De jeux capables de dilapider des fortunes en parties susceptibles de créer un traumatisme national en passant par les jeux de pouvoir brossant l’autoritarisme dans le sens de son dru poil, trois des films présentés lors de cette cinquantième édition du TIFF ont rappelé que ce qui amuse les uns détruit souvent les autres. Deux cinéastes chevronnés et un couple connu des cercles cinéphiliques irlandais s’attaquent aux addicts des casinos, à ceux qui parient sur la fragilité des démocraties et aux conflits d’égo qui conduisent aux drames nationaux. Trois canevas parfaits pour des trames scénaristiques prenantes. Saipan ne tient pas ses promesses mais Ballad of a small player et surtout Le mage du Kremlin restent parmi les surprises les plus enthousiasmantes d’un festival versatile et curieux. En abordant différents types de confrontations, ces longs-métrages nous ramènent au plaisir d’assister à d’impeccables performances d’actrices et d’acteurs avides d’ajouter d’autres nuances à leurs carrières.
Avec son veston rouge éclatant, son foulard de soie, sa coupe de cheveux soignée, et ses gants jaunes porte-bonheur, Lord Freddy Doyle (Colin Farrell) sait se faire remarquer dans les couloirs de son grand hôtel de Macao. Sa voix-off nous l’annonce, cet homme ne prend pas le jeu à la légère. Il n’est pas là pour gagner, il est là pour triompher. Mais sortant du lobby sans qu’aucune voiture luxueuse ne l’attende ou se faisant rappeler l’allongement embarrassant des frais d’occupation de sa chambre, on comprend rapidement qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume des jetons et des cartes du Lord. Entre une vieille dame ravie de le plumer au baccarat, une enquêtrice privée impatiente de révéler pour le compte d’une cliente bafouée la vraie personnalité du faux Lord et une mystérieuse hôtesse nommée Dao Ming (Fala Chen) aux allures d’ange gardien, Edward Berger (Conclave, 2024) nous promène et secoue nos repères dans ce Ballad of a small player.
La mise en scène adopte l’angoisse grimpante du personnage dans toute la première partie du film, multipliant les plans débullés, les angles incongrus alors que Reilly, véritable identité de Doyle, exilé par l’addiction dans son coin flashy d’Asie, voit la largeur des gouttes tombant de son front s’amplifier à mesure que le piège se referme. La musique de Volker Bertelmann est plus qu’une accompagnatrice de battements de cœur allant s’accélérant, c’est un avertissement que l’attaque cardiaque est proche, un résonnement constant testant la résistance d’une cage thoracique au bord de l’explosion. Le montage trépidant confère à transmettre un sentiment de panique intense, des plans de coupe succincts lors d’un repas orgiaque où toute satiété a été expulsée par l’angoisse aux successions de goulots de bouteilles de champagne embrassés avec frénésie. Les deux personnages féminins principaux, Cynthia Blight (Tilda Swinton) et Dao Ming sont les pôles opposés d’un même abyme. L’investigatrice menace de ramener Reilly vers une réalité où le crime se paie et la fournisseuse de lignes de crédits infinie pour joueur au bord du gouffre pourrait mener l’usurpateur à finir comme ce désespéré que l’on voit sauter du toit de l’hôtel en arrière-plan d’un Reilly perdu dans ses pensées. Quelle que soit la direction prise, l’enfer n’est pas loin. À se demander même si nous n’y sommes pas déjà.

En guise de chaudrons incandescents et de torrents de lave, il y a le décor de Macao. Rutilant, clinquant, léché par des flammes de néons, reproduisant comme un Las Vegas oriental des symboles géographiques marquants en version réduite (une simili-Tour Eiffel parmi eux) comme pour mieux comprimer le monde et le tenir dans sa main. Quand Doyle/Reilly voit son reflet dans les multiples jeux de miroirs ou dans l’image renvoyée par une flûte de millésimé se déformer en un rictus monstrueux, nous nous enfonçons dans un Jacob’s ladder (Adrian Lyne, 1990) au pays des joueurs. Les décors prennent une autre dimension (les personnages s’écrasent dans des perspectives étendues) et la cathédrale du jeu devient antichambre des perditions. La présence évanescente de Dao Ming apporte les quelques éléments de suspension du récit. Une silhouette s’efface quand le rideau d’une suite flotte et le personnage s’assimile aux fantômes pour lesquels elle exprime une certaine croyance. C’est par des apparitions baignées de flou et en accompagnatrice aérienne nocturne que sa présence de dépose aux côtés d’un homme qui semble se refuser à sa rédemption. Edward Berger laisse au spectateur le soin d’accoler aux désolés paysages de marée basse faisant face à une ville profitant du jour pour dormir une signifiance de purgatoire. Nouvelle chance ou capacité d’enfin glisser de l’enfer éternel à un paradis certes tout aussi définitif mais plus reposant, l’arc final du prétendu Lord qu’interprète un Colin Farrell impérial porte à croire qu’un repos en paix est enfin accordé.
