Deuxième journée, le soleil toujours présent nous invite à nous prélasser en laissant de côté la cérémonie d’ouverture et repenser à l’agréable projection de Libre Échange. Mais les choses sérieuses commencent et la salle de cinéma nous rappelle : il est temps de laisser la place aux films offrant un regard sur ce qu’est l’Amérique aujourd’hui. Mais avant de nous y plonger, faisons un détour par l’Iran et le passé. L’Iran parce que la comédienne et Présidente du Jury Golshifteh Farahani reçoit la Distinction numérique INA, regroupant l’ensemble de ses archives audiovisuelles. Une récompense évidemment en rapport avec la répression des femmes par le régime iranien mis en avant par le mouvement « Femme, Vie, Liberté » depuis la mort de Jina Mahsa Amini en 2022. Retour vers le passé enfin avec l’hommage rendu à l’immense Kim Novak, icône du Hollywood des années 50 et 60, à l’occasion de la diffusion en avant-première du documentaire Kim Novak’s Vertigo.
Un hommage vibrant, servi par un discours tout aussi émouvant du réalisateur Benjamin Millepied, pour qui la comédienne et Sueurs Froides ont été déclencheurs de son amour pour le cinéma. Un amour exprimé par cette très belle citation du réalisateur affirmant qu’Alfred Hitchcock a filmé et immortalisé les décors du film mais que c’est Kim Novak qui leur a donné une âme. Un hommage qui a indéniablement touché l’actrice dont l’amour du public l’a agrippée à la scène à tel point qu’elle ne voulait pas partir. Elle ne nous quittera pas réellement puisque le film d’Alexandre O. Philippe, habitué du festival qui y présente régulièrement ses long-métrages documentaires, donne la parole à la comédienne. Elle y revient sur son enfance, sa famille et les rapports compliqués mais pleins d’amour avec ses parents, ses débuts dans le cinéma et l’impact du film Sueurs Froides sur son image. Des propos touchants quant à ce film qui a marqué des générations et surtout une figure immortelle absente du grand écran depuis 1991 (Traumatismes, réalisé par Mike Figgis). Hélas, si la forme du documentaire est inspirée en superposant des images des films dans laquelle la comédienne a tourné ou lorsque le montage prolonge des images du film d’Alfred Hitchcock avec des plans filmés, on regrette qu’il ne reste qu’en surface et ne creuse l’impact qu’a eu l’actrice sur l’industrie en étant la première femme à monter sa société de production, ou n’hésitant pas à faire grève pour exiger un salaire égal à celui des hommes.

Kim Novak’s Vertigo permet toutefois d’avoir un témoignage d’une certaine époque par une personne qui en était l’une des étoiles. Petit intermède plein de tendresse et de mélancolie entre les films de la compétition et l’avant-première de la soirée, qui ont pour point commun de mettre en scène des familles tentant de survivre après la perte d’un membre au sein de l’Amérique de nos jours. Perte d’un mari dans The New West (en compétition), perte d’une femme dans Omaha (en compétition) et d’une mère dans Bugonia (présenté en avant-première). Même cause et mêmes effets, la perte d’un être cher entraînant les difficultés financières, une vie sur la corde raide, l’obligation de gérer un ou plusieurs enfants, l’obligation de survivre dans une Amérique laissant ces individus dans leurs propres problèmes, jusqu’à commettre l’irréparable.
Ainsi, The New West, réalisé par Kate Beecroft, suit Tabatha, une cowgirl tenant son ranch au cœur des Badlands, les grandes plaines du Dakota du sud. Bien que la mort de son ex-compagnon ait détérioré la relation avec ses enfants (père de ces derniers), elle accueille des adolescents rebelles et leur transmet sa passion pour les chevaux qu’elle dresse avec eux, leur enseignant la magie et la grâce du rodéo. Les difficultés financières la rattrapent lorsque le riche éleveur Roy Waters (Scott McNairy) leur propose de racheter leur ranch. Œuvre entre fiction et documentaire, Kate Beecroft tente de capter le quotidien de cette famille matriarcale et de cet Ouest bien loin de l’idée que l’on s’en fait lorsque l’on est habitué aux westerns. Souhaitant une authenticité forte, la réalisatrice a passé trois ans dans le ranch de Tabatha, qui joue ici son propre rôle, témoin de cette volonté de capter le réel.

