[TIFF 2026] # 4 – The ultra runner : Franchir, s’affranchir.

Parmi les documentaires présentés au TIFF cette année, deux longs-métrages ont particulièrement attiré l’œil des fouleurs de pavés et des grimpeurs de sentiers. Run, Terry, run, de Sean Menard, qui revient sur l’incroyable et émouvant destin de la légende canadienne Terry Fox (dont l’accès à distance ne nous a malheureusement pas été permis à l’heure de la présente publication) et The ultra runner, de Mila Aung-Thwin. Les portraits de coureurs, sur routes ou sentiers, sont relativement rares en termes de fiction, s’appuyant principalement sur des figures légendaires du sport (tels que le destin fulgurant et tragique de Steve Prefontaine dans le film éponyme de Steve James (1997)) ou servent simplement de toile de fond (comme dans Gallipoli (Peter Weir, 1981), où la course compétitive définit l’amitié et le parcours déchirant des deux protagonistes interprétés par Mel Gibson et Mark Lee). Le film documentaire a quant à lui profité des diverses révolutions populaires du sport (du premier boom des années 1970 après la victoire de Frank Shorter à Munich, jusqu’à la récente explosion liée à la période COVID) pour s’aventurer au-delà de l’asphalte ou du polyuréthane des pistes. Where dreams go to die, d’Ethan Newberry (2017) revient sur la rudesse de l’ultra-distance en suivant le bouleversant parcours du canadien Gary Robbins et l’incontournable The Barkley Marathons: The Race That Eats Its Young, de Annika Iltis et Timothy James Kane (2014) entre dans les coulisses escarpées de cette course impitoyable qui a fauché les espoirs de Robbins – et l’a immédiatement classé parmi les coureurs de trail les plus appréciés et les plus influents au pays.

S’attaquer à une autre histoire hors-normes et à un autre paysage compétitif brutal et impitoyable demande donc une vision bien affutée, une approche claire et distinctive afin de ne pas simplement ajouter une petite pierre à un grandissant édifice hétéroclite. Surtout, une figure au profil singulier, au parcours suffisamment engageant pour justifier l’usage de la grammaire cinématographique et pour capturer l’intérêt d’une audience rompue aux hagiographies sportives présomptueuses est nécessaire. Tâche ardue pour Mila Aung-Thwin qui non seulement rejoint une géographie extrême pour suivre son sujet mais choisit également d’agrémenter son documentaire de séquences illustratives reconstituées. Il lui faut trouver un équilibre adéquat pour que de telles séquences évitent un sensationnalisme factice ou un sentimentalisme artificiel et pour que les acteurs d’une fiction bâtie sur des témoignages et les acteurs d’une réalité sculptée par le drame, par les faux-pas ou par des traumatismes psychologiques intenses ne rentrent en conflit. Fort heureusement, le réalisateur canadien parvient à avancer sur ce fil ténu avec habileté, sobriété et avec une conscience esthétique remarquable.

EyeStillFilms

La démarche d’Aung-Thwin trouve davantage de résonance dans le terme anglophone de « reenactement » que dans celui de « reconstitution ». Il est ici question de mise en scène à la photographie soignée, à la distribution convaincante et au montage efficace, harmonisant scènes de tension aux coupes rapides et scènes d’émotion qui offrent de touchants moments de suspension, baignés de la superbe lumière du chef opérateur Van Royko, et non d’un simple replacement de personnages et d’objet dans des lieux définis. Fallait-il passer par ce procédé ? Pas nécessairement. Le discours face caméra de Tiberiu Uşeriu sur sa vie tumultueuse et tragique avant de s’affirmer comme l’un des plus impressionnants et respirant ultra-traileur au monde (à cette échelle, on devrait presque parler de méga-trail) aurait peut-être suffit. Son visage buriné, son regard perçant, ses grosses mains de travailleur sont déjà une histoire à eux-seuls. Mais il y a une grande pudeur chez le roumain – un effet protecteur, sans doute. Cette pudeur est non seulement belle à voir dans cette forme documentaire où l’autocentrisme grignote régulièrement l’exceptionnalité des accomplissements, mais elle offre aussi un terrain d’exploration narratif pour Aung-Thwin et une façon pour « Tibi » de laisser le passé suffisamment distant, lui qui préfère « se concentrer sur le présent ». On le comprend. Ce passé est complexe et l’on se doute que chaque souvenir fait aussi mal que les attaques du grand froid de l’arctique sur les extrémités (difficile de rester de marbre au visionnement d’une scène d’ongle de pied arraché) et sur la motivation du coureur.

