[CRITIQUE] La Chambre d’à côté : Elle viendra quand même

À travers les destins croisés d’Ingrid (Julianne Moore), romancière à succès au pic de sa carrière et Martha (Tilda Swinton), reporter de guerre se mourant peu à peu, La Chambre d’à côté fait de l’attente de la mort son sujet central. Oui, Julianne Moore et Tilda Swinton dans une adaptation de Sigrid Nunez signée Pedro Almodovar, vous avez bien lu ! Voir le cinéaste espagnol s’atteler à son premier long-métrage en langue anglaise n’est pas une surprise pour qui a suivi ses dernières incursions – diffusées en salles, aucune excuse ! -, les deux courts-métrages La voix humaine (2020) et Strange way of life (2023). Une envie américaine qui survient après 50 ans de carrière et qui questionne : pourquoi un cinéaste dont les films sont depuis toujours ancrés dans l’histoire de son pays décide-t-il de déplacer sa caméra au-delà de l’océan ?

Revenons à Martha et Ingrid. Elles ne se sont pas vues depuis des années et, apprenant que la première est gravement malade, la seconde décide de lui rendre visite à l’hôpital. Ces retrouvailles, amorçant la narration du long-métrage, en exposent tous les enjeux. Allongée dans un lit médicalisé, Martha est affaiblie par le cancer. Pour échanger avec elle, Ingrid ne s’assoit pas à côté de son amie mais se penche au-dessus d’elle, la surplombant alors de tout son être. Dès lors, Martha est filmée via une ingrate plongée ne lui rendant en rien justice. Autrefois toutes deux journalistes pour le même magazine, les deux femmes ne sont désormais plus sur un pied d’égalité. La maladie de Martha l’empêche de mener à bien son activité de reporter alors que les chiffres des ventes des romans d’Ingrid n’ont jamais été aussi hauts. Outre les champs-contrechamps où le visage de Julianne Moore écrase de par sa posture celui de Tilda Swinton, Pedro Almodovar vient appuyer cette idée avec, pour mettre fin à la discussion, un plan taille regroupant dans le même cadre les deux femmes. Par son léger décadrage vers la gauche, celui-ci enfonce encore plus Tilda Swinton dans le bas de l’écran de cinéma et met Julianne Moore dans une position on ne peut plus dominante. Des positions tellement soulignées que rien ne semble être en mesure de les changer. 

Pathé Films

Cependant, faire le constat unique de la force physique de Martha serait omettre sa véritable alliée : sa force mentale. Martha ne veut pas mourir du cancer, même si elle sait cela inévitable. Elle ne pourra pas repousser l’arrivée de la mort et est même prête à la recevoir à partir du moment où c’est elle qui en choisira l’instant. Est-ce mieux d’attendre de mourir ou de décider soi-même de mourir ? Dans un cadre politique et culturel où le suicide assisté n’est pas une solution légalement envisageable, Martha n’a que faire du légal et demande à Ingrid de l’accompagner dans ses derniers jours. Nous rejoignons ainsi le principe de cette Chambre d’à côté, celle d’une maison de campagne où Martha pourra mettre fin à ses jours selon ses termes. Par le devoir d’observation d’une porte pouvant se refermer pour annoncer le décès de son amie, Ingrid observe quotidiennement ce potentiel trépas, et le rapport de force entre les deux s’inverse. Il n’est plus question de jouer sur le corps élevé de Tilda Swinton pour dominer celui de Julianne Moore mais bien de jouer sur cette attente, la décision n’appartenant plus qu’à la concernée. Devant la maison de vacances, dans la cuisine ou sur la terrasse, Pedro Almodovar s’applique désormais à éviter toute déformation de cadre pour nous montrer que, filmées sur le même plan, Martha n’est pas moins grande que Ingrid. Le dernier combat de Martha, celui de la dignité dans la mort, sera contre sa maladie, faisant fi de tout décisionnaire extérieur. À l’inverse de toutes les séquences qui prenaient place à l’hôpital, cette campagne est l’occasion pour Martha d’apparaître plus rayonnante, la faiblesse physique engendrée par la maladie ayant laissé place à la force humaine provoquée par la grandeur de son choix.  

