Ce 2 juillet 2025 est sorti Un roman national. Pas en salles, ces dernières se préparant à la course aux blockbusters d’été qui serviront d’encas avant d’être oubliés au profit des prochains mais sur des écrans domestiques, perdu qu’il risque d’être dans l’algorithme confusant d’un Youtube accessible à tous mais ne donnant souvent accès à rien. Il faut dire que le film a tout du vilain canard que l’on souhaite mettre sur le côté quand l’actualité, entre la canicule éreintante et la politique défaillante, accentue notre besoin d’évasion. Pas dit que des dinosaures croulants et des imbéciles en collants satisfassent autre chose que la soif d’un instant, ce soda trop glacé trop sucré qui sitôt siroté appelle le suivant tellement il n’a aucun nutriment pour l’esprit. Surtout quand le monde, lui, continue de dérouler sa logique implacable, pendu à nos mâchoires et attendant tranquillement de nous refiler le prochain uppercut.
Ici, on n’est pas là pour rigoler mais pour se rappeler, s’alarmer même. Récit d’un esprit pourtant brillant – étudiant en philosophie toujours réfléchi, jamais idiot – qui franchit la porte grande ouverte de l’extrême droite pour y trouver un idéal qui lui apporte tant de plaisir qu’il choisit de commettre une tuerie par ses propres moyens, Un roman national étudie, cliniquement, la rhétorique savamment distillée qui pousse une certaine jeunesse au radicalisme nationaliste. Par ses cadres froids, stricts, qui invoquent plusieurs médiums (la vidéo Youtube avec PapaPierre, copie bien trop proche des Papacito et consorts, les shorts TikTok) et nous plongent dans un sur-réalisme glaçant, le film fait le constat d’un monde qui a déjà abandonné, mettant un acte fort et impossible à éviter sous le joug du faits divers, à la contestation empêchée par l’éditorialisme, à l’évitement d’une question qui ne serait pas à l’ordre du jour quand, aux portes du pouvoir, la même extrême droite a conquis les esprits par son discours lissé et aguicheur. Celle qui continue à pousser, plus discrètement, les mêmes actes considérés comme en marge de leurs idées lorsqu’ils ont lieu s’en sort grandie et un Un roman national nous rappelle que son implication n’a pas bougé d’un iota, que la volonté populiste derrière les scandes de la mère Le Pen cache toujours le même fondement raciste et dangereux.
Surtout, l’occasion est de donner la parole au réalisateur, Bixente Volet. Pour lui, Un roman national n’est pas un film militant. Pour nous, il se situe dans un entre-deux embrassant des valeurs cinématographiques mais aussi une réflexion menant au pamphlet tant son implication dans les rapports de domination orchestrés par l’agenda de l’extrême droite nous ont semblé pertinents et revendicateurs d’une parole à égrener. Mais par sa posture d’observateur qui constate le délitement d’une morale commune au profit de nouveaux opportunistes qui ont désormais lissé leurs cols pour les tenter blanc, Un roman national ne nous apprend rien, il ne fait que renforcer des convictions déjà présentes, et c’est peut-être là la limite dont il nous fallait discuter. Autour de la table, Bixente Volet, évidemment, que nous remercions de s’être rendu disponible et d’avoir accepté de jouer le jeu d’une discussion s’échappant des rapports directs avec son film, mais aussi Mathis Slonski, de la rédaction de Super Seven, qui a été touché par le film et a accepté notre proposition de faire un entretien croisé. Le lien vers le film vous est proposé à la fin de discussion.
Mathis Slonski : Commençons par le thème du film. Il serait imprudent, disons même que ce serait une démarche aveugle que de refuser d’observer le climat actuel : les élections législatives européennes et les résultats qu’elles ont données, l’islamophobie d’État et de médias, des choses tout bonnement terrifiantes. Les “actes isolés” se multiplient, on pense par exemple à l’attentat terroriste qui a causé la mort d’Aboubakar Sissé il y a peu. À quel moment tu te dis qu’il faut prendre la caméra et que le cinéma ne peut pas rester silencieux sur ce sujet?
