[TIFF 2026] #7 – Ladies and gentlemen, Brian Mulroney : Le showman de Baie-Comeau.

« Ladies and gentlemen! ». C’est le vocabulaire de l’entrée en scène. Le rideau s’apprête à s’ouvrir et l’annonceur met fin à l’attente. Ne manque plus qu’un « And now… » pour surligner la fébrilité. C’est la carte de visite du vedettariat, celle qui donne un accès à une foule, à une audience. À partir de là, les retombées de soufflé comme les allocutions mémorables sont possibles. C’est l’apanage des vieux crooners et des entertainers, de ceux qui s’engagent à vous faire vibrer et à vous surprendre. Quand il s’agit d’un récital, on s’attend à voir le public reprendre des paroles. Quand il s’agit d’un discours, on guette les étincelles trahissant l’espoir de nouveaux horizons dans les regards. C’est en somme la marque du spectacle. Et la politique, hors convictions qui y mènent, avant tout conseil de ministres et avant toute confrontation à la nécessité d’actions concrètes, c’est essentiellement cela : du spectacle. On s’en aperçoit notamment lors de la montée en puissance des figures marquantes de notre paysage électoral. L’effervescence des meetings, les levers de fond grandiloquents et les rédactions de programmes ont des airs de préproduction. Les poignées de mains et les banquets ont des allures de tournage. Les affiches et les interviews, les contours d’une tournée de promotion. C’est du cinéma, et Matthew Rankin en profite. Le réalisateur s’est déjà servi de l’image d’un ancien premier ministre canadien avec The twentieth century (2019) pour une fantaisie qui puise dans l’expressionnisme allemand, le film de propagande et le théâtre carton-pâte. L’idée de se détacher du réalisme et d’une chronologie parfaite pour explorer ce qui, potentiellement, bouillonnait dans la tête idéaliste de William Lyon Mackenzie King, dixième chef de gouvernement de la fédération, laisse le champ libre à l’épanouissement visuel d’une imagination débordante. Le résultat est unique, déconcertant, baroque, et révélateur d’un esprit créatif revigorant pour le cinéma ouest-canadien, dont Universal language (2024) est l’éclatante confirmation. Cette fois, avec l’homme qui a brisé une domination libérale s’étendant, à quelques petites parenthèses près, sur presque deux décennies, le matériel de base est tellement riche de films de campagne, de reportages télévisuels et d’enregistrements de conventions et autres rendez-vous partisans que Rankin n’a nul besoin des filtres de l’interprétation ou de la fiction artisanale minutieusement orchestrée. Tout est là : les paillettes, les sourires éclatants, l’ascension vers la gloire. Ladies and gentlemen, voici Brian Mulroney!

Plus qu’un simple mash-up bricolé à l’aide d’une montagne de photos et vidéos dénichés dans les sous-sols de l’Office National du Film, de la Cinémathèque Québécoise ou des tiroirs de Radio-Canada, Rankin s’est attelé à un exercice de collage fastidieux, créant un patchwork étonnant de séquences animées, de prises de vue recolorées et d’éruptions psychédéliques. On comparerait volontiers l’exercice aux hilarants travaux de Terry Gilliam période Monty Python (particulièrement dans le déplacement saccadé des silhouettes de papier recomposées par le réalisateur). Mais Rankin joue aussi avec ses images sources (jonglant entre entretiens, congrès filmés, réactions prises sur le vif et captations de déplacements officiels), avec les synthés approximatifs des émissions télévisées des années 1970-1980 et un environnement audio qu’il n’hésite pas à triturer (l’étonnant bruit de succion à la première apparition d’un Joe Clark – éphémère 16e premier ministre – indique que le personnage ne va pas être épargné). Le winnipegois emprunte sans doute au réalisateur de Brazil (1985) mais élabore son récit comme Burroughs ou Bowie (pensez aux aventures de Nathan Adler pour l’album Outside (1995)) abordent certains de leurs textes. Sortant des pièces de leurs mécaniques originales pour échafauder les nouveaux rouages d’une narration singulière et iconoclaste, le tout reste fluide, cohérent et engageant pour le/la lecteur·ice, l’auditeur·ice ou, ici, pour le/la spectateur·ice. Dans ce survol d’environ 30 ans de politique canadienne, de John Diefenbaker (élu en 1957) à Mulroney (qui accède au pouvoir en 1984), la démarche, aussi farfelue soit-elle, s’appuie sur une série de tournants authentiques et revêt, sinon un caractère éducatif, une qualité rétrospective précieuse. Le support médiatique a changé mais les danses de séduction pré-électorales suivent aujourd’hui les mêmes pas qu’alors.

