Lorsqu’on parle satire et parodie au cinéma, il y a les évidences, les œuvres qui révèlent dans leur essence même ces intentions pour mieux dénoncer. Puis celles que l’on oublie, qu’on craint de ressortir du placard. Et si les mauvais films, bloqués par le simple fait qu’ils soient « moches » portaient en eux un message et une envie de dire des choses ? Et si on rigolait trop vite en criant à la mauvaise parodie, au ridicule, mais qu’à fleur de peau, ils prenaient le pouls de notre monde pour en témoigner avec violence. L’incapacité technique d’un·e cinéaste n’est rien face à la richesse qui peut éclore.
Préambule : cet article est la seule marque de son auteur, sa réflexion personnelle, qui a sans doute mauvais goût mais qui tente de ressortir des abîmes du cinéma, des œuvres bien trop oubliées….
Uwe Boll, un auteur caché dans le fondement de l’image
- Je crois que je suis en hypothermie, je peux venir ?
- Oui.
- Merci, mais il faut que j’enlève d’abord mon pantalon parce qu’il est trempé. Tournez-vous, merci.
- Je vous préviens c’est loin d’être le grand confort, ça gratte.
- Désolé, le Hilton était complet ce soir.
- J’ai froid.
- Vous savez ce qu’on fait dans l’armée ?
- Non, quoi ?
- Le principe c’est de partager la chaleur humaine.
- En se mettant en chien de fusil ?
- Oui, en quelque sorte…
- Allez.
- C’est quoi que je sens contre moi, votre arme ?
- Oui, je ne dors jamais sans elle.
C’est avec un enchaînement de quelques mots accolés les uns aux autres pour tenter de faire une phrase lourde de sens qu’une révélation se créée. Oui, pourquoi dormir avec un calibre à l’avant de son caleçon lorsqu’on passe sous la couette avec une journaliste dont on connaît l’existence depuis seulement une heure ? Le cinéma, c’est la force des images mais aussi l’art des dialogues, de l’impact et de la signification des mots. Derrière l’idée qu’une femme questionne un ancien militaire sur le fait qu’elle constate une solidité sur la hauteur de son ischio-jambier, il y a la peur de ne pas dormir correctement, d’une irruption de présences extérieures qui viendraient déranger un sommeil paisible et bercé par le souffle chaud. La société oppressante qui espionne ses voisin·es, l’intranquillité constante du quotidien, le fait d’être obligé de résoudre une situation par la violence, la testostérone et le conflit. Voilà une critique de son époque, qui sous des airs de situation qui prête à sourire avec un bad boy en crise d’hypothermie et dans la demande de pioncer en cuillère, cache un mal bien plus profond. Celui de garder un revolver constamment sur lui, pour veiller à réagir face au danger et cette incapacité à être protégé. Pourtant, dans une œuvre comme Far Cry Warrior, c’est en oubliant de distinguer le regard et la vivacité de son auteur qu’on en vient à ranger trop vite un film dans la catégorie des étrons fumants. Alors qu’il suffit de faire jouer sa réflexion, d’en déceler tout le potentiel d’une subtilité cachée. Les codes du film d’action ne sont pas juste un tract pour la mitraillette. Pour en retirer la substantifique moelle il faut décrypter le dialogue en l’apparence le plus simpliste.

Comme son nom l’indique, Far cry warrior n’est autre qu’une adaptation de la franchise de jeux-vidéos du même nom. Le Warrior a été ajouté pour la version française, sans doute pour vendre un produit comme un acte de guérilla. Comment adapter un jeu-vidéo extrêmement bourrin, dénué de neurones et qui ne demande en aucun cas une mise en images de cinéma ? Faire appel à Uwe Boll, le spécialiste de la transposition de joysticks en visions léchées et révolutionnaires. Mais outre sa réputation de turbine à nanar et de je m’enfoutisme, Uwe Boll a plus d’un tour dans son sac. Il transforme le beauf en subtil, si tant est que l’on parvienne à survoler le pitch du film et la caractérisation express de l’actrice féminine. Une île, des soldats génétiquement modifiés par un savant fou qui peint pour exprimer ses troubles et son besoin de créativité, une journaliste « sexy » qui enquête et fait appel à un vétéran au repos pour remettre de l’ordre au milieu de ce vacarme. La simplicité des enjeux et du scénario laisse le champ libre à Uwe Boll pour faire ce qui l’intéresse : un hommage appuyé à ses pairs du cinéma. Une séquence d’ouverture à faire rougir McTiernan et son Predator, un héros aussi puissant qu’un Stallone dans une jungle hostile, des gros mecs virils de Commando, une chemise à faire passer le Tom Cruise de Cocktail pour de la fast fashion.

