheron buriné posant en plan fixe devant sa maison taillée dans un tronc en passant par un montage rythmé par les paroles incessantes d’un faux prêcheur, le réalisateur marie sa mise en scène à la truculence de certaines figures, chacune contrastant avec les silences dubitatifs ou étonnés de Grainier. Arn Peeples, artificier pour les compagnies forestières, est sans doute la plus marquante de celles-ci. L’humour construit autour du personnage, entre minutieuse préparation d’explosifs qui n’explosent pas et lents travellings arrière où ses discours sur ses exploits passés le révèlent comme centre inactif de plans larges grouillant de scieurs affairés, le distingue d’emblée. Ses interventions témoignent du fort lien affectif tissé entre Grainier et Peebles et en quelques scènes, avec sa gouaille, son accent de vieux prospecteur et les instruits constats de sa longue expérience, William H. Macy construit un personnage immédiatement attachant. Il est, avec les témoignages épars de lente évolution du métier forestier, l’un des marqueurs temporels du film. Les techniques évoluent, les tronçonneuses auxquelles Grainier peine à s’habituer supplantent les scies et les haches et Peebles a conscience que la disparition progressive d’un paysage ancestral n’est pas qu’affaire de nostalgie. Accompagnés par la caméra dans leurs lourds fracas, la chute d’arbres centenaires présage les effondrements relatifs à une irrémédiable et implacable pression économique globale. Les tapis naturels sont sacrifiés, ce qui a longtemps vécu meurt en un instant et la cadence frénétique du changement laisse peu de temps aux hommes pour se souvenir et réfléchir aux liens séculaires qui les unissent avec ce qu’ils sont amenés à détruire. Quand les dirigeants de compagnies de chemin de fer vantent les nouveaux kilomètres parcourus et s’émerveillent de l’extension du pays d’un océan à l’autre, Peebles est pour Grainier (comme pour nous) le rappel salvateur d’une beauté que l’on se doit de préserver (« Beautiful, isn’t it? » What is, Arn? », « All of it »1).

Black Bear Pictures / Kamala Films

L’existence de Robert Grainier est ponctuée par deux drames majeurs qui nourrissent ses rêves et hantent ses nuits. L’exécution sommaire d’un employé chinois jeté d’un pont sans raison apparente, geste où l’absence de réaction de Grainier résonne en lui comme une complicité et le voit ronger par la culpabilité ; le feu de forêt par lequel périssent sa femme et sa fille alors que Grainier revient d’une ultime saison de travail qui l’a obligé une nouvelle fois à se séparer des siens. Le premier traumatisme est collectif. C’est un corporatisme expansionniste qui se débarrasse de sa main d’œuvre sans état d’âme, c’est un racisme institutionnalisé qui exploite puis expulse, c’est la frustration, lorsque le système nous aliène, de ne pouvoir l’attaquer de l’intérieur, de rester passif à sa violence désinhibée. En invitant le fantôme silencieux de la victime dans les rêves de Grainier, Bentley tourne le regard de chacun de ces sacrifiés vers nous. Le second traumatisme est individuel mais sa résonance est universelle. C’est la peur de ne pouvoir protéger ceux que l’on aime, c’est la crainte de voir disparaître ce qu’il y a pour nous de plus précieux, c’est se suspendre à l’écho des voix de ceux qui nous ont quitté afin que leur mémoire continue de s’accrocher à notre présent. Les rêves du titre reviennent vers Grainier comme autant d’empreintes. Le montage fait succéder les images chaotiques (train lancé à toute allure, flammes ravageuses) lorsque les blessures remontent à la surface mais prend aussi le temps d’ausculter le calme du quotidien quand le souvenir de la douceur des moments partagés lors de sa courte histoire commune avec Gladys emplit le regard embué de Robert. Les calmes interludes où s’illustre l’harmonie du jeune couple avant que le destin ne fauche leur passion sont sublimés par la magnifique photographie d’Adolpho Veloso. La composition des cadres, bordée par l’immensité des troncs arrachés au sol, par la verte intensité des feuillages et la majesté des arbres de haute cime crée pour chaque scène un superbe écrin. La caméra semble davantage s’inviter respectueusement dans les décors naturels plutôt que de profiter d’eux. Des épis frôlés par le vent au linge pendu aux lignes flottant dans la brise, la mise en scène de Clint Bentley évoque inévitablement Terrence Malick – ses incandescences rappellent notamment les flammes de Days of Heaven (1978). Les lumières naturelles, qu’elles rayonnent d’un feu de camp, de bougies ou qu’elles émanent des heures magiques, tamisent magnifiquement chaque image, apportant également au film une certaine parenté visuelle avec The assassination of Jesse James by the coward Robert Ford (Andrew Dominik, 2007). D’illustres références dans lesquelles le réalisateur puise pour créer de somptueux tableaux, entre drame intimiste, témoignage d’époque et fenêtre sur un passé nous engageant à avancer prudemment vers l’avenir, en gardant en mémoire les précieuses pierres taillées par chacune de nos rencontres.

Black Bear Pictures / Kamala Films

Le cinéaste assemble les délicats éclats d’une céramique émotionnelle qui, vus du ciel vers lequel Robert s’envole en fin de film pour un vol touristique en biplan, dessinent la mosaïque d’une existence. Accompagnant l’émouvante partition du musicien Bryce Dessner (membre du groupe The National), la narration assurée par la voix chaude de Will Patton pose les mots que le taiseux Grainier ne parvient à dire. Ni lourde réitération de ce que le visuel dévoile déjà, ni surexposition pompeuse, elle enveloppe chaque évocation parcellaire des routes prises par le protagoniste, aidant à vêtir le long métrage d’une jolie poésie. Tout ne sera pas révélé sur ses origines, sur la finalité de sa rencontre tardive avec Claire (Kerry Condon), agente du Service des Forêts donnant via l’expérience de son propre veuvage quelques clés à Robert pour apprivoiser sa solitude, ni sur les conditions de son décès. Mais c’est justement dans les interstices de cette structure vignettée que le récit trouve sa profondeur, entre la récurrence de moments chéris et la brutale résurgence des déchirements passés. Il ne s’agit ni de grandioses réalisations, de complétude ou d’épiphanie sur lesquelles se nouerait la vaine étiquette d’un destin posé en exemple. C’est un échantillon de vie, intimement conjugué aux sources naturelles qui l’ont nourries, dont la richesse sait se passer d’éclats.

Train dreams. Réalisé par Clint Bentley. Écrit par Greg Kwedar et Clint Bentley. Avec Joel Edgerton, Felicity Jones, William H. Macy… 1h42.
Sorti en salles au Québec (distribution limitée) le 7 novembre 2025.Disponible en France et au Québec sur Netflix depuis le 21 novembre 2025.

  1. « Magnifique, n’est-ce pas? » « Quoi donc, Arn? » « Tout ceci! » ↩︎

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