Cependant, ce n’est pas parce que le rapport de force s’est inversé entre les deux femmes que la maladie de Martha s’en est allée. C’est par l’utilisation d’une palette de couleurs très réduite que Pedro Almodovar crée une nouvelle dualité entre les deux femmes. Il associe au personnage de Martha la couleur verte, rappelant naturellement à la maladie qui ronge cette dernière. Sur la terrasse de la maison de vacances sont accolés deux énormes transats. À gauche, un vert sur lequel s’allonge fréquemment Martha. À droite, un rouge sur lequel vient exclusivement s’asseoir Ingrid. La taille gigantesque de ce mobilier de jardin permet à ces deux chaises longues d’occuper l’entièreté de l’écran de manière parfaitement symétrique, créant une sorte de split-screen réalisé sans recadrage artificiel au montage, une coupure naturelle entre les deux transats, les deux couleurs, et donc les deux femmes. Pourtant, c’est bel et bien de rouge qu’est marquée l’épaisse porte de la chambre de Martha que Ingrid est soulagée de retrouver entrouverte chaque matin. La force présente dans la couleur rouge de cette porte n’est pas associée par hasard à Martha. C’est que de sa future mort, cette femme en a fait un jeu dont elle seule tire les ficelles. En créant un suspens sur la date de son départ pour l’au-delà, Martha met en place pour Ingrid un compte à rebours hasardeux dont seule la future victime de ce jeu macabre sait quand sonnera le glas. Ce jeu, aussi fou que cela puisse paraître, Ingrid l’accepte volontiers. Déjà, parce que tant que jeu il y a, Martha est toujours vivante. Puis, parce que jamais Ingrid ne se permettrait de juger la façon dont souhaite partir son amie. Elle l’accompagne dans ces derniers moments mais n’est que spectatrice de cette fin à venir. Jamais Ingrid n’est invitée par Martha à discuter concrètement la situation car jamais Martha ne doute. La seule question qui lui vient régulièrement est “quand ?” jamais “où ?” ou “comment ?” qui sont des questions à  la réponse close et sur lesquelles elle ne reviendra jamais. 

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Avec La Chambre d’à côté, Pedro Almodovar fait le choix de la sobriété. Un concept simple, très peu de lieux, encore moins de personnages, à peine quelques notes de musique… Le cinéaste espagnol est ici bien loin des exubérances qui ont fait ses succès passés. La sobriété de sa réalisation rejoint tout autant celle de ses personnages, une romancière et une reporter, laissant de côté les exubérants que nous nous étions habitués à côtoyer. Avec le poids des années, Almodovar semble de plus en plus assagi (“Au XXIe siècle, je suis quelqu’un de plus sombre, plus austère et plus mélancolique…” écrivait-il il y a quelques mois en introduction de son recueil Le Dernier Rêve) et semble vouloir faire passer davantage de choses par des signifiants que par des personnages trop bavards. Cette sobriété est également celle du respect face au sujet évoqué. Par les choix de réalisation précedemment évoqués, le cinéaste souligne la force de caractère d’une femme prenant son destin, et donc sa mort, en main. En cela, il prend parti et ne laisse en aucun cas la possibilité de débattre sa position. L’Espagne a adopté le recours à l’euthanasie – recours évidemment soumis à l’approbation du corps médical – en 2021, il n’est donc pas étonnant de voir Almodovar déplacer son récit ailleurs pour que le sujet prenne une tournure plus universelle encore. Par son procédé ne mettant jamais la question d’une éthique autour de l’euthanasie au centre de sa narration, Almodovar empêche son spectateur d’interroger la situation. Devant tant de simplicité, d’évidence et d’humanité, pourquoi douter de lui, d’elles ? Une question qui prendra probablement – et malheureusement – place dans l’espace public à la sortie du film, l’élan conservateur américain, fragile face à ces réalités, ayant été bien renouvelé lors de leurs dernières élections.

La Chambre d’à côté, écrit et réalisé par Pedro Almodovar. Avec Tilda Swinton, Julianne Moore, John Turturro…1h47
Sortie le 8 Janvier 2025


Présenté en clôture du Festival CineLibri 2024

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