[BERLIN 2025] Journal de bord 3 : Upcycling

Être critique festivalier à Berlin est affaire de curiosité, celle des sélections étant vite contagieuse : Perspectives, Panorama, Forum, Génération et bien sûr la Compétition ou les séances spéciales, il y en a pour tous les goûts même les plus déviants. Cela s’accompagne de la fièvre des visionnages qui ne manque pas de créer des passerelles entre des films aux horizons différents. L’esprit vagabonde au rythme des séances – quatre par jour en moyenne, est-ce trop ? – et des échanges, toujours trop brefs mais stimulants, entre spectateurs ou autres critiques festivaliers à la sortie des salles. Ça se recommande une étrangeté vue la veille par trois adjectifs lancés à la volée comme un télégramme codé : “Vu Peter Hujar’s day. Stop. Audacieux. Stop. Insaisissable. Stop. Passionnant. Stop”. Commence le puzzle pour le caler au milieu d’un programme déjà trop chargé – rajouter une cinquième séance, est-ce raisonnable ? Coup de chance, il repasse en fin de festival, on y reviendra. Parlant de cette œuvre sur le célèbre photographe américain, le troisième jour est marqué par l’irruption de la bannière étoilée et ses problématiques actuelles, attendues au tournant, cette année peut-être plus que jamais vu le contexte auquel répond plus ou moins involontairement tout un pan de la sélection. Trois films passés le 15 février sont intimement liés à ce que la réélection récente de Trump et les prises de position de son vizir wannabe calife Musk véhiculent. Trois films certes mais surtout trois profils créateurs très différents : de l’auteur mexicain héritier d’un certain style est-européen (Michel Franco, en Compét’) au superauteur coréen anti-impérialiste en roue libre (Bong Joon-ho, en Gala) en passant par l’artiste pluridisciplinaire et radical (James Benning, en Forum), il y a de quoi en prendre plein les yeux et la tête. Cela pose évidemment des questions : le cinéma “américain” est-il à la hauteur – et non pas seulement à l’heure – des événements contemporains ? Peut-il seulement l’être ?

Franco est le plus “précis” des trois, axant son Dreams sur l’immigration depuis le Mexique par le parcours de Fernando (Isaac Hernández), danseur mexicain à fort potentiel et amant de la riche Jennifer (Jessica Chastain), assoiffée de lui tant que leur relation reste secrète. Précis, Franco l’est également par sa mise en scène, toujours aussi rigoureuse pour figer l’espace et y scruter, dans la durée, l’humain jusqu’à y déceler le moindre vice. Le terrain est ici propice à l’observation de l’hypocrisie d’une hyper bourgeoisie : Jennifer co-gère avec son frère la fondation familiale qui finance des programmes d’aides aux plus démunis, aux USA comme au Mexique, et décore des ailes de musée. Chaque séquence montrant le trio de mécènes se déploie comme un espace théâtral où il s’agit de garder le masque du dominant tout y ajoutant celui du bienfaiteur. Étaler la richesse mais avec modestie, à l’image du père feignant la gêne par des grands gestes après les discours introductifs élogieux de ses enfants pour mieux asseoir son autorité paternelle lors des poignées de mains qui suivent. Cette vieille Amérique blanche se balade, forte de sa violence immanente, dans de larges plans fixes au milieu de ceux qui travaillent pour mieux les oublier une fois le champ quitté. 

© Teorema

Mais Franco n’est pas là, du moins pas tout de suite, pour faire un réquisitoire contre la bourgeoisie. Dans la continuité de Memory, il sonde parallèlement la possibilité d’une idylle fondée sur l’ambiguïté et les secrets mais avec un désir dévorant. Les retrouvailles entre les amants après une période de froid sont marquées par une partie de jambes en l’air brutale au milieu de la cage d’escalier du duplex de Jennifer. S’arrachant leurs vêtements d’un seul geste pour faire fusionner leurs corps, chacun révèle le double fond de son attirance physique par la férocité : Jennifer reproduit un schéma de supériorité en usant la plastique de l’éphèbe latino sans pouvoir l’assumer publiquement ; Fernando, lui, voit dans ce corps de femme installée le berceau d’un avenir radieux. L’exploration de cette zone grise sur laquelle plane la menace d’une déportation pour séjour illégal permet à Franco d’amener des considérations essentielles sur le tapis. Dans un pays qui ne jure que par la méritocratie et l’exploit individuel, être meilleur en étant étranger au point de “voler” le travail d’un honnête ricain est un motif suffisant pour déclencher une expulsion. De même lorsque la famille de Jennifer apprend sa relation avec Fernando et lui met la pression pour arrêter cela avant qu’il ne soit trop tard. Comprendre : travaillez, soyez bons, mais restez dans l’ombre si vous ne voulez pas perdre ce privilège de vivre précairement dans ce pays si tolérant. C’est précisément là que Dreams vire au cauchemar quand, après avoir découvert que c’est Jennifer qui l’a dénoncé la dernière fois, Fernando la séquestre dans leur maison secondaire à Mexico. Démarre un jeu de torture duquel Franco n’élude rien, notamment pas une scène de viol filmée en miroir de celle d’ébat précité. La caméra derrière le lit paraît se repaître de la souffrance infligée et contemplée, “dénoncée” ensuite avec autant d’élégance lorsque, suite à son évasion, Jennifer fait briser le genoux – et rêves – du prodige devenu criminel. Méchanceté partout, justice nulle part clame fièrement celui qui ne sublime finalement rien d’autre que son incapacité à faire un cinéma non soumis à sa cruauté démiurgique. 