National Film Board of Canada

Après qu’une nouvelle page libérale se soit tournée avec l’élection de Mark Carney l’an dernier, dix ans d’un Trudeau-fils (2015-2025) ramenant nécessairement au souvenir de Trudeau-père (1968-1979/1980-1984) ont un peu effacé la figure de Mulroney. Malgré la longévité de sa carrière, en et hors du 24, Sussex Drive, celle-ci semble coincée entre les figures imposantes de Pierre-Eliott Trudeau (dont le nom s’imprime sur le tarmac montréalais) et de Jean Chrétien (dont la voix, à 92 ans, se fait encore régulièrement entendre). C’est donc à une sorte de devoir de mémoire que l’on assiste, un devoir d’élève dissipé et farceur, volontairement bourré de ratures et de taches d’encre. Il y a un amusement visible (et communicatif) à déplacer, mouvoir, tordre et prendre en main l’image du « P’tit gars de Baie Comeau » (la petite ville de la Côte-Nord dont il est issu). Rankin approche son sujet avec malice mais non sans respect pour son indéniable habileté et ses capacités rassembleuses. La satire n’est pas un peloton d’exécution. Il faut dire que le parcours de Mulroney a autant de quoi fasciner qu’il a de quoi faire lever le sourcil. Fils d’un prolétaire travaillant dans une grande papeterie exploitée par une compagnie américaine, avocat en droit du travail, seul candidat à course à la chefferie conservatrice de 1976 n’occupant pas de poste au parlement, soutien affiché de Joe Clark avant de lui subtiliser le poste de leader en 1983, vainqueur de deux mandats majoritaires, sa progression est remarquable. Le réalisateur en souligne les étapes (jusqu’à la victoire écrasante de 1984) en tirant tout ce qu’il y a de plus saugrenu, de plus vil ou de plus typiquement canadien de chacune d’elles. Le nom même du parti duquel Mulroney est issu, « Progressive Conservative [Conservateurs Progressistes] » est un oxymore dont seul le pays a le secret. De droite et progressiste ? On penserait le terme cousu par un Matthew Rankin ricanant, mais non, les Conservateurs cherchant à mettre fin à une longue disette ont dû tendre des mains fébriles – vers les francophones, les féministes et les immigrés – tout en gardant leurs pieds ancrés dans le traditionalisme. Certains cartons narguent avec brio le ridicule de ce contresens assumé : « Les gens pensent que les Tories sont cheap, colériques, frustrés sexuellement, bigots – Qui peut leur prouver le contraire? » avant qu’une série de candidats peu convaincants n’apparaisse. Mulroney, à l’instar de cette étrange terminologie, est aussi le politicien d’une transition entre deux mondes. Le documentaire, sous ses allures de farce, illustre comment le québécois a su à la fois honorer les enseignements du mentor Diefenbaker et digérer les succès d’opposants tels que Trudeau qui ont davantage su s’adapter à leur époque et aux inquiétudes de leurs votants. C’est cet apprentissage, tantôt balbutiant, tantôt millimétriquement calculé, que le cinéaste redessine avec humour. La fascination pour une figure paternelle qui, en coulisse, le détestait, est dépeinte en une scène improbable où, au moment des élections anticipées de 1980, Mulroney au volant d’une voiture-jouet futuriste est dirigé vers un ‘museum Diefenbaker’ où s’exposent et s’admirent béatement des artefacts incongrus de l’ancien chef (sandwich à moitié mangé, poils de nez réunis en bouquets, tableau électronique listant ses ennemis politiques…). Là, l’élève vient demander conseil au maître et c’est son cerveau formolé conservé dans un bocal en ébullition qui lui répond.

