Rarement road-movie n’a si bien porté son nom. Jim Jarmusch nous a déjà convaincu avec Night on earth (1991) qu’une caméra confinée dans l’espace restreint d’un véhicule peut forer dans les strates profondes des interactions humaines pour en extraire leur complexité, leurs inattendus échos ou leurs profondes fêlures. On retrouve ce désir d’ausculter une anatomie des échanges chère au cinéaste américain (Coffee and cigarettes (2003) plongeant dans le marc et la fumée de duos dialogués pour n’en donner qu’un exemple) dans London, premier long-métrage de fiction de Sebastian Brameshuber. Les récurrents trajets de Bobby (Bobby Sommer) entre Vienne et Salzburg, pour se rendre au chevet de son ami Arthur, gardé dans le coma après un accident cardiaque, ont aussi par leurs encouragements à une attitude empathique et par la profondeur du regard du conducteur des accents du Straight Story de David Lynch (1999). Le réalisateur sait cependant s’affranchir de ces prestigieuses références pour livrer un objet unique, au parti pris visuel singulier et aux ramifications plus profondes que son procédé, faussement simpliste, semble suggérer.

L’essentiel du film voit Bobby converser avec ses passagers, embarqués via une application de covoiturage , permettant au septuagénaire de financer son trajet et de rompre la solitude de longues heures passées sur l’Autobahn autrichienne. C’est le seul élément technologique auquel les personnages sont associés. Hormis ce premier pas virtuel conduisant des inconnus à s’asseoir près d’un homme discret et curieux du bagage historique transporté par chaque individu, aucune autre distraction propre aux communications virtuelles ne vient perturber les segments conversationnels. Leurs seules parenthèses sont les rares moments passés hors de l’automobile, les petites pauses biologiques, les rapides repas dans les restaurants autoroutiers ou les courtes marches qui détendent les muscles. Comme une partition musicale s’entrecoupant de silences, les respirations d’un Bobby fixant la route et la quiétude des rares kilomètres sans compagnie confèrent à l’ensemble un doux rythme et, tel un passage de ligne d’une strophe à l’autre, apportent une belle poésie à ces rencontres successives. Chacune d’entre elles forme de charmantes capsules dont la temporalité s’exprime subtilement par les vêtements portés par Bobby ou par le changement visible des saisons.
L’authenticité des discussions repose pourtant sur un artifice : c’est en studio, dans une voiture fixée au sol où un technicien planqué à l’arrière s’est chargé de régulièrement secouer l’habitacle pour mimer les soubresauts des irrégularités de l’asphalte, que les scènes de voyage ont été mises en place. Le paysage défilant préalablement filmé sur la West Autobahn a quant à lui été projeté sur des écrans entourant le véhicule. L’apport pratique de la démarche, dont la facticité est quasi-invisible (éviter les complications techniques d’une caméra embarquée ou rivetée à la carrosserie, ne pas perturber les dialogues avec le bruit de l’intense trafic sur ce lien routier hautement fréquenté) accentue l’atmosphère de rassurante alcôve installée par Bobby, aidant ses passagers à se livrer, à partager des parts d’eux et d’elles-mêmes qu’ils et elles n’auraient extériorisées sans la certitude d’un nécessaire confort. Le/la spectateur· ice se retrouve dans une zone étrange. La staticité du mécanisme rappelle dans son principe les déplacements automobiles du cinéma d’antan où le pilotage était hasardeux, les regards hors-routes prolongés invraisemblables mais délicieusement kitsch, et la fluidité des paysages traversés chancelante. Mais le rendu de l’effet visuel et le réalisme du décor que fenêtres et pare-brise exposent juxtaposés à des prises de vue sur des aires d’autoroutes véritablement visitées nous ramènent à une réalité semi-virtuelle plus contemporaine. Cette dichotomie fait miroir à la nature même du chemin emprunté. Comme raconté par l’un des passagers, Fred (interprété par le cinéaste Ted Fendt), un universitaire souhaitant visiter le chantier du pont d’Aurach dont les pylônes imposants en voie de destruction sont un symbole du sombre passé autrichien, la West Autobahn a été originellement dessinée par le régime nazi – seules certaines sections ont toutefois été inaugurées post-Anschluss avant que la guerre ne mettent les chantiers en pause – pour mettre en valeur le territoire (« ce que nous voyons ici est ce que les nazis voulaient que nous voyions »). Brameshuber évoque cette étrange imbrication d’une vision valorisée de la Nature appréciable par tout automobiliste – jusqu’à ceux d’aujourd’hui – et l’instrumentalisation du paysage orchestrée par la propagande nazie. Quelles que soient les motivations à les parcourir, les routes où transitent les histoires individuelles gardent le poids d’une Histoire commune. Les années de honte de l’Autriche remontent régulièrement en surface des conversations, entre un jeune fils d’immigrés albanais, Jon (Jon Agolli), bercé par les récits de résistance d’une famille fière de son affiliation à l’idéologie communiste et les souvenirs de Bobby, vilipendé dans sa jeunesse par des patriarches viennois (« des vieux nazis ») voyant d’un mauvais œil sa longue chevelure au retour de quelques années passées en Angleterre. Il y a dans les yeux et sur les lèvres de celles et ceux qui viennent s’installer auprès de Bobby une fragilité intérieure qui transparaît comme des fragments d’une fragilité plus globale. C’est le sort commun des laissés pour compte de l’ultra-libéralisme dont tous semblent être un exemple discret : jeunesses sacrifiées par l’inutilité grossière d’un service militaire autrichien en forme de voie de garage à travers Paul (Paul Schild) ; refugiés au statut incertain dans les figures de Cliff (Clifford Agu) et d’Akin (Akin Ozuckun), l’un éloigné contre son gré d’un père mourant, l’autre subvenant comme il peut aux besoins financiers de sa famille ; jeunes adultes obligés au transit transeuropéen quand leur pays ne leur offre que le choix de l’exil, telle qu’Anca (Anca Cipariu) quittant sa Roumanie pour la Belgique. Et la proximité du conflit ukrainien, via le seul court message radiophonique écouté par Bobby et jusqu’aux militaires postés à la sortie de Salzburg, replace le récit dans un contexte international proche de nos propres inquiétudes. Que le dernier échange se fasse en langue anglaise avec Lana (Lana Prerad), jeune queer née en ex-Yougoslavie, ballotée entre ces terrains de sanglants conflits nationaux antérieurs que sont la Croatie, la Serbie et la Bosnie mais poussée par un conservatisme persistant à rejoindre Vienne, n’est sans doute pas innocent. La parole s’internationalise et la banalité apparente de cette longue bande de bitume traversant l’Autriche d’Ouest en Est laisse place à une stratification non immédiatement soupçonnable et semblable aux lignes contrastées que l’on voit sur les roches de falaises, témoins de périodes oubliées.

