Comment se renouveler lorsque l’on a inventé une partie du cinéma d’action des quatre dernières décennies ? Réaliser une relecture de son propre film 35 ans après apparaît comme un témoignage du temps qui passe pour John Woo, celui d’un cinéaste qui a changé depuis cette époque et s’interroge sur ce qu’il a pu représenter. Le premier plan du film, un traveling latéral dans un appartement parisien indique immédiatement une sensation d’apaisement, de plénitude. Les éclairages traversant les vitres donnent l’impression d’un conte de fées, sensation que le joli thème composé par Marco Beltrami accentue. Logement qui se révèle celui de Zee (Nathalie Emmanuel) – Killer en titre –, une tueuse à gages qui exécute des contrats pour le compte de Finn (Sam Worthington) dont le commanditaire est le parrain de la mafia parisienne Jules Gobert (Eric Cantona).
Lors de l’exécution d’un contrat dont les cibles sont plusieurs membres d’un gang – scène d’action inaugurale dans une boite de nuit – elle blesse accidentellement la chanteuse Jenn (Diana Silvers) présente sur les lieux, qui devient aveugle. Un passage filmé à l’aide d’un bullet time (procédé qui suit la trajectoire d’une balle jusqu’à son impact, ndlr) faisant immédiatement comprendre qu’il s’agit de l’élément déclencheur du récit car détonnant avec le reste de la séquence. Prise de remords d’avoir blessé une innocente, Zee épargne la chanteuse contre l’ordre de ses commanditaires d’éliminer tout témoin, ainsi le réalisateur se focalise pendant plusieurs secondes sur le dilemme de la tueuse en filmant longuement son visage. Pendant ce temps, l’inspecteur Sey (Omar Sy), enquêtant sur un trafiquant de drogue qui se trouve être le petit ami de Jenn, se retrouve à pourchasser Zee.

Les premières minutes font ressentir une forme de paix intérieure qui habite John Woo et qui tranche avec son cinéma.1 La caméra est libérée, les mouvements de caméra sont fluides, l’enchaînement de ralentis et de fondus renforce ce sentiment. Paix qui prend tout son sens dans la séquence suivante, dans une église, servant à la fois d’introduction du personnage de Finn mais aussi de Zee comme tueuse à gages. L’église, lieu emblématique du cinéma de John Woo où se mêlent les sentiments les plus nobles et la violence la plus noire. Ombre et lumière au sein du même lieu, à la manière d’un réalisateur ballotté entre les fondamentaux de son cinéma et la volonté de se réinventer en explorant l’âme de ses personnages. Silent Night, précédent film de John Woo, adopte une approche plus réaliste de l’action doublée d’une exploration de la souffrance de son personnage principal derrière son apparent retour au heroïc bloodshed (sous-genre du polar hong kongais caractérisé par des scènes d’action stylisées et ultra-violentes, ndlr) qui fait sa gloire.
Or, le scénario de Brian Helgeland (recruté sur le projet pour réécrire le premier jet de Josh Campbell et Matt Stuecken) tente de développer en profondeur le personnage de Zee à travers les nombreux personnages secondaires gravitant autour. Chacun d’entre eux étant écrit pour mettre en avant un élément de sa caractérisation : sa violence, sa noirceur, sa sensibilité, ou encore sa loyauté. De même, le film creuse le personnage de Zee en explorant son passé par l’intermédiaire de flashbacks. Le problème, c’est que la multiplication de personnages secondaires et de flashbacks tend vers la sur-exposition et la sur-explication sans que ce ne soit utilisé par la suite. Ainsi le passé de prostituée de Zee et sa rencontre avec Finn sont amenés au cours d’une scène de dialogue entre les deux personnages. Lorsque la caméra se focalise sur Finn, l’écran se sépare en deux et fait apparaître le visage de Zee, comme une continuité de leur dialogue. Difficile cependant de ne pas prendre ce passage pour de la simple exposition, étant donné qu’il n’a aucune incidence sur les actes des personnages, Zee étant décidée à épargner la chanteuse et donc à s’opposer à son employeur.

Bien qu’il tente de dynamiser ces passages via ces montages en split-screen, John Woo ne parvient pas à empêcher ces séquences d’alourdir le rythme du film. Il se montre cependant inspiré lorsqu’il doit exprimer les sous-entendus du script par l’image. Ainsi, lors de la séquence d’interrogatoire de Zee par l’inspecteur Sey, découvrant la compréhension et le respect mutuel entre les deux personnages, John Woo représente ce rapprochement via un traveling latéral où le visage d’Omar Sy – filmé de dos face au miroir de la pièce – rejoint progressivement celui de Nathalie Emmanuel – filmée de face – jusqu’à s’entremêler dans le reflet de la glace. Des inspirations ponctuelles qui ne parviennent pas néanmoins à masquer un scénario qui s’éparpille et oublie de se focaliser sur l’essentiel.
Pour John Woo, il s’agit de se focaliser sur le personnage de Zee. Faire un remake de The Killer est donc une manière pour le cinéaste de revisiter les thématiques chères de son cinéma (loyauté, amitié, honneur) tout en explorant un personnage principal féminin. Un élément important, le cinéma de John Woo ayant essentiellement mis en avant des personnages masculins à travers des amitiés viriles. À nouveau, le temps qui passe et la volonté de se renouveler est palpable chez le cinéaste. Hélas, si comme nous l’avons vu le film développe en profondeur le personnage, la relation avec la chanteuse Jenn, pourtant motrice du récit car victime collatérale et élément déclencheur de la remise en question de Zee, n’est jamais amenée car noyée dans ce trop plein. Si l’on comprend ses motivations à l’épargner dans un premier temps (Zee ne tue que des personnes « qui le méritent ») et le dilemme auquel elle fait face lorsqu’elle comprend son implication dans l’histoire, la relation d’amitié qui se noue entre les deux femmes n’est jamais exposée et semble avoir été rentrée au chausse pieds dans l’intrigue afin de justifier la confrontation entre Zee et son commanditaire. Vidée de sa substance et de son potentiel émotionnel, elle n’est qu’une péripétie de plus.