EyeStillFilms

On le découvre en pleine action, au milieu de l’immensité blanche du territoire canadien du Yukon, en tête du 6633 Arctic Ultra, un parcours de 612 km sur une route glacée s’enfonçant profondément vers le cercle arctique. Comme le dit l’un des organisateurs : « Certaines courses essaient de rendre l’expérience des participants pénible. Nous n’avons pas besoin de faire un tel effort. La Nature le fait pour nous ». Vents violents, températures qui oscillent entre -30 et -50 degrés Celsius, le taux d’abandon y est sans surprise élevé. La beauté (paysages immaculés à perte de vue, aurores boréales) contraste avec la rigueur de l’environnement (rareté des zones habitées, passages fréquents de 18 roues ne prenant pas la peine de ralentir et laissant derrière eux des bourrasques frigorifiques). Le réalisateur juxtapose cette dualité avec celle propre à la Transylvanie dans laquelle Tibi a grandi. Immenses pâturages, champs de blé qui rendraient Terrence Malick jaloux : la ferme familiale a tout du décor bucolique. Mais les abus physiques et verbaux du père posent les bases d’une jeunesse marquée par la violence. La scission familiale, une fois la mère impuissante partie en prenant son frère sous son aile et en laissant Tibi derrière elle, accélère l’aigreur paternelle et les rares échappatoires du garçon esquissent les stimulations extra-compétitives du futur ultra runner. Il tisse un étroit contact avec la Nature et une connexion toute particulière avec le règne animal quand on le force à dormir dans la grange avec les vaches. Il développe également une capacité à s’enfoncer des heures durant dans la forêt la nuit, sans peur aucune pour que chaque brebis échappée soit retrouvée et que les mauvais traitements liés à une telle perte lui soient évités. C’est d’abord le besoin de solitude comme arme de défense et comme véhicule réflexif qui pousse le sportif adulte. Là encore, le montage fait œuvre lorsque Tibi s’effondre de fatigue après des centaines de kilomètres parcourus. Il faut puiser l’énergie de poursuivre dans le rappel de celle qu’il lui a fallu pour affronter ces années sombres. L’ultra-distance n’est pas une fuite, c’est un retranchement (face aux contraintes des normes, face aux barricades du possible). Son expérience d’évasion, de la ferme paternelle ou, plus tard, de l’appartement maternel où il subit d’autres violences, n’a mené qu’à des avenues sans issues. On peut croire, entre les gigantesques plaines de glace du présent et les perspectives resserrées et floues d’arrière-plans de la mémoire reconstituée, qu’est née de ces expériences une attirance particulière pour les horizons ouverts. Même son départ clandestin, traversant à la nage l’Oder – autre graine de futurs surpassements sportifs – pour rejoindre Berlin Ouest après la chute du mur et la fin de la dictature Ceaușescu se termine en fiasco. Les petits métiers trouvés sur place l’opposent à des patrons tyranniques. L’enfance et l’adolescence de Tibi ont des allures de pays colonisé : toujours soumis à la droiture autoritaire, toujours rappelé à sa prétendue infériorité et toujours titillé par un rêve d’émancipation. Au gré des images d’archives où l’on voit l’Est de l’Europe s’ouvrir avec une rapidité déconcertante au capitalisme, nous avons ici l’exemple d’un dommage collatéral. Comme son pays, Tibi s’est vu voler ses jeunes années et le passage à l’âge adulte a pris la forme d’un vol supersonique. Vitesse, outrance et crashes. Sous la mauvaise influence d’un père de substitution serbe, aidé dans un geste de cette générosité que Tibi s’est construite sans modèle, viennent les petits larcins puis les vols de plus grande envergure puis les braquages de banques en et hors frontières, filmés dans leurs évocations avec la nervosité d’un Heat (Michael Mann, 1995) transeuropéen.