Le caméo d’Emmanuel Carrère dans l’adaptation du Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli par Olivier Assayas n’est pas anodin. L’écrivain est non seulement co-auteur du scénario avec Assayas mais la trame rappelle inévitablement le riche et complexe canevas de son fabuleux roman Limonov (2011). Cette œuvre majeure de sa bibliographie retrace la violente transition entre un communisme sclérosé et un capitalisme outrancier vécue par la Russie dans les années 90. Le long-métrage revient sur la même période foisonnante et se concentre sur un Raspoutine moderne, Vadim Baranov (Paul Dano), passé de discret dramaturge à mogul de télévision trash pour aboutir puissant stratège politique.
C’est par l’intermédiaire de Rowland (Jeffrey Wright), un journaliste américain spécialiste de l’histoire et de la poésie russe, que l’on rencontre la figure de Baranov. Il fallait la voix posée et grave et le charisme de Wright pour ouvrir les portes d’un monde fait d’intrigues sinueuses. Du haut d’une retraite où tout peu en un instant se terminer d’une balle dans la nuque, Vadim lui raconte les prémices de la chute de l’URSS, la libéralisation excessive de l’économie, les mouvements de contre-culture dont la ligne hésite entre radicalisme et progressisme et la montée en grâce de ceux qui ont pleinement profiter de cet abrupt changement de paradigme : les oligarques. Comme le souligne déjà Carrère dans son livre, dans cette Russie, certains ne sont pas simplement devenus riches, ils sont devenus insolemment et immensément riches. Pour illustrer cette frénésie qui ne compte plus sa fortune, Assayas utilise un montage parfaitement rythmé, une partition où les retours sur les étapes de l’ascension de Baranov, du businessman Berezovsky (Will Keen) – le seul à peut-être garder un sens certain de fossés sociaux creusés à la dynamite – ou de l’excentrique Sidorov (qui bénéficie de la belle aura énergique et pleine de repartie de Tom Sturridge) – ravi de piller son pays pour son propre bien – sont les envolées et les interludes de conversations avec Rowland les suspensions.

Le produit le plus probant de cette époque où les politiciens (particulièrement Eltsine) perdent tout contrôle et où la télévision, les compagnies gazières et pétrolières et les grands conglomérats privés font passer l’ultra-capitalisme américain pour une innocente partie de Monopoly, a un nom : Vladimir Putin. Baranov et Berezovsky sont persuadés de trouver dans le chef du service de renseignements russe le droit leader dont le pays a besoin. Putin transforme cette droiture en fermeté acharnée et revancharde puis en autoritarisme patent, réveillant les vieux rêves expansionnistes, et affirmant le surnom dont ses proches l’affublent tout au long du long métrage : le Tzar. Le foisonnement des rôles de soutien confirme qu’Olivier Assayas est un superbe chef d’orchestre dans sa direction d’acteur. Et Paul Dano (qu’il est tellement rafraîchissant de voir dans un rôle évitant les excentricités et les comportements borderline) est absolument magistral dans l’incarnation de ce mage capable de remodeler les destinées individuelles en décisions d’état. Mais pour incarner le chef de gouvernement russe dans une période, depuis l’invasion et la guerre en Ukraine, où les limites de la tyrannie ont été largement franchies et internationalement – à quelques dictatures près – condamnées, il fallait un acteur solide et capable d’assumer un défi aussi improbable. Jude Law y parvient à merveille. Il n’y a aucune évidence de ressemblance mais le regard persuasif et inquisiteur, la manière revancharde de poser ses mots, les regards par en-dessous comme pour, en embuscade, fusiller des yeux tout contradicteur font vite passer de la suspension d’incrédulité à la lévitation convaincue. Assayas n’a pas cherché à masquer les accents. Putin parle avec l’accent anglais de Jude Law, Baranov ne cache pas l’américanité de Paul Dano. L’authenticité n’est pas une affaire de ressemblance. Assayas ne recrée pas en brodant sur du réel, il crée en s’appuyant sur une réalité (la présidence chaotique d’Eltsine, l’ascension du ‘Tzar’, les rencontres avec Khodorkovsky, Kasparov ou Limonov) où s’insinue subtilement la fiction (Vadim Baranov comme amalgame des véritables mages dont les sorts ont mené à l’actuelle fermeté du régime). Dans un film aussi infusé de pernicieuses hormones mâles, la figure de Ksenia (Alicia Vikander), compagne de Baranov, est tristement sacrifiée. Un petit bémol scénaristique qui sonne comme un exemple de piétinement. L’écrasement masculin sur une féminité essentiellement accompagnatrice n’est qu’un échantillon des multiples écrasements que les marionnettistes du pouvoir russe, Putin et ses dévoués sbires toujours prêts à s’entre-dévorer infligent à leur pays. La démocratie étant la principale victime à s’aplatir sous leurs semelles.
