Alors que Cannes avance, les attentes se dessinent autant que les déceptions. Passées les premières séances, on se rappelle que le festival est souvent synonyme d’effervescence filmique mais pas nécessairement de qualité. Les cinéastes sont aussi nombreux que les échecs, les tentatives moyennes ou les résultats convenus. C’est l’occasion de rappeler cette fatalité critique : hélas, tout film n’est pas bon à retenir, tout cinéaste n’est pas fait pour marquer l’histoire esthétique de son médium. L’un des travaux du critique est donc de mettre à jour les potentiels, affirmer son intérêt envers des carrières prometteuses et à l’inverse convier à partager son désarroi quand le film ne suit pas. Mais qu’une chose soit claire, découvrir des auteurs bons ou mauvais n’est jamais un désagrément. Dans une industrie de plus en plus sévère avec les nouveaux cinéastes (tant en termes de production qu’en termes de distribution), il est important de savoir repérer quels regards sauront le mieux cerner le contemporain et de la manière la plus juste. Comme on a pu l’expliquer dans le premier compte rendu, Cannes est particulièrement efficace pour confronter dans un espace commun cinéastes confirmés et en confirmation, c’est un révélateur de talent comme un rehausseur de standards. Comment bien choisir au milieu de l’arrivage perpétuel de nouveaux films ? Peut-on seulement bien choisir ? La solution facile est de se soumettre à la curiosité, et c’est parfois une bonne solution.
À ce titre, La mort n’existe pas de Félix Dufour-Laperrière présenté à la Quinzaine a de quoi intriguer par sa proposition : un film d’animation québécois sur un groupe de jeunes militants qui planifient une attaque armée contre de riches propriétaires. Sauf qu’entre les phantasmes et la réalité, le fossé est parfois trop grand. Ici, l’attentat échoue et Hélène, une des participantes, voit ses camarades se faire abattre les uns après les autres tandis qu’elle décide de fuir dans les bois. S’ensuit un récit de détresse mentale où la protagoniste révise ses convictions et ses regrets, hantée par les fantômes de ses amis. Le choix de l’animation est cohérent dans l’exercice de reconstruction d’une psychologie chaotique qui se répercute sur l’environnement, la nature qui se difformise oscillant entre le rêve et le cauchemar éveillé. C’est la grande force et également la plus grande faiblesse du film : cet impressionnant désordre coloré s’articule au service d’un propos extrêmement plat et convenu dans la caste des récits engagés. Si l’introduction promet de donner lieu à une réflexion sur la condition capitaliste sous forme de survival halluciné, cet engagement s’avère beaucoup trop léger. Le propos ne se résume qu’à des discussions à l’allure semi-philosophique sans inspiration entre Hélène et ses fantômes autour du feu.
C’est que le film est pressé : tout ce qu’il entreprend en termes d’idée narrative (Hélène développe une forme de pouvoir qui lui permet de contrôler la vitalité des organismes) peine à s’épanouir dans la teneur compacte du long-métrage, 1h12 et une idée par minute, le fil est très vite perdu. Mais son plus gros problème est sans doute d’ordre moral, un attachement glaçant avec sa propre violence qui la magnifie, la regarde de face et s’en délecte comme ce ralenti sur un visage qui explose lors de l’attentat raté, ou le suivi minutieux du dépeçage d’un lapin. La mort n’existe pas regarde avec une complaisance commune personnages comme spectateurs, il joue la carte d’une brutalité donneuse de leçon et d’un cynisme omniprésent n’aidant pas à combler l’autosatisfaction de ses discours.
Du côté d’Un Certain Regard, Lumière pâle sur les collines de Kei Ishikawa a lui aussi des allures de film hanté. Adapté du roman éponyme du prix Nobel de littérature Kazuo Ishiguro, le récit est celui de la vie d’Etsuko dans deux époques séparées, dans les années 50 – sous les traits de Suzu Hirose – à Nagasaki et dans les années 80 – sous les traits de Yoh Yoshida – en Angleterre où elle raconte à Niki (Camilla Aiko), sa fille journaliste, les péripéties de son passé et plus particulièrement sa rencontre avec sa voisine Sachiko (Fumi Nikaido) et sa jeune fille solitaire. Comme convenu avec ce type de narration, les deux périodes s’emmêlent et se répondent, la relation entre Niki et Etsuko évoluant à mesure que les mensonges se dévoilent et que les mystères s’éclaircissent. Le premier aspect flagrant du film est son manque de clarté volontaire qui porte toutes les marques du cinéma à twist, celui qui sème des indices comme le petit poucet sème des cailloux : en oublier un seul c’est perdre son chemin et se faire surprendre par l’arrivée. Le flou des relations au cœur des nœuds scénaristiques (comme ce fut le cas avec A Man, le précédent film du cinéaste) mène la véracité de chaque moment à être interrogée, d’autant plus que ce passé est subjectivisé par sa forme de discours direct d’Etsuko. Durant un temps, le procédé fait mouche, en particulier par la multiplication progressive des points de vue propre au cinéma japonais contemporain (L’innocence de Hirokazu Kore-eda, Contes du hasard et autres fantaisies de Ryusuke Hamaguchi) qu’on se voit mal refuser. Si ça ne marche que « durant un temps », c’est à cause de l’avalanche d’intrigues écrasantes sans réelles finalités (la relation avec le mari d’Etsuko, la carrière de journaliste de Niki) qui devient flagrante vers la moitié du film.
