Ce qui se dégage du festival de Deauville cette année, ce n’est pas la simple addition de films américains venus d’horizons divers mais une image plus troublante de l’Amérique telle qu’elle s’imagine et telle qu’elle se redoute. Car ce que la sélection révèle, d’emblée, c’est la volonté de cartographier, par fragments, l’affaissement des institutions qui autrefois donnaient consistance à la vie collective. Tous les films convergent vers une même dénonciation : plutôt que de proclamer des manifestes tonitruants, ils opèrent comme des microscopes placés sur des articulations concrètes pour montrer comment et où surgit la crise. Deauville devient ainsi le lieu où le cinéma indépendant américain ne cherche pas à ériger un discours totalisant mais à donner forme aux fractures de l’intime, à faire de ces blessures locales la matière première d’un cinéma qui parle à la fois du présent et de ses secousses.
Ainsi, par exemple, dans Omaha (Cole Webley), qui suit l’errance d’une famille dépossédée de son foyer, ce sont les figures politiques locales et leurs lois qui incarnent cette défiance. Leur autorité étant rongée par l’impuissance de trouver des solutions. Dans The Plague (Charlie Polinger), communauté adolescente emmurée dans un camp de water-polo, ce sont les adultes, enseignants et parents, incapables d’assumer leur rôle, qui abandonnent les enfants à une contagion incontrôlable, révélant la faillite de toute structure protectrice. Enfin, dans The Astronaut (Jessica Varley), l’institution scientifique et militaire, censée être garante du progrès et de la sécurité, apparaît comme une forteresse aux intentions opaques, plus menaçante que rassurante, où le protocole et le secret prennent le pas sur toute humanité.
D’autres films prolongent cette suspicion en révélant combien les structures qui encadrent nos vies (entreprise, loi, police) se retournent contre nous. Dans Bugonia (Yorgos Lanthimos), satire capitaliste où l’humain se dissout, la cheffe d’entreprise kidnappée symbolise le capitalisme, l’élite inhumaine, par une potentielle altérité radicale. The New West (Kate Beecroft) détourne l’imaginaire de la conquête pour filmer une Amérique des marges, où les institutions ont déserté et laissé les corps dans l’attente, assignés à l’immobilité. In Transit (Jaclyn Bethany) scrute l’entre-deux où la classe moyenne circule sans jamais trouver d’ancrage et de solutions de pérennité, prisonniers d’une mécanique logistique et financière qui les réduit à de simples fonctions. Sovereign (Christian Swegal), qui suit un père auto-proclamé « citoyen souverain » et enfermé dans le complotisme, déplace cette question vers le terrain judiciaire : la loi n’apparaît plus comme un garde-fou collectif mais comme un langage manipulable, instrumentalisé selon les intérêts du moment. Même la police, censée protéger, est filmée comme une institution dont on ne reconnaît plus la légitimité : elle incarne une force étrangère, un pouvoir vertical qui ne protège pas mais surveille, restreint, contraint.

La sélection manifeste aussi une convergence de genres et de registres : le drame domestique se fond avec la fable politique, le thriller se mue en laboratoire d’ethnographie, la fantaisie et la science-fiction deviennent instrument d’analyse sociale. Cette hybridation montre une tendance de production : budgets resserrés, coproductions internationales, dispositifs légers favorisant des récits centrés sur des incidents précis plutôt que des fresques spectaculaires. Le cinéma se fait ici plus modeste en échelle mais plus ambitieux en densité, il privilégie la scène singulière comme lieu où se noue un diagnostic social. On remarque aussi un goût pour l’ambiguïté morale : les films refusent la sanction didactique ; ils déplient la responsabilité en couches, et laissent le jugement au spectateur.
Cette méfiance s’étend jusque dans les sphères les plus intimes. Libre échange (Michael Angelo Corvino) traduit l’amour et le désir en contrats qu’il faudrait sans cesse renégocier, révélant combien même nos relations affectives se trouvent contaminées par la logique institutionnelle. Eleanor the Great (Scarlett Johansson) pousse cette idée à un point ultime : la mémoire elle-même, jadis un lieu de partage et de transmission, est réduite à un dossier personnel qu’on bricole. Ce n’est plus la communauté qui fait récit, mais l’individu qui assemble, détourne, manipule pour survivre. Dans ce cycle de films, les institutions économiques, juridiques, affectives ou mémorielles ne sont plus des cadres de stabilité mais des dispositifs de domination dont il faut se méfier, chaque que récit mettant à nu leurs fissures.