Bixente Volet : Ça fait longtemps que je bosse sur l’extrême droite, je dirais 7-8 ans. Ce qui se passe en France m’a très vite interloqué mais je dirais que ça s’est vraiment accéléré pour moi en 2017 et la présidentielle où j’ai eu le sentiment de vivre 2002. Vous vous souvenez ?
Thierry de Pinsun : Oh que oui, ça m’avait pas mal heurté à l’époque. Je n’étais pas encore en âge de voter mais je me souviens qu’on était tous en mode « Ok, le Pen-Chirac, c’est un événement historique qui ne se reproduira plus.» C’est très drôle parce qu’à chaque fois, ça accélère beaucoup sa marge de progression. Dire qu’au moins, le RN ne passe pas, ça ne veut plus rien dire parce que les idées sont là, les compromis sont là, les choses sont là et oui, on est en train de vivre une époque un peu particulière.
Bixente : C’est ça. Je viens d’une famille qui n’est pas spécialement de gauche mais qui est au moins anti-lepéniste et ça m’a fait un sacré choc donc j’ai très vite travaillé sur ce sujet. Le pire, c’est que quand je suis revenu à ce sujet fin 2022, Marine Le Pen était au second tour. Les années Macron ont permis cette ascension du Rassemblement national. Le nombre de députés explose à l’Assemblée nationale, il y a un entrisme dans les institutions. Le climat culturel est complètement en train de changer. On le voit avec les rachats des médias, même avec l’augmentation des agressions islamophobes, le terrorisme d’extrême droite qui se relance au niveau mondial. Mon film est en réaction à un climat mais le fait de vouloir s’y pencher avec urgence ne fait pas forcément l’unanimité. Quand j’ai parlé de ce projet de film à mon entourage, qui est assez politisé, il y a beaucoup de gens qui m’ont dit qu’il y avait d’autres sujets prioritaires. Maintenant, les mêmes me disent qu’ils comprennent pourquoi j’ai voulu traiter ce sujet. Il arrive peut-être trop tard, ce film, puisqu’il décrit tout un processus qui s’est accéléré depuis trois ans.

Thierry : Tu choisis d’interpréter le personnage principal, Damien Cordonnier. Est-ce que tu as eu la sensation de te mettre en danger avec ce rôle ? Comment est-ce qu’on construit la psychologie d’un tel personnage justement pour après devoir l’incarner ?
Bixente : Ce n’est jamais simple parce qu’on interprète évidemment quelqu’un qui est à l’opposé de soi-même mais d’un autre côté, j’ai mis beaucoup de ma personnalité dans une démarche autocritique. J’ai vraiment tenté d’aborder ce personnage de la façon la plus naturelle possible. C’était assez troublant parce que sur le plateau, il y avait effectivement une dissociation. Au moment où Damien tape un SDF dans la rue, on passe de la violence symbolique qu’il a théorisée dans sa jeunesse via les vidéos YouTube à de la violence physique. On sent que c’est la première fois pour lui qu’il va prendre du plaisir à jouir de la domination d’un autre. Et vraiment, cette séquence-là, je… (il observe un silence) C’était très compliqué à tourner et ça m’a mis très mal à l’aise. C’était assez intéressant à expérimenter en tant qu’acteur.
Maintenant, pour le personnage, je pense que… En fait, j’y vois aussi des points positifs. Je m’explique… Ce qui est assez intéressant, finalement, c’est que Damien est le seul qui assume totalement son idéologie. C’est quelqu’un qui va énoncer cette vérité qui est la sienne de la façon la plus explicite possible, en disant « écoutez, j’ai assassiné au nom d’une idéologie, j’assume mon acte, j’assume mon geste » et je trouve qu’aujourd’hui c’est une certaine forme de courage d’assumer son idéologie à 100%. Évidemment, Damien est un personnage ignoble, aux antipodes de ce que je suis et je le condamne mais par contre, il y a quelque chose qui me marque chez certains terroristes d’extrême droite, c’est cet absolutisme.
