À première vue, la sélection d’un documentaire tel que The Seoul guardians à Fantasia est étonnante (à moins que le chat du logo de sa compagnie de distribution, Asian Shadows, y soit pour quelque chose). Loin des métaphores saignantes, angoissantes ou fantastiques sur l’état de notre monde, le film de Kim Jong-woo, Kim Shin-wan et Cho Chul-young est une plongée directe au cœur d’une révolte. En décembre 2024, le président Yoon Suk-yeol utilise le prétexte d’un blocage budgétaire du parti d’opposition, montré du doigt comme suppôt des communistes téléguidés par la Corée du Nord, pour annoncer la loi martiale. La nouvelle tombe comme un couperet dans les bureaux de la chaine MBC et les coréalisateurs, collègues du programme PD Notebook, empoignent leurs caméras pour filer vers une Assemblée Nationale où une foule scandalisée s’est déjà réunie. Le blocage des médias, l’interdiction des réunions d’opposants et les mesures restrictives imposées par Suk-yeol réveillent le douloureux souvenir de la précédente mise en place d’une loi martiale, en mai 1980, durant laquelle les forces de l’ordre, au centre-ville de Gwangju, n’ont pas hésité à tirer sur les manifestants.
Une fois la difficulté à franchir les portes de l’Assemblée surmontée, la caméra ne quitte plus le centre de ce vortex d’inquiétudes qui menace de mettre à mal la démocratie sud-coréenne. L’objectif saute des visages en pleurs aux cris des leaders de groupes improvisés déterminés à éviter l’entrée des militaires dans le bâtiment officiel, court avec eux, tremble autant que les membres de ses députés et avocats secoués par l’angoisse. Le visionnage est éreintant, implacable, et la proximité d’un état de suffocation, si elle sied bien à l’effervescence de ce type de protestation, questionne notre résistance de spectateur. Les interrogations sur les réelles intentions du président (réitérera-t-il la réponse sanglante de son prédécesseur Chun Doo-hwan lors du soulèvement de 1980 ?) et sur la progression des forces policières créent un climat stagnant ponctué par des sursauts de colère qui, mis bout-à-bout, paraissent répétitifs. Mais deux éléments viennent rassurer sur la pertinence cinématographique de cette captation. Les cinéastes mettent fréquemment en parallèle les archives de 1980 et la tourmente présente. Les hélicoptères de l’armée reprennent les mêmes directions, les mêmes places citadines s’envahissent de citoyens indignés, les mêmes murs de la même Assemblée tremblent aux coups assenés par les soldats. L’élément distinctif est brandi comme une alarme, comme un constant rappel d’un potentiel basculement : les corps des victimes de Gwangju. La voix off s’interroge sur un incertain sauvetage : ces assassinats perpétrés par une autorité élue ont-ils suffisamment imprimé la mémoire collective pour que les soldats eux-mêmes hésitent à franchir une ligne rouge ou les résistants du présent sauveront-ils la mémoire de ceux tombés au combat ? C’est le premier révélateur de l’à-propos de la programmation du documentaire pour cette 30e édition : The Seoul Guardians est un film de fantômes.

Dans cette boucle temporelle (la loi martiale est la dixième en quatre-vingts ans pour le pays) où le socle démocratique est répétitivement susceptible de se fracturer, les morts viennent parler aux vivants et les vivants répondent aux morts. Cette conscience nationale s’illustre non seulement sur les visages de ceux qui ont vécu Gwangju mais également sur les jeunes générations, notamment à travers les émouvantes déclarations d’un jeune homme de 18 ans expliquant avec passion l’injustice que représente cette loi martiale. En plaçant les archives en contre-champ du présent (le chant national des manifestants monté en parallèle avec l’hymne chanté lors des funérailles des morts de Gwangju est particulièrement émouvant), Jong-woo, Shin-wan et Chul-young savent que le thriller peut à tout instant se transformer en drame. Le scénario du réel est en construction et les spectres sont prêts à toute réécriture. Les fantômes sont aussi sur les murs, des fresques et cadres photographiques représentant la solennité des assemblées historiques aux plans montrant les impacts de balles tirées par l’armée de Chun Doo-hwan. Bien que le bain de sang ait finalement pu être évité, la division du peuple sud-coréen suite aux évènements de 2024, entre partisans de la destitution de Suk-yeol et supporters d’une politique d’extrême et radicale combativité face à la Corée du Nord (alimentée par l’alliance américaine) ouvre une brèche dans laquelle les âmes errantes continueront de s’engouffrer. C’est cette dangereuse brèche qui est ici mise en lumière. La prison où croupit désormais Suk-yeol a des murs plus solides que ceux qui ceinture la démocratie d’un pays au turbulent voisin.

Un autre élément justifiant une connexion à Fantasia est directement lié au mouvement des foules. Les avocats dont un minimum de représentants est nécessaire pour qu’une motion du président de l’Assemblée puisse renverser la loi martiale, aidés par les représentants politiques et les employés du parlement, font masse pour que toute pénétration militaire soit évitée. Depuis les fenêtres et par des lucarnes donnant vue sur certaines sections du bâtiment, le grouillement créé par l’accumulation des forces armées tient du film de zombies. Dépersonnalisés par leur treillis kaki, leurs casques et leurs lunettes de vision repliés sur le crâne, les militaires forment une masse compacte qui tente de démanteler les chaines humaines. Tels des tentacules prêtes à injecter le venin des ordres reçus, certains d’entre eux s’échappent en ligne pour tenter de nouvelles ouvertures, pour briser les fenêtres comme un agent infectieux brise l’enveloppe de cellules-cibles. Quand les portes sont sur le point de se briser, quand les murs semblent manquer de résistance, les citoyens accablés troquent leurs slogans engagés contre des cris d’horreur. Ce mouvement tient plus de l’invasion que d’une prise de force. Le sentiment d’urgence est renforcé par la respiration haletante des cinéastes courant d’une scène à l’autre de l’assaut.
Réhumanisés par la persuasion des résistants, les regards des froids militaires laissent place aux yeux tremblants des jeunes hommes sous les uniformes. Les documentaristes filment ce changement comme une guérison, en capturant des gestes qui s’apaisent, des voix qui s’adoucissent. Ces gardiens qui ont pu sauvegarder Séoul et sa démocratie sont tout autant les citoyens criant leur colère que ces militaires réalisant qu’aucune violence étatique ne se justifie. Reste une fragilité confirmée par l’Histoire. Dans le bouillonnement de la contestation populaire comme dans la division qui subsiste aujourd’hui au sein de la société sud-coréenne, le documentaire, à l’image des fictions qui prennent la rouge couleur des alarmes, nous rappelle que la démocratie demeure moins une certitude qu’un rêve à atteindre.
The Seoul guardian. Réalisé par Kim Jong-woo, Kim Shin-wan, et Cho Chul-young. 1h12.
Sorties France et Quebec indéterminées.