EyeStillFilms

On passe d’une prison à l’autre et la maîtrise visuelle de Mila Aung-Thwin se confirme en mettant côte à côte les similitudes étranges entre l’enfermement d’un espace qui consume et le grandiose d’un espace qui absorbe. Dans sa décennie d’incarcération pour tentative de meurtre après le ricochet d’une balle dans un hold-up ayant mal tourné, le blanc des murs de la cellule de confinement sécuritaire répond au blanc des steppes du Grand Nord canadien. Au sein des murs de la prison comme au long de l’éreintante route de l’Arctic Ultra, courir est le seul remède pour ne pas sombrer. Les foulées répétées dans la petite cour du pénitencier bâtissent une endurance qui conduit Tibi, des années après les efforts déployés par le grand frère Alin pour l’en faire sortir et sa libération conditionnelle, à remporter trois éditions successives (2016, 2017, 2018) de l’épreuve. Il termine également en 2021 le redoutable Tor des Géants dans la vallée d’Aoste (330km, 24000m de dénivelé cumulé, soit trois Everest, 32 sommets à gravir, et un cut-off de 150h pour être considéré finissant). L’aptitude de celui qui est devenu une légende du sport en Roumanie à avaler les kilomètres et franchir les cols escarpés a jonché sa carrière d’exploits aussi monstrueux que les monstres qui l’ont poursuivi durant toute sa jeunesse.

EyeStillFilms

La magnifique exécution documentaire et reconstitutive de Mila Aung-Thwin a l’intelligence de ne pas s’orienter uniquement sur une accumulation d’exploits ni sur un schéma binaire présentant le contre-champ d’une existence pétrie dans la glaise de la souffrance. Tibi est devenu l’exemple qu’il n’a pas eu dans son enfance et qui l’a empêché de trouver l’encadrement affectif et bienveillant adéquat pour que les eaux troubles de la Roumanie d’alors ne se déversent pas dans les ravines de sa vie personnelle. Ce qu’il représente désormais pour son fils et sa communauté n’est pas qu’une question de résilience. C’est l’affranchissement d’un homme traduisant l’affranchissement de tout un peuple, passé de la violence du totalitarisme à la violence de l’ultralibéralisme, d’un isolement carcéral à une liberté trop visqueuse pour être empoignée à pleines mains. La maturité de tels hommes – et de tels pays – n’est possible que par la douloureuse digestion d’un mal qui n’attend qu’une faiblesse du corps pour resurgir. Aujourd’hui, il enchaîne les prises de paroles dans les prisons roumaines et s’implique dans l’organisation fondée en 2000 par Alin, Tășuleasa Social. Il contribue ainsi à donner une voix à la jeunesse du pays et à promouvoir l’engagement social au gré des nombreux programmes socio-éducatifs et environnementaux soutenus par la structure. Cette dernière a dessiné sur le territoire la Via Transilvanica, sentier de 1600km de long à travers 400 communautés rurales, ponctuée par douze sites protégés par l’UNESCO. Une route formidablement balisée pour être rendue accessible aux coureurs, cyclistes et marcheurs et qui agit comme une réponse à cette récurrente question que Tibi a pu se poser lors de ses courses extrêmes alors que le physique s’apprêtait à lâcher prise : « Pourquoi suis-je ici? ».

The ultra runner. Réalisé par Mila Aung-Thwin. Écrit par Mila Aung-Thwin et Mike MacMillan. Avec Tiberiu Ușeriu, Alin Uhlmann Ușeriu, Maria Mihaela Ștefănuț, David Ușeriu… 1h38.

Sortie Québec : courant 2027 / Sortie France : Date indéterminée.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture