[CRITIQUE] Priscilla : Le syndrome d’Elvis

Drôle d’enchaînement que de voir en l’espace de deux ans débarquer Elvis de Baz Luhrmann et Priscilla de Sofia Coppola. Deux approches qui ont le mérite de mettre en exergue la manière de célébrer une icône ou bien de la présenter comme un prédateur. Elvis est pour des générations un monstre vivant qui semble éternel. Au sortir de la séance de Priscilla, nos oreilles perçoivent le discours d’une dame quelque peu âgée qui s’est empressée de raconter qu’elle se souvenait encore de ce qu’elle faisait au moment où le chanteur est décédé. On voit en ce personnage façonné par son agent, le Colonel Parker, une figure aux allures de gendre idéal, de séducteur transi entre plusieurs tournages. Priscilla tronque ce constat et dévoile à travers l’adaptation filmique de sa biographie un regard nouveau et nécessaire sur l’emprise relationnelle.

Ces dernières années, Sofia Coppola n’a eu de cesse de décevoir avec des films confus ou insipides tels que Les proies ou On the rocks. Priscilla signe un retour aux allures de résonance avec ses débuts, ceux de Marie-Antoinette et Virgin Suicides, qui donnent l’impression que ce nouveau film est en fait la conclusion d’une trilogie sur l’enfermement et l’abandon. Priscilla vit en Allemagne avec ses parents, où elle est remarqué par Elvis qui effectue alors son service militaire. C’est le journal de bord d’une rescapée, de celle d’une emprise d’une star du rock. Il est agréable de constater que malgré sa présence dans la production du film, Priscilla Beaulieu n’essaie à aucun moment de désavouer ses comportements ou d’horrifier davantage ceux d’Elvis. Il est question d’une fille de 16 ans loin de son pays qui s’ennuie dans une Allemagne où le gris de la photographie nous laisse croire qu’elle vit dans un lieu moribond. Quand elle découvre qu’Elvis souhaite la rencontrer, c’est beaucoup trop gros pour elle. L’attention d’une rockstar, son regard posé sur elle, celle-ci ne peut y faire face avec tout son esprit. On peut même croire que c’est trop gros pour ses parents, qui au départ trouvent la situation absurde en considérant la différence d’âge entre les deux parties. Mais à chaque fois, l’ami d’Elvis ou lui-même arrivent à les convaincre. L’écriture de ces scènes adopte une posture comique à travers l’utilisation d’ellipses narratives. Le père s’offusque quant à une invitation de la rockstar, l’ami d’Elvis rassure Priscilla quant au fait qu’il va arranger la situation. Cut, elle se retrouve à la soirée.

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On peut souligner l’attention particulière de Sofia Coppola par rapport au choix de casting. Jacob Elordi (Elvis) est impressionnant de par sa taille et sa posture. Il épouse sans déguisement la physicalité de son personnage. Tout est troublant chez lui, la manière dont il s’exprime ou la façon dont le spectateur peut se persuader qu’il a devant lui Elvis Presley. La scène de leur rencontre en est le parfait exemple. Priscilla devient le regard du spectateur qui observe à distance dans une ambiance tamisée le chanteur qui, pour amuser la galerie, joue une chanson. Cet élément de mise en scène initie la rencontre entre ce Elvis et le spectateur. Cailee Spaeny (Priscilla) n’est pas en reste dans sa manière d’accompagner l’évolution de son personnage. Elle saisit avec justesse les trois facette de son héroïne, la très jeune, celle qui est l’emprise de King et celle qui récupère le pouvoir. Tout passe par la posture, le maquillage et l’interprétation du duo d’acteurs. De plus, la différence de taille entre les deux est monstrueuse, exacerbe la différence d’âge et donne aussi cette impression que la jeune femme est comme la poupée du chanteur. À partir de là, rien de plus facile, par l’utilisation de la plongée et la contre-plongée, d’utiliser les codes d’une emprise de manière visuelle. Le scénario fonctionne car il adopte en miroir les parcours des personnages. Celui d’Elvis qui commence au plus haut et qui descend dans l’enfer des drogues. Celui de Priscilla jeune et innocente qui sort de son emprise pour s’émanciper.

Tout commence réellement quand Priscilla part vivre à Graceland, chez les Presleys. Quand l’histoire devient sérieuse entre les deux. Elle vit au rythme des va-et-vient d’Elvis, souvent absent de par sa nouvelle carrière d’acteur. Ce qui semble être une maison accueillante se transforme en une cage dorée. La jeune fille est progressivement prise dans le surcadrage, derrière les chambranles et les fenêtres. Plus que des droits, elle n’a que des devoirs : contenter ses parents en terminant ses études, ne pas se faire d’amis et ne penser qu’à son Elvis. Ce conditionnement est à la fois passionnant et terrifiant à travers le regard féminin de Coppola qui montre sans ambages comment l’enfermement ne semble pas une évidence pour sa protagoniste. On arrive à comprendre son point de vue car l’enfermement qu’elle subit à Graceland ressemble à sa jeunesse allemande, où elle se sentait seule. Dans les deux cas, elle n’a connu que le chanteur et c’est seulement à travers son regard qu’elle se voit grandir. Ses uniques sorties mondaines sont celles où elle accompagne le King et ses amis en sortie nocturne, fait la fête dans les casinos. Celui-ci la gâte en faisant les magasins et semble au premier abord vouloir lui faire plaisir. Mais très vite il la transforme, lui dicte les tenues qu’il aime, le maquillage et la teinture qu’il aime. Celui qui semblait chaste, prévenant et doux devient violent et imprévisible. Dans sa manière de traiter les ellipses, Coppola n’oppose jamais ces comportements afin de brusquer le spectateur. Tout doit être insidieux et maitrisé. Le scénario est fascinant à bien des égards. Elvis est filmé comme un prédateur qui apprécie le fait d’être admiré par une fille qui lui plait et non comme quelqu’un d’amoureux. Chacune de ces répliques semblent être savamment préparée, il a constamment le contrôle sur cette relation. On le constate à sa manière de la rassurer quant à ses absences, ou aux possibles liaisons citées dans les journaux. À l’inverse, Priscilla est toujours mise en scène dans un bouillonnement intérieur, les scènes où elle lit la vie d’Elvis dans les journaux à scandales lui exposent la crainte d’être trompée par des actrices rencontrées en tournage.

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Ce n’est qu’au moment où elle quitte le nid des Presley qu’elle trouve la force de s’émanciper. Après avoir eu un enfant avec lui, après l’avoir suivi en Californie, elle redécouvre la vie en dehors de la rockstar. Tout cela s’oppose au personnage monstrueux qui la convoque dans une chambre d’hôtel baignée du rouge des néons. Le monstre semble entrevoir la fuite de sa prisonnière et l’accable de tous les maux. Priscilla est un film intriguant sur le fonctionnement de l’emprise et de l’enfermement, où la mise en scène donne naissance à un personnage qui n’existait que pour être le reflet d’Elvis.

Priscilla, écrit et réalisé par Sofia Coppola. Avec Cailee Spaeny, Jacob Elordi, Dagmara Dominczyk… 1h53
Sorti le 3 janvier 2024

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