Je pense qu’il y a quelque chose d’assez intéressant à observer politiquement ce paroxysme. Maintenant, pour moi, c’est un personnage qui est assez creux. Vous l’avez sûrement ressenti mais c’est un film qui est conçu pour déstabiliser et peut-être faire sortir les gens, pour placer le public dans une démarche d’analyse du personnage, un peu comme quand on regarde un documentaire en fait. Qui est ce personnage ? Pourquoi est-ce qu’il fait ce qu’il fait ? Comment est-ce que je peux l’analyser avec ma façon de voir les choses, etc. ?
Thierry : Il y a un plan qui marque, celui d’ouverture dans lequel on voit Damien en train de se laver. C’est un plan qui revient à mi-chemin. On connaît ses implications et l’acte qu’il va commettre dès le début mais narrativement, ce plan revient après son attentat. Et là, tu vas faire des insistances. Il va y avoir des inserts sur le savon, sur les jambes, sur d’autres parties du corps, comme s’il y avait quelque chose qui disait « on se lave d’un crime, on se lave de quelque chose ». Ce qui est très dissonant par rapport au fait que Damien, quand on entend le rapport du procès, ne regrette absolument pas son geste, il a même dit qu’il a nettoyé une partie de la France de sa vermine.
Bixente : C’est marrant que tu soulignes ce plan, personne ne m’en a parlé ! J’y vois la question de la purification raciale. Il y a une sorte de rituel, après avoir purifié la France, de se purifier soi-même, ce qui en fait une image est profondément fasciste. Zygmunt Bauman dit que, je ne me souviens plus de la formulation exacte, « le fascisme, c’est un jardin à l’herbe bien coupée où il n’y a pas de mauvaises herbes ». Je trouve le plan assez fort et la monteuse, Maude Girard, a voulu le mettre en introduction, ce que je trouve très pertinent.
On revient à ce qu’on se disait avant. Toutes ces séquences où Damien est dans sa baignoire, où on va psychologiser le personnage, chercher à comprendre ce qu’il pense, ce qu’il ressent, c’est de la projection. Fondamentalement, c’est juste un mec qui prend une douche. Mais en fonction de qui on est, et j’ai eu vent de plein d’interprétations différentes, on peut voir une culpabilité, un geste assumé, un maniaque. Des gens pensaient que c’était un sociopathe, ils le psychopathologisaient. C’est assez intéressant, cette démarche de créer des personnages creux pour projeter ce que l’on veut sur eux.
Mathis : C’est quelque chose que l’on retrouve avec ses collègues militants : une fois que c’est arrivé et qu’ils débriefent sur le sujet, ils voient qu’ils ne le connaissent pas non plus. On dirait qu’ils essaient plutôt de l’évacuer en en faisant un problème général. C’est quelque chose que tu voulais, faire de Damien un problème général plus qu’un personnage ?
Bixente : Qu’est-ce que tu entends par un problème général?
Mathis : Un problème de radicalisation, de l’extrême droite qui va de plus en plus vers ce genre d’actes.
Bixente : Ah oui, je vois. Pour moi, ce qui est avancé dans le film, son sujet, c’est la question de l’opposition entre l’individualisation, la psychologisation et la pathologisation sociétale. Quand il y a un individu qui passe à l’acte, qu’est-ce qui est le plus intéressant à observer ? De notre point de vue, citoyens et citoyennes, et au niveau de la justice, la manière dont tout ça va être pris en charge ? Est-ce qu’il faut regarder au nom de quoi cette personne a agi ou pourquoi elle a agi ? Ces deux questions sont assez différentes. Si on part du principe que Damien est un sociopathe, il devient très simple d’expliquer son attentat. On peut dire qu’il y a un peu de racisme, mais on va dire qu’il a agi par sociopathie, qu’il a un tel manque d’empathie et peut-être une telle colère, etc., que l’acte était extrêmement simple à mettre en œuvre. Donc là, on passe à autre chose.
