[CRITIQUE] Une langue universelle : Regards persans.

Un enseignant qui enferme l’entièreté de sa classe dans un placard, un élève qui promène son âne dans sa cour d’école, des dindes sacrées pré et post-abattoir, un fonctionnaire apathique repartant sur les traces de ses origines… Matthew Rankin nous balade dans une maison cinéma où toutes les portes mènent à un étrange ailleurs. Rien ici ne fait sens mais tout semble surprennament cohérent. Le lieu ? Un Canada, entre Montréal et Winnipeg, où tous parlent le farsi et où toute enseigne est en langue iranienne. L’époque ? Une sorte de bulle hors du temps, coincée dans les canalisations de l’Histoire, mi-contemporaine (le premier ministre québécois actuel est en portrait dans les bureaux administratifs) mi-rouillée par la Révolution Tranquille [nldr : période de transformations socio-politiques et socio-culturelles du Québec des années 1960]. Les protagonistes ? Un maillage de solitudes dont les nœuds sont des carrefours constants de bienveillance envers l’autre. Matthew Rankin interprète un Matthew Rankin qui n’est pas Matthew Rankin et qui l’est d’autant moins quand son identité se voit substituer. Certains s’obstinent à brouiller les cartes, lui décide de battre plusieurs jeux.

Metafilms/Oscilloscope Laboratories/Maison 4:3/Level Films

Le cinéaste construit son monde à partir des pans habituellement inattractifs de notre réalité : son Winnipeg est une succession d’étroits labyrinthes bordés de longs et hauts murs gris et bruns, l’architecture de sa Montréal se limite aux façades ternes d’une école de quartier et à la spirale d’accès d’un stationnement étagé ; l’environnement est exclusivement urbain, la nature s’absente pour laisser place à un naturel autre. Le déplacement des personnages au sein du cadre contribue lui-même à nous sentir baladés dans une dimension alternative. Des coupes rapides d’un plan à l’autre, un changement d’angle pour signifier la progression tout en gardant la distance parcourue imperceptible. Dans ses prises de vue fixes où les silhouettes gagnent patiemment leurs espaces, on pense au cinéma de Wes Anderson, mais un Anderson dépouillé de tous les foisonnants détails qui envahissent sa mise en scène . Les inspirations du cinéma iranien (Rankin cite le Close-up (1990) d’Abbas Kiarostami ou The white balloon (1995) de Jafar Panahi) et de la poésie mélancolique du cinéma finlandais (Kaurismaki par son style minimaliste et ses personnages à la marge) sont palpables mais en picorant des miettes d’influences (on pense à un maniement de l’absurde cher à Stéphane Lafleur), le drôle d’oiseau qu’est Rankin crée son propre style. Son premier long-métrage, Twentieth Century (2019), qui joue dans un décor théâtral de l’image de MacKenzie King, premier ministre Canadien des années 1920/1930, détourne les marqueurs institutionnels (une élection remplacée par une série d’épreuves aberrantes allant du coupage de ruban à la reconnaissance d’essences d’arbres yeux bandés en passant par la calligraphie urinaire ou la résistance aux chatouillements) pour mieux se moquer de leur étouffant sérieux. Ce second film du manitobain tacle également les normes pour en extraire leur essence ridicule. Normes sociales via l’école (la scène d’ouverture voit des élèves se projeter dans un avenir inattendu : diplomate, Groucho Marx ou éleveur d’âne) ou la rue (des commerçants nettoient leur seuil neigeux à l’aspirateur, les vendeurs de thé trimballent leur roulotte aux petites heures). Normes professionnelles dans une hilarante séquence où, quittant son emploi montréalais alors qu’un collègue pleure bruyamment sans raison dans un cubicule voisin, Rankin répond à son patron qui l’incite à promouvoir son expérience montréalaise (une Danielle Fichaud ostentatoirement grimée) que celle-ci fut « la plus neutre qu’il ait jamais vécue ». Les décors intérieurs sont d’une inventivité folle, d’un marchand de mouchoir dont les murs de l’échoppe sont couverts de boites de Kleenex au dépanneur du coin dont les étals sont remplis de bouteilles de jus toutes identiques en passant par la succursale d’une pharmacie au glauque commis prétendant que la vie vaut d’être vécue quand ses rayons débordent de boites non labélisées de fentanyl, de dexedrine ou d’aphrodisiaques.