On touche ici au problème fondamental de The Killer version 2024. À force de trop s’éparpiller en explications, seconds rôles et sous-intrigues, le film oublie le cœur de son récit. The Killer fonctionne en 1989 car John Woo se focalise sur la relation entre Chow Yun-Fat et Sally Yeh (le tueur et la chanteuse) et entre Chow Yun-Fat et Danny Lee (le tueur et le flic). En ce sens, le réalisateur exprime pleinement ses sentiments et ses thématiques. Dans cette nouvelle version, il doit raconter de multiples histoires, relier les péripéties entre elles et tenter malgré tout de développer les relations entre ces trois mêmes personnages. Or, lorsqu’il filme une histoire simple, linéaire et focalisée sur ses personnages, John Woo a démontré qu’il était encore capable par instants de beaux sursauts comme l’a montré Silent Night.
Le cœur du cinéma de John Woo se situe dans cette frontière entre émotions exacerbées et séquences d’action ultra-violentes chorégraphies à la manière d’une comédie musicale. The Killer version 89, s’il n’est peut-être pas le plus grand film de son auteur, représente la quintessence de son style. Il y a donc une certaine attente dans cette relecture, d’autant qu’avec Silent Night John Woo fait évoluer son style vers une approche plus réaliste de l’action. Si elles ne se révèlent pas désagréables, les séquences d’action de cette nouvelle mouture participent à sa déception. D’abord par leur manque d’impact visuel, donnant l’impression que John Woo a pensé et tourné ses séquences autour de quelques plans marquants et iconiques, la seconde équipe s’occupant de les raccorder entre eux. Ainsi, lors de la première scène d’action dans une rue parisienne entre Sey et un trafiquant de drogue, les premiers échanges de coups de feu sont filmés en plans moyens, à l’épaule et focalisés sur les personnages. Lorsque le trafiquant tente de s’enfuir en voiture, un enchaînement de trois plans montre Omar Sy viser puis tirer sur son adversaire (dont un plan filmé depuis la carrosserie, Omar Sy en arrière-plan mettant en joue, puis l’impact du tir sur le conducteur, au sein du même plan) qui, touché, provoque un accident avec sa voiture. La cascade étant filmée dans un bel enchaînement de trois plans au ralenti (dont un traveling latéral spectaculaire), on a l’impression que John Woo s’est focalisé sur ce passage tant la différence est grande entre les plans de l’action.

Ensuite, parce que les séquences d’action ne dépassent pas leur fonction. Chez John Woo, les scènes d’action représentent le miroir ultra-violent d’un romantisme exacerbé, exprimant les sentiments de ses personnages. Le cinéaste a toujours considéré les armes à feu comme l’expression des sentiments destructeurs de ses héros.2 Si le final apocalyptique de The Killer en 1989 est aussi puissant, au-delà de sa chorégraphie et de sa mise en scène, c’est parce qu’il représente l’explosion des sentiments traversés par les personnages tout au long du film. D’où le choix d’une église comme lieu d’action final, là où s’entremêlent des sentiments contradictoires, là où tout commence et se termine. Or, dans le film de 2024, l’église est vidée de toute sa symbolique, miroir de ces personnages également vidés de leurs sentiments, n’étant que le lieu de climax d’un film d’action. John Woo ne garde ici que le vernis de son cinéma, les poses iconiques, l’héroïne qui tire avec une arme dans chaque main, les ralentis, mais sans la substance. Un climax certes sympathique par la fluidité de sa mise en scène – notamment les travelings qui traversent l’église ou passent entre les tombes du cimetière – et quelques cascades à moto spectaculaires (dont des motards enflammés tout droit sortis de À Toute Epreuve). Mais finalement un final bien sage (l’église semble à peine abîmée par tous ces coups de feu) et donc oubliable. À titre de comparaison, Chasse à l’homme est loin d’être le meilleur film de John Woo mais ses séquences d’action détonnent dans le cinéma hollywoodien de l’époque. The Killer, hélas, ne peut en dire autant.
1. ‘My Films Had So Much Anger’ John Woo reflects on a career driven by action, ambition, and artistry – vulture.com
2. Interview du réalisateur dans le livret du coffret collector de la trilogie Le syndicat du crime – HK Vidéo
The Killer, réalisé par John Woo. Écrit par Brian Helgeland, Josh Campbell et Matt Stuecken. Avec Nathalie Emmanuel, Omar Sy, Sam Worthington… 2h06
Sorti en salles le 23 Octobre 2024.