Cannes #3 : Déboires éthiques

Le précédent compte-rendu a risqué d’affirmer une idée reçue qui n’a pas lieu d’être, celle qui soutiendrait que les films de la sélection officielle seraient de facto de meilleure qualité que ceux des autres sélections. Argument d’autorité qu’il faut défaire dès à présent tant déterminer quel film sera en compétition ou non est un choix également dirigé par des intuitions personnelles, des convictions politiques et esthétiques, ou même du copinage. Cette année une décision le prouve : la sélection dans la Quinzaine de Yes de Nadav Lapid, cinéaste israélien qui était en sélection officielle pour Le Genou d’Ahed en 2021. Une unanime interrogation surgit après la diffusion du film lors de la seconde semaine du festival : « comment ce film ne peut-il pas être en sélection officielle ? » Et la réponse est toute trouvée : en plein massacre de la bande de Gaza, qu’une critique de la société israélienne contemporaine aussi violente soit diffusée dans le grand palais et ait une chance de remporter la plus haute distinction cannoise inquiète. Si la sélection officielle ne fait jamais consensus, elle ne prend pas non plus de risques qui puisse ternir son image, on préfère y inscrire des films dont la force politique reste affirmée sans diviser (la palme à Un simple accident de Jafar Panahi). La variété inégale des films de la compétition officielle modèle parfois des interrogations qui vont dans l’autre sens : « Comment ce film a-t-il pu se retrouver ici ? »

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Dossier 137 de Dominik Moll (dont une critique plus détaillée arrive bientôt) est typiquement le genre de long-métrage qu’on pourrait s’attendre à trouver en officielle. Inspiré d’un fait divers survenu lors du mouvement des gilets jaunes en 2018, Stéphanie (Léa Drucker) enquêtrice à l’IGPN reçoit sous le coude le dossier d’un jeune homme défiguré par un tir de LBD dans le crâne lors d’une manifestation. Sous la même teneur que pour La nuit du 12 (2022), Moll déploie une structuration de récit se voulant ultra-objective. Les nombreux parallèles avec des caméras de surveillance traduisent mieux la vision qu’a le cinéaste sur son approche, sa caméra elle aussi surveille et dévoile les éléments tels qu’ils sont (une des preuves déterminantes sera la vidéo prise par une femme de chambre avec son portable). Mise à part l’ambiguïté morale d’une policière qui enquête sur des collègues que nous impose le récit, il est globalement assez frontal et laisse rarement planer le doute sur la culpabilité des agents, quitte à parfois jouer la carte du misérabilisme lors des altercations entre Stéphanie et la famille de la victime. En résulte une intrigue qui va droit vers où elle désire l’emmener : un profond sentiment d’injustice dont la comparaison avec Le procès Goldman (Cédric Kahn, 2023), un autre film de mise à mort de l’état policier fait mal, justement car celui-ci engage un regard réellement dénonciateur. Dans son absence de véritable point de vue, Dossier 137 ne dépasse jamais le stade de reportage « fictionnalisé », un rapport de stage qui se parachève dans la séquence de discussion finale entre Stéphanie et sa supérieure. Les deux points de vue se confrontent sans se concilier, synthétisation d’un débat de sourds « droite vs gauche » qui ne suffit largement pas à créer une quelconque forme d’intensité politique, risquant par là même de tomber dans le centrisme.

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Eddington d’Ari Aster est lui aussi un peu un récit « policier » mais prend un virage radicalement différent, celui de la satire burlesque qui aura pour grand principe la mise à nu des absurdités de la société américaine. Il n’y a qu’à voir la cascade de sujets ultra-modernes que le film évoque frontalement : le COVID, le mouvement Black Lives Matter, la cryptomonnaie (qui porte dans le film le nom d’un Pokémon, rappelant les aberrations sous lesquelles les monnaies virtuelles sont labellisées), les accusations de violences sexistes et sexuelles, Facebook… Un joyeux bordel qui, cerise sur le gâteau, s’articule en fond d’une élection à la place de maire que convoite le Shérif Joe Cross (Joaquin Phoenix). Son nom pas du tout subtil trahissant ce qu’il est de la tête au pied : un immense réactionnaire maladroit qui est une énième représentation, s’il en fallait d’autres, du retour de Trump au poste de président américain. La carrière d’Aster semble avoir pris la direction de Beau is afraid plus que d’Hérédité, soit un enchaînement de scènes d’une démence dégénérative (une altercation sur le port du masque en supermarché, un faux-évangéliste qui part convertir Louise Cross (Emma Stone) à base de tirades ridicules) qui tire profit du potentiel comique de Joaquin Phoenix en bouffon pleurnichard.

