Deauville, la Normandie, sa plage, son casino mais surtout son festival. Le cinéma américain, les stars qui viennent recevoir un prix d’honneur et les petites pépites que l’on espère découvrir. Un festival que nous avons souvent couvert mais qui cette fois-ci est laissé aux mains de celui qui n’en a jamais fait le moindre et qui découvre les modalités d’un tel événement. Tapis rouge, présentation des jurys, discours d’inauguration que l’on souhaiterait pouvoir accélérer tant sa teneur soporifique semble issue d’un moule répété inlassablement à chaque édition, sans variante. La soirée s’annonce longue avant la diffusion du premier film. Puis intervient l’hommage rendu à Pamela Anderson, célébration méritée pour la comédienne qui a su se relever et entamer une seconde carrière dans le cinéma indépendant avec sa prestation remarquée dans The Last Showgirl (Gia Coppola, 2024), qui se poursuit avec les futurs Rosebush Pruning de Karim Aïnouz et Place to be de Kornél Mundruczó, toujours ponctuée d’incursions vers le grand public avec sa présence remarquée dans Y a-t-il un flic pour sauver le monde ? (Akiva Schaffer, 2025).
Difficile cependant de ne pas voir dans cet hommage exclusivement basé sur ses derniers films une validation d’un festival considérant désormais Anderson comme honorable. Quand bien même la qualité de sa filmographie des années 90 et 2000 est discutable, elle existe et représente aussi la comédienne. Lors du discours de Bilal Hassani et Daphné Burki, l’auteur-compositeur-interprète cite Barb Wire (David Hogan, 1996) pour évoquer la carrière de l’actrice, le décrivant comme un « film culte ». Au-delà de l’incongruité de cette affirmation à propos d’un film rangé aux oubliettes, même chez les amateurs de cinéma d’action déviant, nous ne saurons pas en quoi ce film représente l’actrice, son image, son statut d’icône à l’époque, ou encore sa carrière. Une simple affirmation lancée en l’air comme une pièce, donnant l’impression que Bilal Hassani cite le film parce qu’il est dans sa fiche Wikipédia, non pas parce qu’il l’aime sincèrement. Quoi que l’on pense de Pamela Anderson, elle mérite mieux.
Très de cérémonies hasardeuses et embarrassantes, revenons au cinéma ! L’ouverture sur écran du festival met en avant Libre Échange, réalisé par Michael Angelo Covino, écrit et interprété par ce dernier et Kyle Marvin, selon la règle des “premieres” présentées en exclusivité avant leur sortie en salle.. Les deux hommes n’en sont pas à leur premier tour à Deauville puisqu’ils ont remporté le Prix du Jury en 2019 pour The Climb. Alors que sa femme Ashley (Adria Arjona) vient de demander le divorce, Carey (Kyle Marvin) court chercher du soutien auprès de ses amis, Julie (Dakota Johnson) et Paul (Michael Angelo Covino), un couple épanoui et parents d’un enfant. Il découvre alors que le secret de leur bonheur est qu’ils sont en couple libre. Une révélation qui s’apprête à bouleverser le quotidien des deux couples.
La première qualité de Libre Échange est de chercher à nous emmener où le spectateur ne s’attend pas. Présenté comme une comédie sous fond de couples s’adonnant au libertinage, le film se concentre plutôt sur ces mêmes couples qui se déchirent et tentent par tous les moyens de se reconstruire. Le libertinage n’est finalement qu’un set up and pay off, élément introduit en début de scénario et attendu par le spectateur comme une potentielle conclusion de l’intrigue. Covino et Marvin se concentrent sur leurs quatre personnages principaux, montrant les étapes d’une séparation, la douleur, le deuil, la reconstruction, et (parce que nous sommes au cinéma), la reconquête. En miroir de The climb qui lui aussi se base sur l’ascension tant physique qu’émotionnelle, l’introduction du film joue d’un certain décalage, emprunte un ton humoristique qui ose et nous promet beaucoup. La pente que les deux cyclistes peinaient à grimper en avouant leurs adultères respectifs se clone vers une route où déambule le véhicule de Carey et Ashley, impatients de consommer leur épanouissement marital. Une fellation proposée, le constat d’un véhicule accidenté sur la voie d’à côté et c’est Carey qui sort, probablement le chibre à l’air, pour porter assistance. Le verra-t-on, ne le verra-t-on pas ? Le spectateur attentif se demande si le réalisateur va montrer l’organe génital du comédien pour le gag, et comment. En détournant son attention sur une autre problématique (faire un massage cardiaque à une femme ne respirant plus lorsque la police arrive sur les lieux) avant de montrer sans prévenir le sexe en question, Covino décuple la puissance comique de la scène et provoque l’hilarité tout en montrant à son spectateur qu’il peut aller loin.

Hélas, et toujours en miroir de The climb, le réalisateur ne retrouve qu’à de rares occasions ce tempo comique et ne va jamais aussi loin que le laisse entendre sa première scène. Le film devient une comédie dramatico-romantique classique suivant le parcours de deux couples se déchirant pour tenter de se reconstruire. Peinant à émettre une mise en scène qui dépasse l’exercice académique, Michael Angelo Covino et Kyle Marvin se reposent sur leurs personnages attachants, leur écriture se centrant sur les erreurs passées ou présentes qu’ils tentent de réparer. Ashley, pensant trouver son épanouissement en accumulant les amants, incarnée par Adria Arjona à la fois pétillante et capable d’une véritable tendresse. Paul, dont la richesse lui fait oublier ce qu’il possède vraiment, et dont la chute va le lui rappeler violemment. Michael Angelo Covino, derrière ses faux airs de Patrick Abitbol dans La Vérité si je mens (Thomas Gilou, 1997), parvient à retransmettre dans le regard la fragilité de son personnage. Julie, qui pense accepter le libertinage de son couple mais en souffre au fond d’elle, un personnage dont Dakota Johnson parvient à retranscrire la force mentale lui permettant de tenir debout. Enfin, Carey, partagé entre sa femme Ashley et sa relation avec Julie, un personnage rendu empathique par l’interprétation de Kyle Marvin, qui parvient à retransmettre à la fois son désespoir masqué derrière une bonhommie d’apparence.
Attachant, Libre échange l’est, indéniablement. On pense à une séquence de bagarre entre Paul et Carey lorsque ce dernier avoue avoir couché avec Julie. Dans ce crescendo comique montrant les deux hommes utiliser des objets de plus en plus douloureux à mesure que la scène progresse, on se surprend à se rappeler Invasion Los Angeles (John Carpenter, 1988) et le duel entre John Nada (Roddy Piper) et Frank Armitage (Keith David). L’hilarité est provoquée lorsqu’un accident met une pause dans la bagarre avant qu’elle ne reprenne, jouant sur le caractère interminable et imprévisible de la séquence. Une autre séquence nous interpelle, un pur moment chorégraphique lorsqu’un plan-séquence suit le quotidien du « couple libertin » Carey et Ashley où chaque mouvement de caméra laisse apparaître un nouvel amant. Une séquence musicale parfaitement chorégraphiée, qui donne l’impression d’un couple qui revit. Malheureusement, ces deux séquences, aussi marquantes soient-elles, sont des passages trop rares pour faire passer Libre échange de l’attachant au mémorable.

Libre Échange, de Michael Angelo Covino. Écrit par Kyle Marvin et Michael Angelo Covino.
Avec Kyle Marvin, Dakota Johnson, Michael Angelo Covino… 1h40
Sortie en salles le 10 septembre 2025

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