Ce « flou » laisse place à une confusion qui n’est jamais contrebalancée par aucune idée esthétique novatrice. Le véritable point noir de Lumière pâle sur les collines est au final sa banalité confondante. Durant une scène où Etsuko et Sachiko discutent sur un pont de leur condition en tant que femmes au Japon, la caméra vient durant un instant les iconiser en contreplongée avec rayon de lumière divine et musique inspirante embaumant la scène. La platitude abyssale du segment n’est malheureusement pas l’exception mais la règle ; le film est d’une gentillesse plate dans sa réalisation autant que dans son propos, il en devient vite oubliable, ne proposant jamais de réelle fulgurance pour le consolider. À vouloir tout bien faire et rendre justice à l’entremêlement du roman initial, le résultat final n’est justement rien de plus qu’un roman filmé sans prise de risque. Durant la présentation, Kazuo Ishiguro a déclaré que son livre était très mauvais, mais pour bien se rattraper a enchaîné en disant que souvent les mauvais romans font des grands films. Bel et bien ironique qu’au final il a sans doute raison, mais que le roman est sans doute encore meilleur que le film.
Le début de la compétition officielle tranche radicalement avec l’afflux d’éléments visuels et narratifs des autres sélections. Deux procureurs de Sergueï Loznitsa adopte un style beaucoup plus épuré, immédiatement repérable dans la continuité des œuvres du cinéaste ukrainien, fictions (Donbass, 2018) comme documentaires (Funérailles d’État, 2019) tout en sachant proposer un renouvellement notable dans l’approche de l’histoire. 1937 en URSS, Alexander Kornev (Aleksandr Kouznetsov) est un juriste enquêtant sur les conditions de détention d’une prison dans la région du Briansk après qu’un détenu ait réussi à lui transférer une plainte, miracle inespéré puisque le NKVD fait disparaître ces missives pour perpétuer son cycle autoritaire. Deux procureurs est un film carcéral jusqu’à son cadrage, hyper géométrique et renfermé. Loznitza n’a pas peur de la rigueur, encore moins de la redondance, son 4:3 en plans fixes emprisonne ses personnages comme sa mise en scène. La confrontation entre le prisonnier interpellé et Kornev dans la première partie procède à l’aboutissement de ce processus mécanisé : des relations sociales réglementées, surveillées et restreintes même hors des bâtiments, une raideur de l’être humain qui est le résultat direct de son système.
Ce processus évoque également une entreprise de fatigue, voire d’endormissement (Kornev lui-même somnole à deux reprises lors de scènes de discussions) à mettre en parallèle de nouveau avec ce régime totalitaire qui endort les consciences et les vide de leur substance. Kornev semble être une exception, directement en prise avec le système et dévoué à le dénoncer, il se démarque par son impulsion à se soulever et sa jeunesse (à laquelle il est d’ailleurs souvent renvoyé) qui le rendent immédiatement suspect dans ce flot de normalisation. De cette manière, on tentera constamment le de remettre à sa place, comme lorsqu’il invoque un rendez-vous d’urgence avec le procureur général qui lui est refusé. Dans la masse de corps vides et la claustrophobie du cadrage, plus rien ne semble réel et le jeune juriste tient un rôle de boussole, de repère humain dans un complexe déshumanisé. Et puis arrive ce court moment de grâce dans le bâtiment de justice où une secrétaire fait tomber ses papiers dans les escaliers. Comme un déraillement dans une série d’engrenages, toute l’agitation cesse pour un temps, les automates assistent à la scène et redeviennent humains dans la procession d’égalisation du plan.
Qu’est ce qui rend Deux procureurs plus remarquable que les deux autres films ? Ce n’est pas tant un choix de sujet qu’un choix vers la simplicité de son déploiement, savoir se débarrasser du trop-plein narratif pour ne retenir que l’essentiel. Le plus grand tour de force de Deux procureurs est de réussir à faire éprouver l’époque stalinienne par la mise en scène. L’esthétique comme moteur d’impression et de ressenti, il ne faut finalement pas grand-chose d’autre et le comprendre est ce qui fait la différence entre un film que l’on retient et un film que l’on oublie.
La mort n’existe pas écrit et réalisé par Félix Dufour-Laperrière. Avec les voix de Zeneb Blanchet, Karelle Tremblay, Mattis Savard-Verhoeven… 1h12
Date de sortie à déterminer
Lumière pâle sur les collines, écrit et réalisé par Kei Ishikawa. Avec Suzu Hiroze, Fumi Nikaido, Yoh Yoshida… 2h03
Sortie le 15 Octobre 2025
Deux procureurs, écrit et réalisé par Sergei Loznitsa. Avec Aleksandr Kuznetsov, Aleksandr Fillipenko, Anatoliy Belyy… 1h58
Sortie le 12 Novembre 2025