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Très attaché à ces racines, Mulroney a très tôt compris le pouvoir de l’image. Conservateur, oui, mais prêt à muer selon le bon désir de la caméra. D’abord dans une surenchère naïve (vestes, écharpes, caleçons à son effigie) – le contraste avec la morosité des autres leaders du parti est saisissant – puis dans une patience progressive née d’une suite d’échecs cinglants (la perte du leadership au profit de Clark en 1976, la victoire de Trudeau en 1980). À travers un montage rapide, fourmillant de détails mais dont la frénésie ne mène jamais à la confusion, Rankin nous invite, par un exercice de construction jouissif, à observer un homme se reconstruire. Un quarantenaire fringant (« les yeux de Paul Newman et les cheveux de Robert Redford » selon certains journalistes) conscient qu’il se doit de remodeler son image. Même lorsque la télévision ne l’aime pas (le journaliste américain David Frost le questionnant sur le manque de substance de son programme ou sur sa potentielle incompétence), Mulroney parvient à conserver son aura par le biais d’un regard brillant ou d’un sourire malin (dont Rankin appuie l’éclat) et à séduire ceux qui savent regarder l’écran comme lui sait regarder l’objectif.

De jeune loup pailleté montant sur la scène rhabillé comme Elvis à Vegas sous l’air du ‘Satan in love’ de La Bellini lors du premier chapitre (Mr Showmanship), Mulroney devient l’attaquant imperturbable et sarcastique de la campagne et des débats de 1984, profitant en bon judoka politique de faire tomber ses adversaires en s’appuyant sur leurs faiblesses, Le libéral John Turner, pour avoir nommé des incompétents à son cabinet de transition, suivant les directives du démissionnaire Trudeau – présenté par Rankin en maître de salon occulte rappelant la Red Room de Twin Peaks (David Lynch, 1990-2017) – en a fait les frais. En marge du parcours de Mulroney, le film est aussi un rappel des visages colorés du conservatisme et du libéralisme canadien. Diefenbaker, Trudeau, Stanfield (chef du Parti Progressiste Conservateur de 1967 à 1976), Clark ou Turner font figure de guides spirituels et de sidekicks dont chaque faux pas ou déclaration impulsive abreuve comme du petit lait le montage de Rankin. Ces personnalités remodelées en personnages et le découpage en six chapitres donnent au long-métrage des airs de saga télévisuelle. En cela, Ladies and gentlemen, Brian Mulroney, pointe admirablement de son doigt moqueur comment, avant la révolution numérique et l’essor des réseaux sociaux, l’évolution d’un medium et son apprivoisement par des précurseurs tels que Mulroney ont définitivement bouleversé notre manière de regarder le fait politique. Les chefs sont devenus des marques (comme l’illustre l’ingénieux amalgame du nom, des slogans et des provinces convoitées avec des logos publicitaires – Mc Donald, St Hubert, The Bay…) et la promotion prévaut sur les programmes. Matthew Rankin retourne également le canevas du paysage politique canadien actuel en montrant l’étrange imbrication des fils qui l’ont tissé. Le Bloc Québécois et le Parti Conservateur d’aujourd’hui (enfant du radical Reform Party) sont nés de l’éclatement de la fragile coalition ayant mené Mulroney au pouvoir et avec l’arrivée récente d’un nouveau gouvernement séparatiste au Québec, de nouvelles tensions fédéral-provincial à même de faire basculer le pays pourraient faire resurgir les souvenirs de féroces batailles conservatrices et libérales passées visant à se mettre la Belle Province dans la poche. De quoi nourrir pour longtemps l’imagination d’un de ses cinéastes les plus joueurs…

Ladies and gentlemen, Brian Mulroney. Écrit et réalisé par Matthew Rankin. Avec Brian Mulroney, Pierre-Eliott Trudeau, John Diefenbaker, Joe Clark…1h45
Dates de sorties France/Québec non communiquées.

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