Mais si on considère l’idéologie, le climat culturel que l’extrême droite et les réactionnaires sont en train d’instaurer aujourd’hui, dans les médias, dans la culture, dans la politique, on atteint une toute autre question : est-ce que cette idéologie-là, programmatiquement, est faite pour amener à la mort ? À partir du moment où on construit une vision du monde où l’autre est altérisé – entendons-nous, quand je dis l’autre, je parle de l’étranger, l’arabe, le musulman, l’homosexuel, etc. –, ne vaut pas la vie, est moins bon que les citoyens, les “vrais” citoyens français, etc., pourquoi est-ce qu’il faut les garder en vie ? On rejoint leur théorie du grand remplacement qui invite littéralement à défendre la nation, un espèce de corps organique contre des bactéries. Ce discours est en train d’être redéployé, il ne vient pas du XXe siècle, c’est quelque chose qui a été utilisé dès le XVIe, XVIIe siècle. Ce que dit le film, c’est que programmatiquement, ça va créer des individus violents. Le terrorisme d’extrême droite ne pourrait pas exister s’il n’y avait pas tout ce bain culturel. Pourtant, à chaque fois qu’il y a un attentat, ou presque à chaque fois, on va psychopathologiser l’acte.

Thierry : À la rédaction, on a quelqu’un qui nous a fait une remarque, c’est que la parodie de Papacito l’a beaucoup fait rire. J’étais très surpris parce que je n’y vois rien de parodique. On en parlait avec Mathis, comme quoi tout ça est très à l’heure, une reproduction assez réaliste de ces contenus. Le peu de fois où tu as envie un peu de regarder l’ennemi et que tu te dis « Tiens, voyons voir un peu à quoi ça ressemble », tu tombes sur des trucs qui ressemblent parfaitement à ça.
Bixente : Pour PapaPierre, des personnes qui sont peut-être moins socialisées à Internet nous ont dit : « c’est ridicule et caricatural au possible ». D’un autre côté, on a eu des sociologues, des spécialistes de l’extrême droite qui nous ont dit l’exact contraire, qu’on est en dessous du potentiel des vidéos de ces mecs. Nicolas Jean, qui joue PapaPierre, s’est tapé toutes les vidéos de Papacito et de Baptiste Marchais, ce qu’on a retranscrit est en dessous de la réalité. Pendant le tournage de ces séquences, il était en roue libre, en improvisation pendant deux heures. C’est le seul plan du film que j’ai filmé à la main parce qu’on a une relation de travail avec Nicolas où on se jette des trucs. C’était assez marrant à faire, l’équipe était juste assise à kiffer, à regarder un spectacle mais il a dit tellement de saloperies. On a choisi au montage de beaucoup couper dans la scène pour ne pas paraître excessif – même si on a quand même donné cette impression ! L’exemple que je donne toujours c’est Baptiste Marchais, qui sur son Youtube Bench and Cigars a fait une vidéo qui s’appelle « Je chasse le sanglier en hélicoptère ». Quand tu as un titre comme ça, comment est-ce que tu ne veux pas éclater de rire ?
Thierry : Mais se taper ça toute la journée, je n’ose pas imaginer l’état dans lequel ça peut mettre. Au début tu ris un peu jaune, puis tu te réalises que derrière ces 3-4 abrutis très mis en avant il y a toute cette masse invisible, d’une ampleur bien plus importante. Tu disais que ça t’a pris pas mal de temps, des années pour travailler sur la rhétorique de l’extrême droite. On peut mettre même en parallèle autant ces vidéos-là que les groupuscules politiques que l’on voit là dans le film. Combien de temps ça te prend de regarder, de supporter tout ça pour bien comprendre ce microcosme ?