Une autre forme d’impasse paralyse Mickey 17, grand retour du palmo-oscarisé Bong Joon-ho depuis Parasite. Loin de la méticulosité de ce dernier, Mickey 17 a tout du geste de sale gosse cool : budget élevé et casting cinq étoiles pour un chaos ambulant. Mickey Barnes (Robert Pattinson) est un loser qu’une magouille contraint à s’engager pour une mission de colonisation spatiale dirigée par Marshall (Mark Ruffalo). Sans savoir ce dont il retourne, il s’inscrit en tant qu’“Expendable”, soit le cobaye d’une expérience de clonage ad nauseam pour tester toutes sortes de choses et faire avancer les recherches liées à l’expédition. Tout se passe bien jusqu’au jour où Mickey 17, laissé pour mort dans une crevasse, revient à la base et découvre qu’il a déjà été remplacé par le 18, au tempérament fort différent. Il y est donc question de corps qui se multiplient, s’épuisent, s’agitent, se touchent. Bong Joon-ho fait de la plastique de Pattinson une matière vivante et renouvelable qui explose à l’infini et se réimprime tout autant. Le sang et le pus giclent pendant que la sueur finit par couler après sa rencontre avec Nasha (Naomi Ackie) et la sexualité passionnée – mais dissimulée car interdite pendant l’expédition – qui suit jusqu’à l’amorce d’un plan à trois impliquant les “jumeaux”. 

© 2025 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved


Contrairement au distant observateur Franco, BJH est collé aux peaux pour essayer de rendre palpable leur moindre frissonnement et nous inviter à participer à ce jeu sensoriel ; le plan resserré d’une main glissant dans le caleçon de Mickey 17 intervient presque comme une invitation à cette fête dont le mot de passe serait “jouissance”. Ceci participe d’une certaine idée de la cohabitation et de la communication où se heurter à autrui, aller sur son terrain (lors d’une étreinte ou d’une imitation d’un langage extraterrestre pour essayer de s’en sortir), permet de s’ouvrir à une forme d’inconnue pour mieux s’en nourrir. Cette ébullition s’oppose à celle de Marshall, aussi survolté qu’abruti, sorte de Playmobil musko-trumpien asexuel piloté par sa femme de l’ombre (Toni Collette) qui se fantasme leader politique clairvoyant. Le miroir grossissant à l’actualité dont le film se fait malgré lui le reflet – rappelons que le projet a été tourné en 2022 – fait office de catharsis réjouissante dans ces discours grossiers d’intolérance et de domination où les bras se tendent un peu trop en l’air. Malheureusement, passé ce cœur satirique qui ne manque pas d’évoquer le mordant de Starship Troopers (Paul Verhoeven, 1997) dans sa représentation débridée et grotesque du pouvoir, le cahier des charges du blockbuster revient à la charge, accompagné du travers discursif de l’auteur. L’action doit prendre le pas sur le reste via la pulsion génocidaire de Marshall contre le peuple de vers (rappelant celui de Nausicaa de la vallée du vent (Hayao Miyazaki, 1984)) et amène Nasha à adresser en gros plan un monologue résumant les thématiques abordés (écologie, droit à la personnalité, anti-impérialisme…). Un excès de trop, regrettable tant les aspérités apportées par le contexte de production au style de Bong Joon-ho le rendent par ailleurs excitant par ses tentatives de contournements d’un système qui finit par planter quelques griffes. Mickey 17 a néanmoins le mérite, comme le carton final en atteste en renommant le film Mickey Barnes, d’avoir une personnalité et un franc parler qui se font rares ces temps-ci dans un cinéma américain à gros budget vite sans tâche (ni de sang, ni d’autre fluide non glacial) et réduit au spectaculaire. 

La solution serait-elle ainsi l’extraction totale dudit système pour proposer autre chose ? En arrivant au Delphi Filmpalast – l’un des plus beaux mono-écrans du festival –, le critique festivalier s’aventure sur les terrains de la section Forum, temple de la marginalité et incarnation berlinoise de la “curiosité” mentionnée plus tôt. Venir au Delphi, c’est s’exposer à un public autre, se rapprocher d’une faune qui n’a pas froid aux yeux et chaud au cœur, bref c’est sociabiliser au cinéma – et non pas devant un film – pour le meilleur et pour le pire. C’est participer conjointement à envisager les choses différemment, à parler (les premières sont systématiquement accompagnées d’un temps d’échange) et à voir des réactions polarisées. C’est une sélection qui donne le sentiment que quelque chose se joue, sur l’écran et dans la salle, laissant lieu à une part d’aléatoire sans garantie de qualité, ce qui n’est pas rien. little boy de James Benning, nouvelle réflexion documentaire de cet octogénaire chevronné et accueilli comme une rock star, ne déroge pas à cela en retraçant soixante ans de son pays à travers un curieux dispositif sur un peu plus d’une heure. Il y est question de mains et de voix, toutes différentes. Après un carton indiquant une année (de 1961 à 2016 en passant, entre autres, par 1984), les premières peignent des maquettes miniatures de bâtiments publics pendant que résonne en fond une chanson populaire d’antan dans son intégralité (par exemple, What did you learn in school today ? de Pete Seeger). Une fois la musique finie, un nouvel écran noir introduit la maquette terminée, accompagnée cette fois d’un discours prononcé lors de l’année précisée ; cela va des adieux d’Eisenhower au discours de Truman sur Hiroshima en passant par une attaque contre Trump et la mise en avant des civil rights. Remonter le passé pour mieux comprendre le présent et comprendre que rien – ou si peu – a changé semble proposer Benning dans un geste qui pourrait tomber dans la vanité et une certaine amertume contre l’aujourd’hui. 

© James Benning, 2025. Courtesy the artist and neugerriemschneider, Berlin


Il n’en est en réalité trop rien puisque, se plaçant à hauteur d’enfant et changeant constamment les mains qui travaillent, le cinéaste raconte une autre histoire. Celle qui montre que l’Amérique telle qu’on la connaît est le fruit d’un travail collectif et artistique qui oublie trop la diversité d’origine de ses contributeurs. Sans tomber dans la démagogie, Benning crée l’utopie de la reconnaissance par les uns et les autres de leur apport, le tout traversé par une mélancolie découlant d’une peur de l’extinction que le chapitre inaugural sur un squelette de dinosaure annonce. Une prémonition auquel répond le plan final sur une ogive nucléaire réduite, seule maquette dont on ne voit pas qui l’a fabriquée : elle est ce monstre originel de la modernité qui ronge l’espoir pour lequel il faut se battre pour maintenir le feu. Difficile de ne pas repenser à l’épisode 8 de Twin Peaks : The Return du regretté David Lynch qui dresse lui aussi cette hypothèse dans un formalisme explosif et sensoriel par son exploration du nuage, preuve du traumatisme vécu par une génération qui cherche à saisir l’absurdité qui l’entoure. Une épreuve du temps qui ne peut tristement pas convaincre tout le monde, entre les fuyards bruyants et les faux courageux qui s’évadent sur le téléphone. Ce sont peut-être là les limites d’un cinéma radical – dont Benning a conscience, lui qui s’inquiète du potentiel ennui causé par le film – condensé dans une idée ; voir le monde comme un jeu d’enfant en est pourtant une bien poétique. Pas tant de réponse à nos interrogations initiales qu’une multitude de nouvelles questions mais c’est sûrement ce que le critique festivalier doit espérer de son périple. Fêtons cela et rajoutons une séance au calendrier du lendemain.

Dreams de Michel Franco. Avec Jessica Chastain, Isaac Hernández, Rupert Friend… 1h40.

Mickey 17 de Bong Joon-ho. Avec Robert Pattinson, Mark Ruffalo, Toni Collette… 2h17. 
Sortie le 5 mars.

little boy de James Benning. Avec Nelson de Los Santos, Johnan Jahromi, Alessandro Steccioni… 1h14.

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