Que dit tout cela de l’état du cinéma américain à Deauville (et plus largement mondial) aujourd’hui ? D’abord qu’il se sent obligé de répondre aux fractures institutionnelles par une esthétique d’enregistrement et de témoignage plutôt que par l’apologie du grand récit. Le cinéma d’auteur se tourne vers la micropolitique : il n’oppose plus simplement le privé au public, il montre comment le politique a migré dans les micro-relations. Ensuite, la sélection montre une défiance généralisée envers les médiations classiques : il expose les articulations par lesquelles la confiance s’érode. Enfin, cette économie du détail est elle-même liée à des conditions de production (finance fragmentée, sponsoring intrusif, plateformes).
Le festival se pense et se met en scène à partir de cette cartographie : il devient un lieu de confluence pour films qui, tout en étant très différents formellement, partagent une même obstination. La programmation dit une posture curatoriale : montrer moins des solutions que des symptômes ; exposer non pas la complétude d’un système mais ses points de rupture. En cela le festival, en les alignant, propose une lecture collective : si l’on regarde ces films côte à côte, on obtient un bel aperçu de l’effondrement global.
En ce sens, le festival ne se contente pas d’être une vitrine mais devient un lieu de lecture critique. Les films y composent un atlas inquiet où chaque geste de mise en scène interroge la manière dont une nation raconte son présent. Deauville apparaît autant comme un laboratoire qu’un miroir. Chaque film ne vient pas seulement prolonger l’imaginaire américain mais vient révéler une société hantée par ses propres institutions, ses marges et ses cicatrices. Le spectateur, en circulant d’un film à l’autre, découvre moins des récits héroïques que des fragments d’humanité. L’Amérique que Deauville donne à voir n’est plus celle de la certitude triomphante mais celle d’un pays qui doute de son identité, et qui cherche, dans le détour de la fiction, à donner forme et sens à ce doute qui le traverse.
Omaha, de Cole Webley. Écrit par Robert Machoian. Avec John Magaro, Molly Belle Wright, Wyatt Solis… 1h23
Sortie en salles prochainement.
The Plague, de Charlie Polinger. Écrit par Charlie Polinger. Avec Joel Edgerton, Everett Blunck, Elliott Heffernan… 1h35
Sortie en salles prochainement.
The Astronaut, de Jessica Varley. Écrit Jessica Varley. Avec Kate Mara, Laurence Fishburne, Gabriel Luna… 1h31
Sortie en salles prochainement.
Bugonia, de Yorgos Lanthimos. Écrit Will Tracy. Avec Emma Stone, Jesse Plemons, Alicia Silverstone… 2h
Sortie en salles le 26 novembre 2025.
The New West, de Kate Beecroft. Écrit Kate Beecroft . Avec Porshia Zimiga, Tabatha Zimiga, Scoot McNairy… 1h37
Sortie en salles le 29 avril 2026.
In Transit, de Jaclyn Bethany. Écrit Alex Sarrigeorgiou. Avec Jennifer Ehle, Alex Sarrigeorgiou, François Arnaud… 1h25
Sortie en salles prochainement.
Sovereign, de Christian Swegal. Écrit Christian Swegal. Avec Nick Offerman, Dennis Quaid, Jacob Tremblay… 1h40
Sortie en salles prochainement.
Libre Échange, de Michael Angelo Covino. Écrit par Kyle Marvin et Michael Angelo Covino.
Avec Kyle Marvin, Dakota Johnson, Michael Angelo Covino… 1h40
Sortie en salles le 10 septembre 2025
Eleanor the Great, de Scarlett Johansson. Écrit Tory Kamen. Avec June Squibb, Erin Kellyman, Chiwetel Ejiofor… 1h38
Sortie en salles le 19 novembre 2025.