Roy Waters s’exclame : « Vendre des chevaux sur Tik Tok, c’est ça l’Ouest nouveau ? ». Cette phrase résume parfaitement un long métrage qui reste toujours en surface sans jamais creuser ses thématiques. Qu’apporte le fait de vendre des chevaux sur Tik Tok, en-dehors de filmer des courses en direct ? Nous ne le saurons pas. Qu’implique le fait de voir presque exclusivement des femmes chevaucher les chevaux ? Ce sont des femmes, donc c’est du féminisme ? Que change le fait de voir une femme tenir un ranch plutôt que l’image de l’homme dans le western ? En quoi la réalité est-elle bien différente de l’image que renvoient justement ces dizaines de westerns que nous avons vu ? Des thématiques présentes mais jamais creusées, restant constamment en surface. Tik Tok, par exemple, est utilisé comme instrument de montage dès le générique d’ouverture mais n’est jamais traité, sur par exemple la pression constante de produire du contenu, de garder ses suiveurs ou d’obtenir des gans avec les vidéos. Kate Beecroft parvient à capter quelques beaux moments dans les paysages naturels du Dakota et quelques moments touchants de complicité entre ces adolescents qui sont comme frères et sœurs mais The new west ne dit finalement pas grand-chose tout en voulant en exprimer beaucoup.
Dans Omaha, la famille ne cherche pas conserver à son bien, mais s’en retrouve chassée , exilée de son foyer et contrainte à l’errance dans son pays. Le premier plan du film montre des pieds débordant d’une couette, des bras les soulevant, une voix d’adulte expliquant qu’il faut partir. Le père emmène ses enfants loin de leur maison et la présence d’une adjointe du shérif montre que ce départ est contraint et forcé. Début d’un périple sur les routes pour celui qui souhaite offrir d’ultimes moments agréables avant une séparation inévitable, la perte d’une mère et le manque d’argent condamnant ce foyer éclaté à ne plus être reconstruit. Cole Webley filme le trajet de cette famille soudée, observe le traumatisme des enfants, ces derniers étant en âge d’être conscients de ce qui se passe. Portrait d’une Amérique où les pauvres, toujours plus pauvres, sont contraints à l’acte le plus déchirant possible. Omaha reste malgré tout engoncé sur des rails, touche par automatisme mais ne stimule pas. Nous retrouvons cette sempiternelle mélodie des films de la compétition deauvillaise, celle de ces interchangeables qui d’année en année dressent le même constat, flattent et rassurent le public grâce à un point de vue trop évident. Inquiétude pour une Amérique qui ne se relève toujours pas, mais ennui pour un spectateur qui attend le même discours avec plus d’éclat.

Nous passons du point de vue des parents à celui d’un enfant avec Bugonia, dernier film en date de Yorgos Lanthimos présenté en avant-première, l’un des évènements du festival pour un réalisateur primé en 2023 à Venise avec Pauvres Créatures et ayant concouru à Cannes en 2024 avec Kinds of Kindness, reparti avec le Prix d’interprétation masculine pour Jesse Plemons. Le cinéaste retrouve son comédien ici, qui incarne Teddy, un apiculteur adepte des théories du complot dont la mère (Alicia Silverstone) est dans le coma après avoir suivi un nouveau traitement comme cobaye pour une grande entreprise pharmaceutique. Persuadé que Michelle Fuller, PDG (incarnée par Emma Stone) de ce groupe est une extra-terrestre ayant pour but d’annihiler l’espèce humaine, Teddy, accompagné par un ami, la kidnappe pour la forcer à dévoiler ses plans.
Difficile d’aborder Bugonia au premier abord tant Yorgos Lanthimos navigue entre farce et point de vue critique sur l’Amérique actuelle, celle qui se fracture entre la classe dominante dans les villes et la classe dominée dans les campagnes. Simpliste ? Peut-être, mais correspondant à l’introduction du film, qui oppose la femme moderne représentée par Michelle Fuller. Une femme dynamique, équilibrée, sportive et vivant dans une sublime demeure. De l’autre côté, ceux qui seraient considérés comme des ploucs, des apiculteurs dans leur maison de campagne délabrée, sale, avec rien autour d’eux. Une description qui semble venir d’un discours de Trump toutefois cohérent puisque le film se place du côté de ces apiculteurs, Teddy en premier lieu. Point de vue renforcé par la présentation de Michelle qui, derrière la femme ayant réussi se cache une patronne antipathique, traitant ses collaborateurs avec mépris tout en enregistrant une vidéo promotionnelle sur la « diversité ». Difficile à nouveau de ne pas se rapprocher du discours actuel voulant mettre fin à toute promotion de ladite diversité. À moins qu’il ne s’agisse justement d’un point de vue critique du cinéaste montrant que derrière les beaux discours, le système reste tout aussi oppressant pour les travailleurs quels qu’ils soient.

Difficile de trancher, ce qui est une bonne chose, le réalisateur ne donnant pas de réponses toutes faites à ses spectateurs, seulement quelques clés de compréhension. Le problème est qu’elles se noient dans un film qui fait constamment du surplace. Passé le kidnapping de Michelle Fuller, le film se transforme en huis-clos sous forme d’affrontement psychologique entre cette dernière et ses ravisseurs. Succession de longs tunnels de dialogues où tout semble figé, de l’intrigue jusqu’aux personnages. L’ennui s’installe doucement, à tel point que lorsque le dernier tiers s’emballe, le film ne parvient pas à nous rattraper. La faute également à des péripéties prévisibles annihilant tout l’effet souhaité par le film, comme le final sous forme de grande révélation qui, par ailleurs, donne raison au personnage de Teddy et à la sphère complotiste – où est passé le trouble entretenu par le film que nous célébrions plus tôt ? À moins que, telle une farce, le film ne s’en moque. Mais le spectateur ayant été laissé sur le côté de la route, il ne se pose plus la question.
Kim Novak’s Vertigo, réalisé par Alexandre O. Philippe. Avec Kim Novak et Alexandre O. Phillipe… 1h18
Sortie en salles prochainement
The New West, écrit et réalisé par Kate Beecroft. Avec Tabatha Zimiga, Porshia Zimiga, Scoot McNairy… 1h37
Sortie en salles le 29 Avril 2026
Omaha, réalisé par Cole Webley. Écrit par Robert Machoian. Avec John Magaro, Molly Belle Wright, Wyatt Solis… 1h23
Sortie en salles prochainement
Bugonia, réalisé par Yórgos Lánthimos. Ecrit par Will Tracy. Avec Emma Stone, Jesse Plemons, Aidan Delbis… 2h
Sortie en salles le 26 novembre 2025
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