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On pourrait craindre une succession de saynètes construites avec soin enchaînant sans fil narratif les situations incongrues, mais le croisement des destins mène à des réflexions plus profondes qu’elles ne paraissent au premier abord sur l’entraide, l’esprit de communauté, les relations humaines et la quête d’identité. La langue universelle du titre est un désir d’union dans une géographie où le langage est parfois propice aux confrontations. Le farsi dépoussière la notion des deux solitudes, l’une anglophone, l’autre francophone, sans en dynamiter complètement l’existence (le français demeure audible à Montréal) mais en replaçant les intervenants de chaque province à un niveau de compréhension égalitaire. Détournant un symbole aussi populaire qu’un Tim Hortons [ndlr : une chaîne de cafés-restaurants emblématique au pays] en lui affublant des enseignes en langue iranienne et en y filmant le thé servi aux clients, le cinéaste confère à un lieu de rencontre résolument national une dimension universelle. L’architecture brutaliste aussi présente dans la métropole québécoise que dans la capitale du Manitoba favorise la continuité du récit en écartant tout marqueur visuel reconnaissable et joue du même coup avec l’image véhiculée par les deux villes – la taciturne et placide ville ouest-canadienne et la culturellement foisonnante ville de la Belle Province. Le béton rugueux des bâtiments déshabille de tout artifice tout autant que la langue commune dévêtit les différences. La matière brute et la juxtaposition d’éléments (les vendeurs de rue, les quartiers désignés par les couleurs de façade) n’ayant à première vue aucun rapport direct entre eux sont davantage vecteurs d’une étrange harmonie que du chaos qu’ils supposent. Prenons en exemple les scènes situées au bord des autoroutes. Massoud (Pirouz Nemati, aussi co-scénariste du film), guide touristique, s’arrête avec son groupe au pied d’un immeuble orné d’une fresque selon lui significative mais visiblement quelconque pour révéler qu’aucune personnalité d’importance n’y a jamais vécu. Il conduit par la suite sa petite troupe sur un terre-plein autoroutier où trône la tombe du résistant métis manitobain Louis Riel en demandant non pas une mais trente minutes de silence en sa mémoire. Étapes de simple loufoquerie ou constat sur le manque d’attrait global de sa ville et sur la négligence généralisée du traitement des figures historiques ? Non loin, sur un autre séparateur médian entre deux voies de circulation, Matthew parcourt un cimetière et s’arrête longuement sur la tombe de son père. Interlude amusé sur la fantaisie assumée du lieu ou regard mélancolique sur un passé laissé à l’abandon et traversé par l’indifférence générale de conducteurs pressés ?
La direction artistique étonne d’abord par ce minutieux décalage d’avec notre propre monde avant d’émouvoir par une volonté constante de nous amarrer à la condition humaine. La majorité des rencontres entre personnages conduit à des gestes de bonté et de réconfort. Visitant l’ancienne maison familiale, Matthew est accueilli comme l’un des leurs par les occupants actuels et ne se sépare qu’après de longues accolades. Croisées furtivement dans un petit magasin, les jeunes Negin et Nazgol, à la recherche d’un outil leur permettant d’extirper un billet de 500 Riels pris dans la glace (autre manière, par cette devise fictive, d’évoquer le leader métis à la fois dans une position de force évocatrice et d’enfermement réel) trouvent tout de même le temps d’offrir une plante au personnage de Rankin. Pour subvenir à des besoins simples, la communauté du quartier winnipegois fournit nourriture, vêtement et breuvage à l’ex-fonctionnaire fraîchement débarqué de Montréal . Par le langage, par la substitution culturelle, le film distille une envie permanente d’aller vers l’autre, de comprendre chaque individu rencontré comme un jalon plutôt qu’un obstacle.

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En Canadien bercé par une multiplicité de cultures (notamment cinématographiques) et en descendant évoquant les figures parentales disparues (la tombe du père, les retrouvailles hors-champ avec la mère), le réalisateur questionne les identités individuelles et collectives. Celle de ses contemporains par le lien du langage, et la sienne en manipulant sa propre image. Découvrant que Massoud a pris soin de sa mère pendant qu’il exerçait à Montréal, le personnage Matthew Rankin voit sa fonction de fils se diluer. L’aidant occupe désormais sa place, sa mère le confond avec Massoud et les visages finissent par s’inverser, universalisant la tristesse d’un homme revenu trop tard chez lui pour renouer avec l’attention quotidienne requise par sa mère. Quand il redonne à Negin et Nazgol la possibilité de retrouver le billet qu’on leur avait subtilisé, Rankin sème une idée de nouvelle chance. La mélancolie s’accompagne de poésie douce et le metteur en scène laisse place à de jolis moments suspendus : une patineuse glissant tout en brillance sur une musique traditionnelle, un marchand de dindes chantant dans l’ombre vespérale de sa boutique pour louanger la qualité de viande exceptionnelle que ses animaux lui offrent. Des apartés de légèreté aérienne subtilement juxtaposés à des moments d’humour irrésistibles : une dinde qui voyage seule en bus, de fausses pubs québécoises désopilantes, un guichet de gare routières où s’affichent les destinations les plus incongrues (Dryden ou Asbestos, davantage connues pour leurs paysages industriels que pour leur attractivité touristique). Peut-être parce que l’accoutrement, la physicalité et la démarche de Rankin rappellent le David joué par Colin Farrell dans The Lobster (2015), l’humour renvoie par instants à l’ironie décalée de Yorgos Lanthimos (Rankin s’appuierait-il sur cette autre référence pour argumenter sur le besoin de montrer – l’épreuve des bébés phoques dans The Twentieth Century – ou d’évoquer – l’assommage d’une dinde dans Une langue universelle – une cruauté animale évitable ?). Quelques soient les clins d’œil à ses pairs, Matthew Rankin poursuit son édification d’un univers rare, extrêmement original et aidé par une direction d’acteurs (la plupart ici non-professionnels) au cordeau et par une gestion inspirée d’environnements inédits. Une langue universelle et une parole unique.

Une langue universelle (Universal language). Réalisé par Matthew Rankin. Écrit par Matthew Rankin, Pirouz Nemati et Ila Firouzabadi. Avec Matthew Rankin, Rojina Esmaeili, Saba Vahedyousefi…1h29.
Sorti en France le 18 décembre 2024 et au Québec le 31 janvier 2025.


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