Bixente : C’est très répétitif. C’est surtout très fatigant, d’autant que pour travailler sur le sujet, on est obligé de passer par l’histoire du XXe siècle, voire l’histoire de la création du racialisme au XVIe, XVIIe. Ça a été beaucoup d’heures de travail sur la question du nazisme, des représentations du nazisme au cinéma, il y a une grosse déconstruction à avoir. Il faudrait qu’il y ait des débats qui s’ouvrent sur la façon dont les nazis ont été représentés, ou la Shoah, ou la guerre, tout simplement. Il y a beaucoup de choses à dire. On y voit des invitations à la haine raciale, de l’antisémitisme, de l’islamophobie, construites dans des discours hyper pervers, pernicieux.
Je me souviens, je me suis tapé plein de discours de Jean-Marie Le Pen (d’où est tirée la citation qui introduit le film : « Nous préférons être élus que battus, mais nous préférons être battus sur nos idées qu’élus avec celles de nos adversaires », ndlr), que je trouve terrifiants et en même temps éloquents sur pourquoi le Rassemblement national augmente sa masse de votants et votantes. Donc ouais, c’est fatigant, d’autant qu’il y a eu une infiltration dans un groupe identitaire français entre mes 18 et 19 ans pour glaner des informations. Je voulais en faire un documentaire. En tant que cinéaste, je pense que c’est extrêmement important de vivre son sujet, de le connaître sur le bout des doigts pour proposer la vision la plus crédible. Après, on peut la traiter avec la poésie qu’on veut, l’irréalisme qu’on veut.
Mathis : Tu fabriques des instantanés de TikTok, d’Instagram, notamment sur les gens qui partent en Ukraine, etc. C’est ce que tu disais tout à l’heure, le bain médiatique et culturel de l’extrême droite et sa banalisation. Comment est-ce que tu penses qu’on est arrivé à ce point de non-retour où, par exemple, Damien tracte dans la rue sans avoir aucun problème, et on ne voit même pas qu’il a peur, qu’il est inquiété par des gens ?
Bixente : Il faut refaire toute l’histoire de la montée du Front National en France. Ça s’accompagne de contextes. On peut partir d’un micro-point, augmenter à un niveau plus macro mais on va garder le propos sur le Front National qui arrive et est programmé non pour être élu ou gouverner mais pour distiller des idées. Jean-Marie Le Pen n’est pas un politicien, c’est un propagandiste. C’est la préparation d’un terrain idéologique et la création d’une bataille culturelle. Ce qui est passionnant à étudier sur l’extrême droite, c’est la façon dont, dans les années 70-80, il va y avoir des groupements, des sortes de think tanks qui vont se créer. L’idée n’est même pas de créer une vision du monde cohérente, basée sur des faits, c’est comment on s’impose. L’extrême droite est basée sur la volonté d’être efficace, sur la volonté d’être élu à partir de ces années de propagande.
Il y a des mots comme la préférence nationale qui sont fabriqués par ces groupements-là qui sont aujourd’hui utilisés par toute une partie du champ politique, c’est assez impressionnant. L’origine de ces mots, c’est juste de la manipulation pure et dure et je trouve ça impressionnant de voir que quand on dit « La bête immonde sommeille », c’est vraiment ça. On va commencer à draguer un électorat qui est peut-être moins violent, à aller vers ceux qui, de base, ne votent pas pour nous. Les femmes par exemple n’ont jamais autant voté à l’extrême droite, ça aurait été impensable il y a 30 ans. C’est un très long processus qui est accompagné de paramètres médiatiques, économiques, il y a des études qui ont été formulées pour dire que le néolibéralisme est à l’origine de la montée des néo fascismes en Europe.
Il y a aussi des études qui remettent la question du racisme au centre de la fondation idéologique de l’extrême droite. Des mouvements qui disent presque que ce sont uniquement les inégalités économiques qui font voter les classes populaires pour l’extrême droite, ce qui est en fait assez classiste et infantilisant pour les classes populaires et assez violent alors que non, la question du racisme est une composante essentielle du vote pour le Front National. Aujourd’hui, ce que la bourgeoisie veut, c’est une élection du Rassemblement National en 2027. Le terrain médiatique est prêt, le terrain idéologique est prêt, il y a du soutien à l’étranger, il y a de plus en plus de pays qui tombent sous le coup de l’extrême droite. C’est pour ça que le film est aussi programmatique, aussi fataliste, aussi déprimant en un sens parce qu’il est à l’image de ce que je ressentais fin 2022, cette espèce de course effrénée inarrêtable qui est soutenue par les réseaux sociaux qui se nourrissent vraiment de cette montée de la parole violente, raciste, etc.

