[FANTASIA #6] Recluse : Les sens en effroi.

Le premier long-métrage de Henry Chaisson, Recluse, convainc d’abord par la maîtrise de ses ambiances sonores. On découvre un réalisateur davantage préoccupé par la terreur des dissonances auditives que par la frayeur des surgissements. Chaisson utilise tous les outils à sa disposition et à la disposition des personnages pour explorer comment l’imaginaire et l’inexplicable viennent perturber ce que nos oreilles perçoivent du réel. Le matériel d’enregistrement que Joan (Sacha Frolova) utilise dans son quotidien de monteuse-son pour des fictions filmées devient le bâton de sourcier d’une jeune femme tentant de saisir dans les couloirs de sa maison familiale la signification de vibrations surnaturelles qui ont potentiellement contribué à la souffrance d’un père alité, et ont sans doute également suivi sa famille depuis sa jeune enfance – belle manière d’utiliser un outil cinématographique à des fins scénaristiques. Les conduits de ventilation transportent des voix dont la nature est incertaine, les planchers craquent à chaque pas, et la voix même du père (Xander Berkeley), étouffée derrière un masque de plâtre couvrant son visage d’homme brûlé au dernier degré, semble avoir déjà quitté le monde des vivants. Un constant bruit de fond occupe le film. Des bribes de voix, surgies du passé ou de l’outre-tombe, s’immiscent dans une demeure faite d’ombres, de longs couloirs sombres et de chambres aux décors déconcertants. Chaisson a habilement décorrélé tout son identifiable avec les objets (ustensiles, compte-gouttes, portes s’ouvrant sans l’artifice d’un grincement) auxquels on pourrait les associer. Les spectres hantent ici autant les sens que les murs de l’imposante maison.

Spooky Pictures, Points North, Restricted Pictures

Taciturne et plutôt solitaire, Joan est un parfait véhicule pour une œuvre qui privilégie l’économie de mots. Les dialogues, dans toute une première partie de film plus exploratrice et plus sensorielle, sont sommairement dispersés mais contribuent à cette sensation d’inconfort qui poursuit la protagoniste. Entre fascination sur ce qu’elle peut découvrir du passé de sa famille culpabilité pour la mort prématurée d’un frère dont les rires et facéties semblent encore hanter les lieux et tristesse au souvenir des êtres perdus, Sacha Frolova habite le personnage avec une belle sobriété, faite de murmures discrets, de mouvements précieux et éclairé par un regard passant subtilement de la peur à l’assurance. Hormis l’inutilité d’un bref antagoniste (Frankie Seratch) impatient d’accaparer les œuvres du peintre obscur que fut le père de Joan (présence qui n’ouvre sur aucun enjeu réel), la distribution du film témoigne d’une solide direction d’acteurs de la part de Chaisson. Xander Berkeley, dans ses scènes de flash-back où une frénésie guidée par une inspiration ténébreuse guide un geste artistique mêlant peinture, salive et sang, comme sous le masque cachant son visage défiguré, apporte une inquiétante sècheresse au personnage de Lawrence. Kimball Farley en jeune ami de Joan dépassé par l’étrangeté d’un lieu dont chaque pièce semble l’antichambre d’une nouvelle dimension est la découverte d’une vraie gueule de cinéma. Visage coupé à la serpe entre Willem Dafoe et Billy Crudup et présence qui porte et apporte le malaise, c’est sans doute par son ignorance de la déconcertante dynamique familiale entre Lawrence et Joan que le spectateur s’attache à ce rôle de béquille rationnelle cherchant à supporter au mieux les angoisses de son amie d’enfance. Et outre une magnétique Mia Vallet en nurse aux vicieux desseins, Toby Poser brille en gouvernante complice des accointances diaboliques de Lawrence.

Spooky Pictures, Points North, Restricted Pictures

Aux côtés de ces personnages de chair, des personnages d’ombre gravitent. Apparitions soudaines au détour d’un hall et résurrections effrayantes d’un Lawrence portant un masque lui donnant des allures de Michael Myers (Halloween, John Carpenter, 1978), Chaisson connaît les bases d’une épouvante relative aux maisons hantées. Sa caméra se faufile en suiveuse inquiète, sans préparer les effets ostentatoires dont le genre abuse parfois, et les décadrages et le grain accentué qui accompagnent les souvenirs de Joan apportent une variation de ton stimulante qui réussit à nous tenir en haleine. Le jeune cinéaste sait aussi insérer des éléments de décors, telles que les statues humanoïdes (on s’attend presque à ce que celles-ci, en arrière-plan, prennent vie) et les larges toiles dépourvues de couleurs vives (des toiles de couleurs mortes, en somme) qui accentuent l’aspect sinistre des lieux. La cossue résidence est l’illustration d’un scénario à tiroirs. Chaque pièce annonce une nouvelle révélation, une nouvelle source de terreur, un nouveau potentiel funeste. Cette lente accumulation est prenante pour une large partie du long-métrage avant un dernier acte plus conventionnel, où les intentions cachées de personnages aux doubles facettes sont assénées de manière trop explicative dans des dialogues moins finement écrits. Le réalisateur parvient cependant, par une belle maîtrise de sa troupe d’acteurs et de ses environnements à proposer une horreur sobre, faisant frissonner les sens bien avant que les sueurs ne se refroidissent. Que Chaisson s’agrippe à écriture plus resserrée, et le petit cercle cinématographique des demeures maudites trouvera une nouvelle et passionnante voix.

Recluse. Écrit et réalisé par Henry Chaisson. Avec Sasha Frolova, Mia Vallet, Toby Poser, Xander Berkeley…1h46. Sorties France et Québec indéterminées.

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