En cette veille de la Toussaint, et pour notre deuxième jour du Festival du Film Coréen à Paris, une foule nombreuse et joyeuse se presse au Publicis Cinemas. Cocasse coïncidence de retrouver l’acteur Kang Tae U dans les deux films prévus au programme, à chaque fois compagnon d’une femme enceinte. Loin de l’ambiance horrifique d’Halloween, Delivery et House of Seasons interrogent et explorent les manières de faire famille aujourd’hui et invitent à l’introspection.

Pour ce premier long-métrage, Jang Min Joon s’attaque à un sujet de société brûlant en Corée et dans le reste du monde, la gestation pour autrui, ici au centre de deux couples diamétralement opposés, notamment financièrement, permettant au cinéaste d’aborder un rapport de classes dont le cinéma coréen est friand – Bong Joon-Ho n’est jamais bien loin… Avec Delivery, il mise sur la satire et l’ironie pour questionner les choix de ses personnages, les poussant jusque dans leurs retranchements en allant vers le genre bien connu du makjang, synonyme d’exagération et de jusqu’au-boutisme, à l’instar de l’obstétricien infertile qui ment de manière éhontée à sa femme en lui faisant porter le chapeau de l’absence de grossesse dans leur couple. Mensonge qui devient le point de départ de cette GPA clandestine. Lorsque le couple pauvre est invité à une réception dans la villa surdimensionnée de l’autre, Jang Min Joon filme ces deux personnages mal à l’aise dans ce décor peu familier et impressionnant – on revient à l’écho de Parasite, un film destiné à faire des émules. Mais ce qui l’intéresse davantage, c’est d’installer un rapport de force entre le couple aisé adoptant et le couple pauvre porteur. À plusieurs reprises, pour discuter des modalités de leur accord, le quatuor se retrouve autour d’une table dans l’alcôve d’un café. De part et d’autre de la table, tantôt tous dans le cadre, tantôt en champ-contre-champ mais toujours sur un pied d’égalité, ils s’observent, se toisent et renégocient les conditions du contrat de ce qui les lie alors que le temps suit son cours et que le terme approche. Accompagné d’un humour mordant, ces interactions qui s’appuient sur une mise en scène ingénieuse revêtent un caractère jouissif. Dans un pays où le taux de natalité est le plus bas du monde, les films autour de la grossesse et de la parentalité inspirent les cinéastes : on pense à Les Bonnes Étoiles (2022) d’un Kore-Eda Hirokazu qui s’invite outre-Japon pour l’occasion, ou encore Ten Months (2020) de Nam Koong Sun et Birth (2023) de Yoo Ji Young, deux longs-métrages présentés eux aussi au FFCP. Dans une continuité logique, Delivery touche à l’universel par son traitement d’un dilemme moral et parvient à fouiller dans notre éthique personnelle, impliquant même le/la spectateur·ice le/la plus éloigné·e de ce sujet.

Changement radical d’ambiance avec House of Seasons. Dans la lignée de son court-métrage Coming of Age récompensé en 2019 au FFCP, Oh Jung Min continue son exploration des candeurs et déboires familiaux en mettant en scène une famille propriétaire d’une usine de tofu dans la campagne de Daegu. Réunie pour le jesa (le rite annuel des ancêtres, ndlr) sous l’impulsion du patriarche attaché aux traditions, cette famille et ses trois générations apparaissent comme l’idéal-type d’une petite bourgeoisie propriétaire de la Corée actuelle. Au comique de situation de la grand-mère qui ne veut pas allumer la climatisation quand les femmes – tantes, belle-fille, petite-fille enceinte – préparent les offrandes mais la met en route dès la seconde où le petit-fils franchit le pas de la porte se substitue la conscience de la solidité de la structure familiale confucéenne patriarcale où l’homme a la primauté. Alors que la caméra d’Oh Jung Min a filmé les femmes au travail dans une chaleur étouffante, signalée par des cheveux qui collent et de longs soupirs, l’arrivée de Sung Jin est synonyme de bouleversement dans la maisonnée. Le cinéaste s’applique à suivre la fugacité de la grand-mère qui court vers la climatisation, et s’applique à souligner son geste de mise en route du ventilateur en dirigeant notre regard vers celui-ci. Dans le plan suivant, la caméra rasant le sol, les pieds de Sung Jin quittent le cadre et se dirigent vers la cuisine. À cet instant, une porte s’ouvre et dévoile deux hommes dont le père de Sung Jin. Ils étaient présents tout du long… et disparaissent aussitôt, refermant la porte sur eux après avoir salué le jeune homme, vaquant à leurs occupations propres faites de jeux de cartes et de discussions, loin de la préparation du jesa, tâche qui incombe aux femmes de toutes générations. À petits pas dans le progressisme, les lignes qu’on espère faire bouger ne sont pas celles du genre mais des aspirations. Une fois le rituel effectué, au moment où tou.te.s réuni.e.s autour d’une table traditionnelle, la discussion commence à s’échauffer entre le grand-père et le père, tous deux se faisant face d’une extrémité à l’autre de la table à propos de l’avenir de l’usine de tofu familiale. Le champ contre-champ entre les deux hommes s’interrompt et la caméra s’arrête sur le petit-fils adulé qui exprime sa décision de ne pas reprendre l’usine pour poursuivre son rêve d’être acteur. Pour signifier que son personnage est en rupture des attentes qui pèsent sur lui, Oh Jung Min mise sur le silence qui suit sa déclaration et élargit son cadre à l’ensemble de la tablée pour saisir les réactions de tous les membres présents, les uns gênés qui regardent le sol tandis que d’autres, à l’instar du père, sont estomaqués. Sur son visage se lit de la rancoeur mêlée à un sentiment de trahison, expliqués dans des séquences ultérieures. Lui a renoncé à ses rêves de photographie, s’est plié aux volontés de son père et regrette chaque jour ce choix qu’il noie dans des litres de soju à partir de la tombée de la nuit, seul dans la cuisine. Au rythme des affections, des conflits et des rancunes qui débordent, la famille est une entité qui se fait sans jamais se défaire grâce et malgré la piété filiale et les destins contrariés. En déployant son récit sur près d’un an, Oh Jung Min prend plaisir à filmer le changement des saisons, faisant sentir tour à tour la chaleur étouffante de l’été, les premières gelées contrebalancées par la rougeur des feuilles d’automne et la froideur rude de l’hiver. Les paysages ruraux s’imprègnent en nous et adoucissent l’amertume de la vie et du temps qui passe. Comme le montre une des affiches coréennes où un énorme bloc de tofu pèse comme une épée de Damoclès sur la demeure familiale, les enjeux de l’héritage et de la perpétuation de la tradition traversent House of Seasons. Mais alors que le cinéaste choisit d’ouvrir son film par un lent travelling arrière dans la vapeur qui se dissipe peu à peu des grands bacs de purée de soja portée à ébullition, la fabrication du tofu est moins présente à mesure que le film avance, épousant l’émancipation du petit-fils.
Delivery, écrit et réalisé par Jang Min Joon. Avec Kim Young Min, Kwon So Hyun, Kang Tae U… 1h42.
Sortie en Corée du sud le 20 novembre 2024.
House of Seasons, écrit et réalisé par Oh Jung Min. Avec Kang Seung Ho, Woo Sang Jun, Son Sook… 2h01. Sortie en Corée du sud le 11 septembre 2024.
[…] de porter aux nues la gente masculine notamment dans un contexte familial (on pense par exemple à House of the Seasons, réalisé par Jung Min-oh en 2023) en proposant un modèle en décalage avec le confucianisme […]