L’épure de la mise en scène, dominée par les champs (Bobby) contre champs (ses passagers), ne limite pas la pertinence cinématographique de la proposition de Brameshuber. Il suffit d’un plan sur le ventre d’Asja (Asja Ahmetović) pour supposer que ses confidences sur ses relations, intenses et souvent conflictuelles, avec sa sœur, reposent sur l’angoisse d’une possible maternité. Il suffit de regards fuyants et d’un langage corporel trahissant l’anxiété pour comprendre le paradoxe de l’antimilitarisme de Paul et l’obligation de gâcher de longs mois de sa vie pour le service. Le cinéma s’invite aussi malicieusement au cours de ces causeries transitoires, du souvenir que Bobby garde d’un père fasciné par la figure d’Orson Welles à Jon parlant d’Avatar (James Cameron, 2009) comme d’un involontaire manifeste marxiste. Alors que des segments sans connexion notable (hormis le retour de Paul pour les scènes finales) s’enchaînent, suivant les lignes pointillées et continues d’une route aux virages rares, London évite tout effet répétitif. Le réalisateur nous installe avec le même niveau de confort et de sécurité que les passagers. Nous ne sommes pas sur une route monotone mais dans un conte parsemé des rebondissements intimes qui forgent une vie. On peut presque regretter que le décès d’Arthur et la fin des éreintants allers-retours de Bobby entre les deux métropoles autrichiennes ainsi que l’aide apportée à Paul pour quitter clandestinement le pays un an après leur première rencontre astreignent le long-métrage à une déviation narrative dont la nature dépouillée et anti-événementielle des échanges aurait pu se passer. Cette conclusion permet néanmoins de ceindre par l’humanité d’un geste toute l’humanité intrinsèque du personnage. Elle offre aussi le plaisir inestimable de quelques notes du Pale blue eyes de Lou Reed (titre seyant parfaitement au regard clair de Bobby, enfoui des sillons semblant emprunter aux visages de Charles Bronson et de Kris Kristofferson).

La confiance qui naît de ce regard ne tient pas à grand-chose : un accueil courtois, un profil sympathique, une absence de jugement et un trait de caractère qui manque cruellement à qui détourne tout espace de communication à son propre avantage : une adéquate capacité d’écoute. Ces hommes et femmes, jeunes ou moins jeunes, allant ou venant d’horizons divers, ne livrent pas tout d’eux-mêmes mais ouvrent une petite porte sur leur état émotionnel ou sur leur regard sur le monde. Ils se confrontent ou s’échappent d’un système, se détachent de leurs cellules familiales ou s’y ancrent, s’intègrent dans leur communauté ou rêvent d’un schéma social plus inclusif. La siège du passager devient, contrairement à la dénomination populaire, la place du vivant. Le risque d’une telle construction filmique est un alignement de stéréotypes. Brameshuber ne heurte heureusement pas cet écueil en universalisant les situations. Les exilés pourraient venir d’autres contrées, les idéalistes pourraient rêver d’autres utopies et Bobby n’est pas qu’un simple silencieux altruiste. En lui livrant certaines clés de leurs existences, ses compagnons temporaires donnent à Bobby une opportunité de réflexion sur son propre parcours. Le London du titre est le souvenir d’une période de certification d’indépendance, d’épanouissement dans la pratique de la musique, de liberté face au conservatisme parental, lui le non-mari, le non-père, le non-affilié à une famille stable – le covoiturage s’entrevoit comme une substitution fugitive. C’est aussi le rappel d’un trauma : son père n’ayant vu en lui qu’une incarnation d’une déception redoutée, sans emploi stable, affichant sa négligence vestimentaire, produit transformé d’un Londres décadent inapte au sérieux d’une Vienne contrainte par son Histoire à rester digne.

D’un principe élémentaire de déplacements sur une surface linéaire, Sebastian Brameshuber dessine une captivante géographie des affects. Appréhensions, regrets, choix décisifs, la route conjoint le confort de l’immobile et l’inévitabilité du mobile. London résonne comme une originale et superbe invitation à considérer notre existence comme un voyage qui ne se comprend qu’au contact de l’autre, en regardant, dans un horizon tout saint-exupérien, ensemble, dans la même direction. C’est en restant sensible aux bonheurs et tragédies de ceux qui nous entourent et en acceptant sans préjugé les aléas de tout parcours qu’on apprend à mieux accepter son propre destin.
London. Réalisé par Sebastian Brameshuber. Écrit par Sebastian Brameshuber et Anna Lehner. Avec Bobby Sommer, Clifford Agu, Lana Prerad, Anca Cipariu…2h00.
Sortie France/Québec : Dates non communiquées.