FFCP 2024 #1 – Marathon des solitudes

Perché tout en haut de l’avenue parisienne la plus arpentée par les touristes émerveillés, entre l’Arc de Triomphe et la boutique Dior, le Festival du Film Coréen à Paris est de retour. Comme chaque année, il se déroule autour de la Toussaint au Publicis Cinemas – last but not least irréductible cinéma des Champs Élysées après la fermeture de l’UGC Normandie en juin dernier. Fidèle à son esprit de faire sentir le pouls du cinéma coréen actuel, la programmation de cette dix-neuvième édition conjugue grosses productions, premiers longs-métrages et films d’auteur.

La première journée débute avec Concerning My Daughter, premier long-métrage de Lee Mi Rang proposé dans la « Section Paysage » – sélection parmi laquelle un prix du public est décerné lors de la cérémonie de clôture. L’ancienne scripte de Lee Chang Dong sur Poetry (2010) prend appui sur le best-seller éponyme de l’autrice Kim Hye Jin et dresse le portrait d’une cinquantenaire aide-soignante en maison de retraite, veuve et mère d’une jeune chargée de TD à l’université. Nous sommes plongé·es dans le quotidien de cette femme résiliente qui s’efforce d’apporter du confort à la pensionnaire dont elle s’occupe et qui n’hésite ni à s’indigner ni à filouter les restrictions budgétaires imposées par une logique rentable du care. Elle s’efforce presque de manière militante à préserver la dignité de ses patients alors qu’on lui demande de compter chaque couche, chaque drap et de se restreindre dans son implication. À partir de là, c’est encore plus difficilement que l’on encaisse sa dualité de personne affectueuse et engagée qui tolère très mal le retour de sa fille adulte chez elle quand celle-ci impose la compagnie de son “amie”. L’homophobie de cette mère, figure de sa génération pétrie de préjugés, s’exprime d’autant plus violemment vis-à-vis de sa belle-fille qu’elle passe par des regards et des silences. Lee Mi Rang souligne le contraste des comportements de sa protagoniste en alternant les plans moyens où elle apparaît impliquée et solaire à la maison de retraite en journée et le visage fermé, l’air réprobateur à son domicile le soir venu. Dans cette antithèse en termes de qualité et d’intérêt du terrible Greenhouse, calvaire narratif et visuel de l’édition 2023 du FFCP, la réalisatrice et scénariste s’applique à restituer la coexistence de sentiments et attitudes contradictoires en chacun·e tout en accompagnant avec justesse l’évolution réaliste de son personnage qui peu à peu parvient à bouger ses propres lignes intérieures en déconstruisant les normes intériorisées d’une société confucéenne patriarcale. La famille peut se construire et affronter les épreuves de la vie sans dépendre ou se reposer sur un homme à l’image de cette séquence de rêverie lumineuse où toutes réunies dans la grande maison désormais accueillante, ces trois générations de femmes goûtent toutes ensemble dans une ambiance joyeuse et réconfortante. 

À peine le temps de se remettre de nos émotions qu’on enchaîne avec Voices of the Silenced de Park Soo Nam et Park Maeui, LE documentaire de l’édition 2024 du FFCP également proposé dans la Section Paysage. Chaque année, le film documentaire – à l’image de I Am More (2021) et Legend of the Waterflowers (2023) – est celui qu’on a le moins envie de rater en raison notamment de son manque d’accessibilité en France, bien moindre que pour les films de genre alors même que ce n’est pas non plus mirobolant. Dans ce gros morceau de près de 2h20, mère et fille réalisatrices entreprennent la restauration numérique de l’œuvre de la première qui, depuis cinquante ans, recueille les témoignages de Coréen·nes, déplacé·es, exploité·es par le Japon pendant la colonisation et les répercussions sur ces communautés jusqu’à aujourd’hui. Coréen·nes Zainichi victimes des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki en 1945, travailleurs forcés de la colonisation, « femmes de réconfort », massacre des Coréen·nes au moment du tremblement de terre du Kanto en 1923, l’affaire Komatsugawa sont des étapes et par extension les sujets du cinéma de Park Soo Nam et Park Maeui qui réunies dans Voices of The Silenced occasionnent un long-métrage documentaire tortueux et foisonnant tourné vers un seul objectif : garder la mémoire vivante pour lutter contre la réécriture de l’Histoire. 