Tout ça c’est bien beau, sauf qu’il ne faut pas attendre longtemps avant que le film ne se mette des bâtons dans les roues tout seul : dans un régime comparable à celui de South Park, il tape sur tout le monde avec une intensité jubilatoire égale. À mesure, l’objectif est d’atteindre un point d’orgue paranoïaque où se révèle l’abomination de l’être humain d’aujourd’hui. Ce glissement horrifique, attendu chez Aster, sous-entend qu’il faille en amorce mettre sur un étrier commun fascistes et antifascistes et, au summum de l’improbable, jeunes blancs pro-Black Lives Matter et un policier noir censé les intercepter. Dans une scène lunaire, un jeune homme retranscrit à sa famille un discours sur l’oppression blanche calqué sur celui d’une camarade militante dont il est amoureux. La réponse du père est directe : « Es-tu attardé ? Tu es toi-même blanc ! » Dans son grand projet de satire collective, non seulement Aster dépeint les soutiens aux mouvements antiracistes comme des perroquets incapables de développer une pensée unique mais affiche en plus son incapacité à capter l’essence même des discours qu’il met en scène. À force de vouloir offrir de la substance au bouillon satirique, Eddington mélange ensemble tout et n’importe quoi dans l’espoir que le résultat soit suffisamment indigeste pour que son apparence d’hystérie collective comique sache dissimuler l’apparente vérité : le cinéaste lui-même ne comprend strictement rien à ce qu’il raconte. On vit vraiment dans une société.

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En marge de cette société, il y a les ravers de Sirat, qui dansent dans les montagnes marocaines lors d’une rave clandestine tandis que Luis (Sergi Lopez) recherche Marina, sa fille disparue, accompagné par son fils Estéban (Bruno Núñez). Lorsque l’armée démantèle la fête, Luis se met à suivre un groupe de fêtards qui se dirige vers une autre rave dans laquelle pourrait bien se trouver Marina. C’est l’heure de la descente aux enfers qu’avait annoncé le titre : le Sirat est un pont « aussi fin qu’une lame épée » qui surplombe l’enfer, dans le cas présent l’intense traversée du désert bordée de chemins complexes par deux camions et une voiture aux vivres limités. Deux imaginaires sont conviés dans ce road trip tragique, Sorcerer de William Friedkin (1977) pour la dangerosité du terrain, et Mad Max : Fury road de George Miller (2015) pour l’imagerie sablonneuse d’une cohorte de véhicules traversant le sable à toute allure. Oliver Laxe y plaque également l’idée convaincante d’un « paysage sonore », les falaises formant des vagues de son épousant la rythmique des morceaux d’électro et de hard tech qui jalonnent le film. Quand un zoom est amorcé dans le cœur d’une enceinte, une autre approche vient saisir l’ensemble du récit, l’appel du vide et l’inamovible épée de Damoclès qui surmonte les personnages. La nature est aussi là pour leur rappeler leur petitesse et l’invariabilité de leur destin.