Thierry : Le film sort sur Internet. Tu as fait quelques projections en salle. Tu as fait le film de manière indépendante, mais est-ce que tu as envisagé de mettre le film sur un autre circuit, via des distributeurs ? Comment est-ce qu’on fait exister un film comme ça ?
Bixente : Je suis content que tu me demandes ça ! Je vais vous dire, ça me fait vraiment plaisir que vous m’ayez proposé cette interview et que le film vous ait intéressé, j’avais vraiment peur de me faire latter par une certaine critique. On est dans un circuit tellement hardcore et indépendant et mine de rien, le film intéresse. On a fait tout un tas d’avant-premières dans des villes différentes dont quatre à Paris. Il a été exploité un mois au cinéma Les Cinéastes, au Mans, c’est incroyable. J’ai refusé de l’envoyer en festival, seulement à celui du film anti-fasciste. Je ne veux pas être dépendant de ce système-là qui est très contraignant, qui est coûteux. Je pense aussi que le film est porté par une volonté d’indépendance, de vraiment tout faire tout seul. Un cinquième a été financé par un crowdfunding, le reste vient de ma poche. Il y a une petite partie qui a été financée gracieusement par la directrice de production, Marine Bakri, que je remercie du fond du cœur. J’ai choisi une société de production jeune qui vient d’être créée pour leur offrir un film et être dans une dynamique d’échange et pas de subordination.
Ça a permis d’offrir une existence légale au film et en dernier lieu, j’ai décidé de bosser sans diffuseur, donc pas de distributeur. C’est évidemment un choix qui sacrifie un potentiel au film mais j’avais vraiment envie de le diffuser gratuitement sur YouTube. Je suis de cette génération, j’ai grandi avec YouTube, j’y ai sorti tous mes films, j’avais envie pour mon dernier film autoproduit de rester dans ce format de plate-forme et d’accès libre. Il y a aussi un truc très personnel où j’avais envie de comprendre comment fonctionnait l’industrie. Après 9 mois à avoir bossé sur la diffusion, je comprends comment fonctionnent les cinémas et les médias, ça m’a donné plein d’infos.. C’est un poste que je ne vais pas refaire plus tard mais au moins quand je bosserai avec des diffuseurs ou des attachés de presse je saurai ce qu’ils font en fait et ça me permettra d’avoir une meilleure vision globale.
Thierry : J’ai vu ton film précédent, Elio contre l’humanité.
Bixente : Ah, trop bien !
Thierry : Il y a un truc qui se rejoint dans les deux personnages, dans Damien Cordonnier et Elio : tu fais un portrait de l’isolation. Je trouve ça assez intéressant.
Bixente : Je n’ai jamais réfléchi à ça. Par contre, ce que je sais, c’est que j’ai une tendance dans ma mise en scène à isoler les personnages dans le cadre, à les mettre dans des environnements clos et réduits, à les filmer parfois comme des espèces de bêtes qui ne bougent pas, qui sont statiques ou qui sont enfermés. Effectivement, il y a une question de l’isolation. Je pense que c’est un thème qui est assez personnel, ça revient par couches, il y a la question un peu du seul contre tous qui m’intéresse. Un truc qui m’a beaucoup marqué post-Covid, c’est la question de la solitude. Je travaille dans un collège, et justement, le nombre de gosses qui disent qu’ils se sentent seuls, isolés, etc. Je trouve qu’il y a un mal de notre époque à ce niveau-là. Et je pense que c’est en train de prendre de l’ampleur.
