20 ans, c’est le temps qu’il faut à John Woo pour revenir tourner aux États-Unis, son dernier film là-bas étant Paycheck. La faute à de nombreux projets n’ayant pas abouti et des scénarios qui ne convainquent pas le réalisateur, le poussant à revenir en Chine. L’expérience débouche sur le magistral Les Trois Royaumes, Le règne des assassins (co-réalisé avec Chao-Bin Su), l’échec du diptyque The Crossing, et sur Manhunt, dont le résultat a horrifié une partie des fans du réalisateur. Loin d’être rassasié, John Woo retourne à Hollywood et enchaîne coup sur coup les tournages de Silent Night et de son remake de The Killer avec Nathalie Emmanuel et Omar Sy, tourné à Paris l’été 2023.
Silent Night est non-seulement un retour à Hollywood mais aussi au genre qui a fait sa gloire, le film d’action urbain dérivé du heroïc bloodshed qu’il a popularisé à Hong Kong dans les années 80 avec Le Syndicat du crime. Brian Godlock (Joel Kinnaman) assiste au meurtre de son enfant alors qu’il jouait avec dans son jardin, victime collatérale d’une fusillade entre gangs rivaux. Laissé pour mort lorsqu’il tente de rattraper les assassins de son fils, une blessure par balle à la gorge le prive de sa voix. Une fois remis de ses blessures, Godlock prépare avec minutie sa vengeance.

Ce retour de John Woo derrière la caméra, on l’attendait sans y croire. D’abord parce que Manhunt ressemble plus à une contrefaçon du cinéma de John Woo, qui semble alors avoir mis de côté le cœur de son cinéma pour ne garder que l’emballage à la manière des réalisateurs de heroïc bloodshed hong kongais des années 80, ou du cinéma d’action américain des années 90. Ensuite, parce que le film est produit par Thunder Road Pictures, la société derrière John Wick. Or, si le lien est évident entre la saga portée par Keanu Reeves et John Woo tant John Wick pioche chez le réalisateur de The Killer, l’uniformisation globale du cinéma d’action américain à la suite du succès de la série fait craindre que le cinéaste ne fasse qu’intégrer le moule du genre.
Pourtant, un élément bien précis attise la curiosité de tout fan du cinéma de John Woo (et plus généralement du cinéma). Silent Night est annoncé dès le début de sa production comme un film intégralement sans dialogues. C’est cet élément précis qui convainc le réalisateur de le mettre en scène tant la démarche est cohérente avec son cinéma. John Woo est un réalisateur de l’image, chez lui l’émotion passe avant tout par une mise en scène ample. Ce dernier a toujours considéré les armes à feu comme des extensions des émotions des personnages de ses films. Or, ce parti-pris fonctionne car plus qu’un simple exercice de style, John Woo se focalise sur le point de vue du personnage incarné par Joel Kinnaman. Si les personnages qui l’entourent ne parlent pas alors qu’ils pourraient (son épouse, le flic, le chef de gang), c’est parce que le cinéaste se concentre sur son point de vue, ce qu’exprime la caméra. Lors d’une confrontation indirecte entre le héros et l’antagoniste (Godlock voit son ennemi et n’est pas vu par celui-ci car il est occupé avec des enfants), la caméra se focalise sur Joel Kinnaman et ne filme Harold Torres que depuis le point de vue du héros.