La tête déjà bien remplie et en effusion, on change de salle pour rejoindre la séance Spéciale Flyasiana consacrée à Heo Ji Yun, lauréat du meilleur court-métrage de la sélection 2023 du FFCP. L’occasion de revoir le film primé Hometown (2022) mais également deux précédents courts-métrages du jeune réalisateur, New Born (2017) et Trevi (2020). Avec une histoire de pardon et de rédemption d’un jeune homme harceleur au collège et d’un tout jeune garçon laissé à l’abandon la journée dans un grand appartement, il ressort que Heo Ji Yun explore les ressorts de la solitude à tout âge. Hometown est déjà l’œuvre de maturité après ces deux premiers courts moins aboutis, en particulier dans le cadrage et la gestion du rythme. Les grands immeubles en chantier d’Incheon nous serrent le cœur, dressés dans la nuit, filmés en contre-plongée dans leur terreur et leur majesté, ils deviennent synonymes de mort. L’émotion nous enfouit devant le deuil de ce jeune serveur solitaire qui apprend le décès de celui qui illuminait ses journées d’un poème couché au feutre Veleda sur un tableau blanc par un ouvrier anonyme.

Ultime film de cette longue et riche première journée, At The End of The Film d’Ahn Sun Kyoung présenté en Section Paysage intrigue dès sa scène d’ouverture où l’on aperçoit au loin Si Won interprété par Park Jong Hwan, notamment aperçu dans Doom, Doom (2021) de Jung Won Hui, qui avance vers la caméra au ralenti dans un tunnel gris verdâtre éclairé au néon. Le ton est donné, la route sera longue mais il s’agit d’avancer droit vers la sortie. Dans ce loooong-métrage (2h55) – près de trois Hong Sang Soo – complètement méta, Ahn Sun Kyoung donne à voir avec une ironie sans détour le chemin de croix de tout·e réalisateur·ice de cinéma indépendant coréen. Le film que Si Won nourrit depuis dix ans mais qu’il faut remanier à la dernière minute, par faute de moyens, c’est sans conteste le sien et c’est en détournant un cahier des charges imposé (le changement de genre du protagoniste, une scène de sexe) dans des pérégrinations inconscientes et oniriques que la réalisatrice réalise un fabuleux pied de nez à tous ces scénarios vus et revus dont les plateformes – fustigées élégamment à maintes reprises – se repaissent. Même agonisant, à l’image de Si Won qui hurle de désespoir tenant au bout d’une corde en haut du mont Bukhan son projet matérialisé sous forme de femme qui menace de sauter dans le vide, le cinéma d’auteur coréen n’est pas mort. À la sortie du tunnel, au soleil couchant, un autre projet attend sans aucun doute… 

Concerning My Daughter, écrit et réalisé par Lee Mi Rang. Avec Oh Min Ae, Lim Se Mi, Ha Yoon Kyung… 1h46.
Sortie en Corée du sud le 8 octobre 2023.

Voices Of The Silenced, écrit et réalisé par Park Soo Nam et Park Maeui. Avec Park Soo Nam et Park Maeui,… 2h21.
Sortie en Corée du sud le 13 novembre 2024.

New Born (2017), Trevi (2020), Hometown (2022), écrits et réalisés par Heo Ji Yun.

At The End of The Film, écrit et réalisé par Ahn Sun Kyoung. Avec Park Jong Hwan, Sun Jang, Seon-young Eom… 2h55.
Sortie en Corée du sud le 7 octobre 2023.


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