Mathis : Mais c’est un truc qu’on trouve souvent dans les explications des passages à l’acte. C’est souvent l’idée de l’individu isolé, du centre défense, harcelé à l’école….
Bixente : Il y a des médias indépendants qui disent que le loup solitaire n’existe pas. Moi, je ne suis pas d’accord avec cette phrase. Le loup solitaire existe mais il est aidé. Il y a toute une construction de l’individu qui va conceptualiser son attentat dans une solitude, dans une radicalisation en ligne qui s’est faite derrière un ordinateur. Il y a des rapports à l’échelle européenne qui le disent mais l’endroit où l’on se radicalise, c’est en ligne. Donc forcément, c’est seul, même s’il y a quand même des communautés qui existent. Il y a quelque chose de l’ordre de l’individu qui va se radicaliser tout seul, un peu à l’image de Damien mais ils sont souvent influencés. D’ailleurs, il y a quelque chose que je trouve raté dans le film.
Il y a une question pour moi qui est essentielle, c’est comment Damien a trouvé l’arme. On ne répond pas à cette question. Il n’y a peut-être que moi qui en suis intéressé mais elle est essentielle dans le scénario original que je posterai sur mon blog. C’est ce que je voulais créer dans la séquence du communiqué entre les membres du groupuscule d’extrême droite. On sait que Cédric, qui tient ce groupe d’action, l’a vraiment aidé et est en train de tenter de se sauver les miches en manipulant les autres. Sauf que ça ne se voit finalement pas. Pour moi, c’est Cédric qui a aidé Damien, même si l’intéressé crée une mythologie du loup solitaire lors du procès.

Thierry : Il y a cette séquence du balcon où il entretient la rhétorique de Damien. Après, pour ce qui est de l’obtention de l’arme, je t’avoue que ce n’est pas une réflexion qui m’est venue. Je ne me suis juste pas posé la question. Mais maintenant qu’on y réfléchit, il y a quelque chose qui est plus ou moins suggéré dans le dialogue, comme tu le dis durant cette cellule de crise où ils rédigent le communiqué de désolidarisation. On a PapaPierre qui est affolé, en disant « non, c’est quand même pas normal d’être allé jusque-là, et moi je suis pas d’accord pour assumer ça etc. ». Le seul qui, effectivement, tient le discours contraire, qu’il faut lisser leur image mais que Damien a fait ce qu’aucun n’a pu faire, c’est Cédric.
Bixente : Je trouve ce personnage vraiment terrifiant.
Thierry : C’est l’opportuniste politique qui va être de toutes les magouilles, se cacher derrière ses actes isolés alors qu’il en est l’instigateur.
Bixente : C’est ça. Il se faufile, c’est un salopard, et paradoxalement PapaPierre n’est clairement pas le pire personnage du film, c’est peut-être même celui qui a la réflexion la plus humaine au moment de l’attentat. Tu as le communicant qui lui est complètement hors-sol, Cédric qui est ultra violent.
Mathis : Sur toute l’organisation de l’attentat, on a quand même assez peu d’éléments. Je trouve que c’est encore plus angoissant de se dire que ça peut venir : il va dans une manif, puis il renonce, puis on ne sait pas trop au-delà des raisons de l’organisation….

Thierry : On va sûrement conclure là-dessus, et on sait que tu as déjà eu l’occasion de faire un entretien avec Samir de Microciné, je vais me permettre de reprendre son langage. Excuse-nous à l’avance, mais cette question est clairement provocatrice.
Bixente : Je m’y prépare ! (rires)
Thierry : C’est horrible de se poser la question, mais une fois qu’on voit ça, à quoi il sert, ton film ? Qu’est-ce qu’on en fait ? Est-ce qu’on se dit que c’est une valeur de constat, qu’on laisse une trace ? Est-ce qu’on se dit que c’est un pamphlet politique ?
On revient à la séquence où les militants de gauche débattent sur l’importance de faire un combat qui doit s’engrainer par la violence ou pas. La question se pose, de se demander si l’on est un porte-parole ou juste celui qui observe et qui dit où l’on en est. Comment est-ce que tu te situes par rapport à ça?