Le football (le soccer si vous lisez ces lignes depuis le Québec) n’est pas qu’une confrontation d’équipes. C’est plus souvent que l’on ne le pense une confrontation d’égos. L’un des exemples les plus frappants de ce type de collision de personnalités a trouvé décor en Asie en 2002. Lors de la coupe du monde au Japon et en Corée du Sud, le coach Mick McCarthy, anglais d’origine, brillant défenseur de l’équipe de la République d’Irlande pendant de nombreuses années avant d’en devenir le réputé capitaine et le bouillonnant capitaine Roy Keane s’opposent sur la préparation et la gestion du prestigieux championnat. C’est sur cette base que Glenn Leyburn et Lisa Barros D’Sa (Cherrybomb, 2009 ; Good vibrations, 2012; Ordinary love, 2019) ont bâti leur long-métrage Saipan (titre qui les affranchit donc de référence à des chansons populaires). La capitale des îles Marianne a sans doute davantage de résonance dans l’esprit des amateurs de football que le rôle joué par ce territoire américain perdu dans le Pacifique lors de la seconde guerre mondiale.
Le schéma narratif est assez classique. D’un côté, McCarthy (Steve Coogan), ferme et pragmatique mais plutôt débonnaire se prépare avec une certaine confiance au tournoi. La caméra n’a pas besoin de virevolter autour de lui. Sa vie de couple côtoie plutôt aisément ses entraînements. De l’autre, un montage plus vif et une propension à occuper le cadre avec des gros plans sur le visage figé, concentré et implacable de Keane (Éanna Hardwicke) contribuent à souligner le caractère impétueux du footballeur. Blessé lors des phases de qualifications, le personnage est introduit comme un élément à part, pointé du doigt par une presse qu’il abhorre, s’entraînant seul dans un gymnase à la noirceur accentuée par la photographie de Piers McGrail. Les split-screens établissent d’emblée que l’approche d’un entraîneur ouvert aux méthodes de la FAI (Football Association of Ireland) – budget restreint pour le matériel et le logement, déplacement en seconde classe pour les joueurs mais en première pour la FAI, nourriture la moins dispendieuse – est aux antipodes de ce que le capitaine souhaite pour l’équipe nationale. L’arrivée des Irlandais en Asie est présentée comme un cirque où le président de la fédération n’est rien d’autre qu’un incompétent clown, et où les jeunes membres du onze vert et blanc passent plus de temps à faire la fête qu’à user les terrains.

Avec des ballons qui ne sont pas livrés à temps pour les premiers entraînements, des terrains de qualité médiocre, un hôtel où la climatisation défectueuse distribue sa moisissure dans chaque pièce, et des repas dignes de salles communes de pénitenciers, les premiers pas de l’équipe sèment les graines d’une probable catastrophe. Tributaire d’une situation sur laquelle il n’a que peu de contrôle, McCarthy se débat comme il peut. Steve Coogan est comme à l’accoutumée parfait dans ses souffles de résilience, ses regards désabusés et son pas fatigué par son acharnement à croire qu’une amélioration bénéfique à l’image du pays pour la planète foot est proche. Le film repose principalement sur sa différence de caractère avec Roy Keane, les meilleures scènes du long-métrage résidant dans leurs dialogues incisifs. Une violente dispute fondée sur la révélation par Keane à une journaliste des déboires de l’équipe permet à Éanna Hardwicke (dont Vivarium (Lorcan Finnegan,2019) a déjà exploité la silhouette longiligne et le regard froid) d’explorer magistralement la nature explosive et déterminée de Keane. Cependant, hors d’une orchestration joliment conduite de la confrontation entre deux personnages qui reconnaissent la valeur de l’autre mais qui savent leurs différends irréconciliables, le scénario ne décolle jamais vraiment. L’ensemble est bien mené, les joutes verbales sont prenantes mais aucune scène ne donne véritablement envie de se lever en un élan d’enthousiasme similaire à celui qu’accompagne les buts de dernière minute. La relative courte durée du film (1h31) et son final abrupt (adouci par un générique revenant sur les images d’archive de ce que certains supporters irlandais considèrent comme un drame national) laisse l’impression d’une œuvre hésitant à pleinement autopsier une relation où les torts ne savent s’admettre et où une lecture des événements se croit plus justifiable qu’une autre. Pour un film relatant à quel point « l’incident Saipan » a fait passer le sport à l’arrière-plan, le long-métrage reste plutôt timide dans sa tentative d’aborder d’irréconciliables entêtements.
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Ballad of a small player. Réalisé par Edward Berger. Écrit par Rowan Joffé. Avec Colin Farrell, Tilda Swinton, Fala Chen, Alex Jennings…1h42.
Le mage du Kremlin (VA: The wizard of the Kremlin). Réalisé par Olivier Assayas. Écrit par Olivier Assayas et Emmanuel Carrère. Avec Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, Tom Sturridge…2h36.
Saipan. Réalisé par Glenn Leyburn et Lisa Barros D’Sa. Écrit par Paul Fraser. Avec Steve Coogan, Éanna Hardwicke, Jack Hickey… 1h31.