C’est au centre de ce tragique que réside le problème majeur du film, toute scène n’existe que pour s’accorder à un procédé sadique de mise en empathie des personnages pour mieux les pulvériser par la suite. Jusqu’à sa seconde moitié, Sirat éprouve de sincères marques d’affections pour ses marges, les ravers exultent dans une liberté de mouvement folle et devant une caméra qui ne les juge jamais. Mais comment concevoir que cette monstration est un cri du cœur quand les inserts précédemment nommés viennent découper ces instants pour les ramener sans cesse à leur impitoyable destin ? Celui-ci ne saurait tarder à arriver, la seconde moitié du film débutant par la mort abrupte d’un des personnages pour ensuite progressivement dévier vers l’affaissement de tous les autres. C’est par cet accident que le film prend un détour inexcusable : la scène est d’une gratuité abominable (un frein à main qui lâche) et est la preuve soit d’un laisser-aller scénaristique, soit d’un procédé de mise en scène volontairement cruel, au pire des deux. Le climax sur un champ de mine confirme l’entreprise détestable bien rodée depuis les prémisses du récit : la mort est une question de sensation, le diablotin dans la boîte qui peut surgir quand on s’y attend le moins. Sensationnaliste, fataliste, fasciné par sa propre autodestruction, rejetant tout principe émotif à long terme et invoquant même une logique mystique dans son final, Sirat n’a au final plus rien pour lui que sa vérité nue : un doigt d’honneur de petit malin qui aime se délecter de l’immoralité.

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S’il faut bien retenir quelque chose de Sirat, c’est que « l’esthétique est affaire de morale » n’est plus tant une banalité que ça. S’il fallait une autre preuve qu’il est toujours préférable de choisir la tendresse au cynisme, même au risque de paraître niais, une seule courte séquence de La petite dernière de Hafsia Herzi suffit : une maman qui accroche le diplôme du baccalauréat fraîchement obtenu par sa troisième fille à côté des deux autres, et qui les regarde longuement. À première vue, la réalisation de la cinéaste française peut paraître assez vide, de la caméra épaule ou du zénithal quand un beau panorama s’offre à vue. Mais parfois elle surprend par ses longueurs, ses insistances sur les regards, les visages et les attitudes, agrémentées de légers zooms tout aussi surprenants. C’est la grande qualité du cinéma de Herzi, celle d’offrir une modernité de regard époustouflante. Fatima (Nadia Melliti, prix d’interprétation féminine) sort du lycée et découvre timidement son homosexualité en plein cœur d’une famille musulmane pratiquante. La petite dernière fait du bien dans son absence totale de mélodrame, la caméra préférant palper les élans peu assurés de Fatima dans ses rencontres avec d’autres filles (dont une dans une voiture qui lui expliquera comment mieux s’y prendre) que de lui accoler une fatalité due à sa religion. Même quand une de ses compagne, Ji-Na (Park Ji-Min) coupe court à la relation subitement à cause de sa dépression, le film a l’intelligence de ne pas en faire un nœud scénaristique omniprésent, et préfère faire varier les pérégrinations amoureuses de sa protagoniste : la vie continue.

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L’actualité sans complexe bienvenue du long-métrage apporte un vent de fraîcheur aux questions de représentations récentes. La parade de la pride ou une soirée techno lesbienne, Hafsia Herzi filme toutes ces manifestations de fiertés avec une joie communicative. Savoir montrer ces nouveaux phénomènes avec autant d’attention (et donc de respect) est un enjeu esthétique contemporain important. Autant que d’avoir la liberté de montrer de jeunes étudiants faisant référence aux zinzins de l’espace à l’orée d’une blague.Ça n’a l’air de rien comme ça, mais en 2025, mettre tout cela en scène est déjà un geste surprenant d’audace. En s’affirmant politiquement, piochant dans le réel sans prendre de pincette tout en sachant l’inscrire dans un dispositif cohérent, La petite dernière a toutes les marques d’un film « nouveau ». Peut-être est-ce ça au final qu’on attend d’un film en compétition officielle.

Dossier 137 écrit et réalisé par Dominik Moll. Avec Léa Drucker, Guslagie Malanda, Stanislas Merhar… 1h55 – En salles françaises le 19 Novembre 2025

Eddington écrit et réalisé par Ari Aster. Avec Joaquin Phoenix, Emma Stone, Pedro Pascal… 2h25 – En salles françaises le 16 Juillet 2025

Sirat écrit et réalisé par Oliver Laxe. Avec Sergi López, Bruno Núñez, Jade Oukid… 1h55 – En salles françaises le 10 Septembre 2025

La petite dernière écrit et réalisé par Hafsia Herzi. Avec Nadia Melliti, Park Ji-min, Amina Ben Mohamed… 1h46 – En salles françaises le 22 Octobre 2025

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