Bixente : La question de la pertinence est à poser. Le film aurait été moins intéressant aux États-Unis mais en France, je pense que c’est important de rentrer dans ces cercles-là. Parce que c’est la force et en même temps la faiblesse du cinéma, il suggère mais ne peut pas montrer certaines choses. Comment est-ce qu’on peut faire aujourd’hui un film sur les fonctionnements de l’extrême droite par le documentaire? La réponse est qu’on ne peut pas, parce que dès qu’il y a une caméra pointée sur eux, de toute façon, ils vont se lisser, ils ne vont pas du tout arborer la même façon de parler.
Le film est là pour proposer à des gens qui ne s’y connaissent pas, ou qu’un peu, une vision interne de l’extrême droite. Il y a beaucoup de fantasmes qui sont fabriqués par la culture, des imaginaires politiques qui sont pas mal éculés : les skinheads, les groupes ultra-violents, le sur-racisme. C’est beaucoup plus compliqué que ça. Il y a des extrêmes droites, justement, des mouvances qui se contredisent, qui se font des batailles. Le film ne représente pas l’extrême droite mais le mode de fonctionnement des groupes identitaires. Je pense qu’il faut des représentations cinématographiques à tout, particulièrement quant aux choses qui sont invisibilisées et qui ne peuvent pas être filmées dans les documentaires. C’est pour ça que je trouve les films de guerre, d’espionnage, de géopolitique sont importants pour moi parce qu’on voit, on rend crédible, on crée un imaginaire réaliste à des choses que l’on fantasme souvent à travers des sous-entendus dans les médias, dans les extraits d’articles, etc. Ça invite le spectateur à se renseigner, il y a une visée informationnelle. Aux projections, des gens disaient que justement, on oublie. Actuellement, il y a des attentats d’extrême droite qui sont en train de se préparer en France, ils vont je l’espère se faire désamorcer par les services de renseignements comme c’est le cas depuis des années mais il y a là un enjeu de politique publique.
Le film montre quelque chose qui n’est pas encore arrivé en France : un attentat à l’arme lourde dans une Mosquée. J’espère évidemment que ça n’arrivera jamais mais je voulais proposer une anticipation pour voir comment on réagit à ça. Je ne pense pas que ce film changera grand chose. Les gens l’ont vu, ils s’y sont intéressés, ça l’a visibilisé, leur a offert une ferveur militante et permis de voir des choses en interne qu’ils ne verront pas ailleurs – je pense à la scène du communiqué, toujours –, ça montre le cynisme de l’extrême droite, qui l’est constamment en off. L’utilité est là, ça participe à un mouvement culturel, sans que je considère que le film doit avoir un “intérêt” particulier. Et il y a une ambition artistique derrière, des questions à se poser sur comment on va mettre tout ça en images.
Mathis : C’était une de nos grandes questions, de comprendre à qui est destiné le film. Tu n’as vraiment pas de pistes, une petite astuce, un petit truc pour essayer de le montrer vraiment dans les groupes d’extrême droite ?
Bixente : Je vois pas trop l’utilité. Les connaissant bien, c’est un film qui les agacerait, et de toute façon c’est compliqué d’avoir du recul quand on se sent visés. La scène des militants de gauche a justement fait jaser après les projections alors qu’elle n’est pas représentative de tous les groupes anti-fascistes. Donc imaginons que ça tombe dans les mains de l’extrême droite, je pense qu’ils vont s’en foutre et auront la flemme de le regarder. D’un point de vue sociologique et politique, ce n’est pas quelque chose qui va les interpeller. Je ne suis pas contre débattre avec eux, maintenant, ça dépend des conditions, comment se fait ce dialogue, où, comment il est publié, quelles en sont les modalités tout simplement.
Un roman national, écrit et réalisé par Bixente Volet. Avec Alexis Vandendaelen, Nicolas Jean, Bixente Volet… 1h12
Accessible gratuitement sur Internet (lien ci-dessus).