Rien ne résiste à ces personnages qui viennent chercher sur cet archipel les tentations d’une vie. La reconnaissance pour une journaliste qui rythme sa carrière à la découverte d’un scoop qui fera la renommée de son média, un dernier tour de piste pour un militaire oublié qui désire sauver le monde, la découverte scientifique ultime pour un docteur Maboul et ses obsessions. Perdu·es dans la masse urbaine, les métropoles ne les aident plus à s’exprimer. Iels se sentent relégué·es au rang de simples pion·nes, guidé·es par une vie toujours plus effrénée et qui ne s’arrête plus sur les sentiments. L’anti-mondialisation, le retour aux branches, sable, et cabane entre deux arbres qui permettent de se recentrer sur soi. En dehors de tout manichéisme lambda, ce sont avant tout des humain·es qui espèrent donner un peu d’intérêt à ce qu’iels sont, combler un désir refoulé qui les fera grandir. Jusqu’à trouver l’amour autour d’elleux. Qu’il soit matérialisé par une reporter « sexy » ou un sandwich qu’un personnage « attend de pied ferme depuis le début de la journée ». Critique avant l’heure sur le modèle De Chauveroniste qui voudrait qu’on combatte un stéréotype en réalisant le stéréotype lui-même poussé à son paroxysme. À savoir, faire engloutir un sandwich par une personne en surpoids comme s’il découvrait un trésor pour attaquer par le rire la société et ses diktats. Richesse de propos, de contenus, de variations des genres autour du buddy movie, de l’actioner burné des années 80 ou de l’œuvre de la maturité. Dans les dernières secondes de Far Cry, Til Schweiger et son coup d’œil rempli de passion bovine se rapproche de sa journaliste et lui glisse un délicat « Le jour où tu m’as donné 2, c’était juste pour plaisanter ? » Rien de plus touchant qu’un cinéaste qui se projette dans son héros pour remettre en question son cinéma. Uwe Boll s’ouvre à son public, libère ses craintes et ses doutes, 2, 3, 4 ou même 10, on ne juge pas par un nombre mais par la cohérence d’un ensemble. L’île semble faire du bien au metteur en scène allemand quand quelques années auparavant il créait une méditation sur la jeunesse perverse, en microcosme face à la mort et l’horreur d’House of the dead.
La débauche, ce parasite
Que se passe-t-il avec nos étudiant·es ? Pourquoi, au lieu de se concentrer sur des études brillantes, sont-iels parasité·es par cette vie de débauche, cette envie de faire la fête, de copuler comme des lapin·nes sous coke et boire des tonneaux d’alcool chaud ? Pourquoi cette jeunesse qui veut partir sur une île maudite pour danser au rythme d’une techno qui donne des vertiges, alors qu’on pourrait rester dans un entrepôt de province ? Le destin fait que celleux qui ont loupé le premier bateau pour se rendre à la rave party seront les seul·es à être encore vivant·es. Mieux vaut prendre son temps que courir pour arriver les premier·es. Une morale de la vie, de toujours réfléchir avant de prendre des décisions, pour séparer les bonnes des mauvaises. Car sur ce morceau de terre flottant et digne d’un enfer de Lucio Fulci, des zombies viennent perturber le rêve d’un week-end parfait. De la tête aux pieds, ils dévorent un·e à un·e les pauvres humain·es sous ecstasy et en cure de vodka. Au-delà de jeter un pavé dans la marre et rappeler qu’un·e étudiant·e doit être remis dans le bon chemin avec un bon coup de mâchoire dans la gorge, Uwe Boll réalise une satire des vices qui mérite plusieurs visionnages et niveaux de lecture. Par des plans nichons à gogo, il utilise le film d’horreur et les codes du teen movie pour avant tout constater la répugnance de l’homme et son regard cochon comme un voyeuriste attiré pour se rincer l’œil. « Tu veux de la nudité ? Regarde mais ce sera à tes risques et périls ». Après ça, difficile de visualiser une personne avec autre chose qu’un col roulé. Le zombie est la transformation par la morsure d’une vie dépravée qui met fin à l’avenir d’une économie prospère et du travail des jeunes. Une mort certaine entraînée par la nouba.

C’est avec force que Boll conjugue ses thématiques profondes avec un état des lieux du cinéma. En citant directement par le biais d’un des personnages la trilogie des mort·es-vivant·es de Romero, il se pose en digne successeur des maîtres·ses de l’épouvante et du gore. Imaginez le pape des zombies entendre qu’Uwe Boll lui dédicace son œuvre : il se lève et hurle de plaisir dans son cercueil. Mixez les influences des années 70-80 de bisseries italiennes avec des procédés techniques des plus belles années 2000. Le cinéma est en mouvement constant, il doit se réinventer, composer avec de nouvelles trouvailles. Au cours d’une bataille épique avec ce qu’il reste de la jeunesse face à la mort prête à les réduire en bouillie, les armes ont des munitions éternelles. Car l’humain·e, par la force du groupe, de sa remise sur les rails de la vie, peut vaincre l’enfer sans se soucier si son chargeur de fusil contient une dernière cartouche ou non. Pour de l’adrénaline, Boll ringardise le bullet time comme si les Wachowski ne l’avaient jamais inventé. Précurseuses ? Les sœurs n’ont pas anticipé l’impact d’un tel procédé lorsqu’il se retrouve entre les mains d’un faiseur d’images. Il incruste des vrais passages du jeu vidéo d’origine au milieu des échauffourées. Ainsi le jeu-vidéo et le cinéma ne font qu’un, la pop culture n’a plus de frontières. Uwe Boll n’est pas qu’un petit malin qui vient poser une pensée théorique dénuée de sens. Il entraîne la réflexion sur la propre existence du monde, de l’évolution malsaine de la société de plus en plus dure pour nos jeunes et du cinéma qui prendrait un coup de vieux sans son passage derrière la caméra. Avec ironie et l’incapacité du public à déceler l’intelligence et l’innovation derrière une œuvre, la vraie satire est celle qui se dissimule pour mieux sauter au visage quand tout devient évident.
Far cry warrior, d’Uwe Boll. Écrit par Michael Roesch et Peter Scheerer. Avec Til Schweiger, Emmanuelle Vaugier, Udo Kier…1h35
House of the dead, d’Uwe Boll. Écrit par Dave Parker et Mark A. Altman. Avec Jonathan Cherry, Tyron Leitso, Clint Howard… 1h30