Un parti-pris de mise en scène d’autant plus important que les personnages secondaires sont délaissés par le scénario et ne dépassent pas leur fonction. Harold Torres, derrière son allure terriblement tatouée de chef de gang, est transparent (pourtant un acteur remarqué dans la série Zerozerozero). Quant au flic incarné par Kid Cudi, sa présence n’est justifiée que pour servir de Deus ex machina tant le duo final qu’il forme avec le héros n’est jamais amené. Seul le personnage de Saya, femme de Godlock, parvient à exister dans la première demi-heure du long-métrage, bien que son rôle se réduise rapidement. L’ensemble du film se concentre sur la création d’un héros vengeur, un parcours d’autant plus intéressant que le personnage est un Monsieur Tout-le-monde qui n’a jamais tenu une arme de sa vie. Le film prend le temps de construire sa figure de héros sans transformer le personnage en tueur professionnel. Même après un entraînement aux armes et au combat intensif et lorsqu’il kidnappe un membre du gang pour lui soutirer des informations, il laisse traîner un couteau qui le met en danger et doit marquer une pause de plusieurs secondes pour bien se rendre compte qu’il vient de tuer le premier homme de sa vie.
Une construction de héros qui n’est pas sans rappeler le cinéma d’action des années 90 suivant À la poursuite d’Octobre Rouge, où les blockbusters mettent en scène un personnage qui devient un héros dans l’action. Parmi ces films, on trouve notamment Broken Arrow… réalisé par John Woo. Le réalisateur n’est jamais très éloigné de son propre cinéma et cite certains de ses films comme Volte-Face lors d’une courte séquence où Goldlock croit voir son fils à travers le visage d’un autre enfant. Citons également la séquence d’ouverture où Joel Kinnaman court les bras ensanglantés tout en portant un pull de Noël, un décalage qui rappelle la scène de l’hôpital dans À Toute Epreuve, où Chow Yun-Fat flingue du gangster en portant un nouveau-né dans ses bras, une berceuse en fond sonore. La caractérisation du personnage de Goldlock justifie la présence de Joel Kinnaman. Sans jamais atteindre l’intensité d’un Nicolas Cage ou d’un Chow Yun-Fat, l’acteur parvient à impliquer le spectateur et rendre son personnage par instants émouvants, une performance à signaler d’autant qu’elle passe uniquement par les expressions de son visage.

Silent Night souffre hélas de la comparaison avec la filmographie de John Woo et ne dépasse jamais son statut de série B d’action. Toute l’approche du cinéma de John Woo dans les fusillades résulte dans une musicalité de la mise en scène consistant à transporter les chorégraphiques de Jacques Demy ou Stanley Donen au milieu de séquences d’action ultra-violentes et jouissives. Ainsi, quand bien même la saga s’en réclame, John Wick, ses suites et dérivés n’ont jamais su reproduire ce qui fait le cœur du cinéma de John Woo. Lorsque ce dernier pense son découpage et ses raccords selon la chorégraphie de l’action, la saga réalisée par Chad Stahelski se contente de filmer en plan large les prouesses de Keanu Reeves et des cascadeurs. Or ici John Woo fait évoluer son style et abandonne l’aspect chorégraphique, grandiose et opératique de son cinéma pour une approche qui se veut selon ses dires plus réaliste et qui n’est pas sans rappeler, justement, la saga John Wick. Mais le réalisateur ne se contente pas, loin s’en faut, de poser sa caméra pour filmer en plan large Joel Kinnaman, sa mise en scène se traduisant par une absence quasi-totale de plans larges lors des scènes d’action. Chaque plan est ainsi pensé dans la continuité du précédent, même si cette approche se veut inégale selon la séquence. Si la poursuite en voiture se révèle efficace, la séquence où Joel Kinnaman tourne en voiture en tirant sur ses ennemis se révèle anti-spectaculaire malgré une idée générale excitante. Quant à la séquence d’action finale, elle se révèle suffisamment violente et jouissive sans atteindre les sommets de la carrière du cinéaste. Elle se démarque à nouveau de la norme du film d’action via l’utilisation du plan-séquence qui, plutôt que d’être un passage obligé du genre ou une absence de mise en scène, caractérise l’aboutissement du personnage principal dans le rôle de héros. Ironie de l’histoire, il est reproché à John Woo de céder à la mode du plan-séquence quand lui-même impressionnait le monde avec ce procédé 20 ans avant John Wick.
Il se dégage malgré tout une petite tristesse à la vision de Silent Night. Alors que d’autres cinéastes de la trempe de John Woo continuent à produire des projets ambitieux (Martin Scorsese ou Michael Mann par exemple), ce dernier réalise une série B éloignée de ses standards, bien que loin d’être honteuse. Silent Night contient plus de cinéma et de mise en scène que dans n’importe quel sous-John Wick sorti depuis 10 ans. Un constat d’autant plus vérifiable hors des séquences d’actions, lors de transitions entre présent et passé effectuées à travers le même traveling. Même un petit film de John Woo reste plus grand que n’importe quel film de Chad Stahelski, Sam Hargrave ou David Leitch.
Silent Night de John Woo. Écrit par Robert Archer Lynn. Avec Joel Kinnaman, Catalina Sandino Moreno, Kid Cudi… 1h45.
Sorti le 29 Décembre 2023 sur Prime Vidéo.
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