Cannes #5 : La folie des grandeurs

Cannes s’arrête. Subitement il faut repartir en sachant que bien des films n’ont pas pu être visionnés ou même envisagés. Quelque part sommeille un autre festival rempli d’autres occasions manquées. Le but n’a jamais été cependant de cerner Cannes dans son intégralité, plutôt de tenir compte d’une actualité formelle qui passe nécessairement par ces événements dans lesquels on doit sélectionner, organiser dans un temps limité ses choix, se heurter aux impossibilités pour certaines projections. Les divergences de point de vue auront tôt fait de dresser des postulats parfois contradictoires sur l’état de l’industrie si le hasard qui régit les différentes inscriptions sur les projections proposées avait mené vers un tout autre panel de films. Il est plus plaisant de justifier sa venue par la volonté de rassasier une faim filmique, ce petit plaisir sucré de pouvoir savourer des œuvres qui ne sortiront en salles que dans quelques mois, parfois même dans un an. Devenir l’émissaire d’une tendance, la voix qui porte un film auquel on croit ou duquel il faut se méfier. Couvrir Cannes a aussi sa part d’injustice, on ne peut pas tout supporter et cela sous-entend d’élever certaines propositions au détriment d’autres, de choisir si notre choix se porte dans la défense des petits ou dans les films aux ambitions plus faramineuses, concrètement destinées à retenir une attention privilégiée par une audience populaire dont nous faisons également partie.

Dans la catégorie qui n’a pas besoin d’un rapport critique exhaustif pour se maintenir en forme : les œuvres de Wes Anderson, qui bien que présentes en compétition officielle à chaque nouvelle itération repartent bredouilles. The Phoenician Scheme sera-t-il le miracle qui inversera la tendance ? Toujours pas et ce n’est pas faute d’essayer : casting invraisemblablement prestigieux (Benicio Del Toro, Scarlett Johansson, Michael Cera, Tom Hanks, Brian Cranston…), grande fresque baroque à la Orson Welles et une plastique toujours aussi inimitable mais qui peine à se renouveler. Pour autant, cette apparente tenue statique du procédé n’empêche pas quelques innovations, la plupart du temps d’ordre comique et rythmique (cela se remarque surtout dans la corporalité déroutante des affrontements, comme ce duel de Looney Tunes entre Cera et Del Toro). Il y n’y pas non plus de charivari dans le récit : des péripéties au format épisodique d’un riche entrepreneur, Zsa-zsa Korda (Benicio Del Toro) partant convaincre d’autres magnats d’investir dans son futur projet, la logique narrative des saynètes se construisant par les rencontres avec ces potentiels acheteurs. Le projet : rénover les infrastructures hydrauliques de la Phénicie par l’exploitation d’esclaves. Vu l’absurdité éthique du projet, tout un chacun est en droit de s’attendre à ce que le film remette Zsa-zsa à sa place pour s’achever sur une belle leçon de morale sur l’expansionnisme.

Copyright Focus Features / Universal Pictures

Mais de surplomb, comme tous les autres Anderson récents (à peu près depuis The French Dispatch), le régime formel épuisant assomme et façonne un univers ludique qui enrobe les enjeux politiques et les transforme en facéties. Les maquettes ne tentent à aucun moment d’offrir une lecture contestatrice du protagoniste quitte à donner l’impression de vouloir noyer le poisson par l’absurde (on pense notamment à une scène de négociation qui se joue par une partie de basketball.) S’il est certain que le projet initial du cinéaste n’est pas de faire un film colonialiste, son « présentationnalisme » aseptise toute forme de critique conclusive adressée à son personnage principal et rend de fait Zsa-zsa plus sympathique que pingre, et ce malgré les (inutiles) tentatives de remarques que lui adressent ses comparses (« Mais vous êtes bien contre l’esclavage ? » répété à titre de blague indigeste.) C’est bien la grande tristesse de The Phoenician Scheme car le film respire, alimenté d’un impressionnant souffle de vitalité qui redessine chaque nouvelle péripétie et les convertit en petite forme de fascination, à la manière d’une aventure de Picsou par Don Rosa. L’escapade dans la jungle, par ses décors studio et la vigueur jubilatoire des interactions (un combat, un saut dans les sables mouvants) devient empreint d’une liberté envieuse qui s’affirme pleinement dans le cadrage méthodique du cinéaste. Mais face au manque de conscientisation de sa propre forme, l’entreprise Andersonienne s’avère plus proche de l’opium impérialiste que de la satire vitaminée.

Les années 2020 ont vu émerger une espèce de vague de films d’époque auteuristes à gros budget provenant du Japon (Hokusai de Hajime Hashimoto en 2020, Le joueur de go de Kazuya Shiraishi en 2024…) qui semblent bien plus adressés à un public international qu’à un public purement japonais. Miser sur un exotisme des figures historiques ou des coutumes pour attirer un public avide de découvertes orientales est une stratégie relativement nouvelle qui voit une nouvelle extension en la présence de Kokuho de Lee Sang-il, présenté à la Quinzaine. Le sujet est cette fois le théâtre kabuki et le Rise & Fall de Kikuo (Ryo Yoshizawa) dont l’entièreté des 50 ans de carrière est racontée. Fils de yakuza fuyant le milieu à la mort du patriarche, il entre dans l’école d’un maître de l’art du Onnagata. Le kabuki étant interdit aux femmes, ce sont des hommes qui doivent se grimer en actrices et parler, bouger et s’exprimer comme ce à quoi la tradition théâtrale s’attend d’un rôle féminin. Voix aiguë, gestuelle gracieuse, visage et vêtements pâles… L’émotion esthétique est provoquée par la puissance d’incarnation de l’acteur (« tu dois vraiment donner l’impression d’être une femme ! » lui lance son mentor), devenant de ce fait l’enjeu sensible principal du long-métrage, et la particularité sur laquelle se reposent ses espoirs internationaux. C’est bien beau de dire que Kikuo joue la Onnagata à merveille, encore faut-il pouvoir donner à le ressentir.

Copyright Pyramide Distribution

Premier échec : peiner à constituer un regard original sur la performance théâtrale, ce qui est un sacré comble pour un film sur le kabuki étant donné la précision légendaire que requiert cet art, toute la grâce dans la finesse des mouvements. Lee Sang-il ne fait que le survoler, le montage ne s’adapte jamais au rythme élégant des gestuelles, préférant enchaîner les plans rapides sans intensité qui ne laissent pas de temps pour contempler la justesse des sujets filmés. Au lieu de cela, le cinéaste invoque cette espèce de joker du fainéant : montrer une exultation publique et critique pour prouver la qualité de la performance plutôt que de se concentrer sur les arguments matériels qui l’ont réellement rendue exceptionnelle. Second échec, le récit d’une banalité au-delà du confondant, voire du déjà-vu total : un long Rise & Fall de deux acteurs de théâtre rivaux dans le milieu du siècle évoluant en corrélation avec les mouvances politiques de leur pays. Des pieds à la tête, c’est une reprise complète d’Adieu ma concubine de Chen Kaige (1993) délocalisé, mais cette fois les obstacles n’ont aucune concordance politique (des histoires de tromperies, le diabète du maître et de son fils) laissant la narration flâner sans besoin de se rattacher à aucun repère temporel, la rendant quasiment hors-sol. Kokuho en devient un film malléable, juste efficace pour raconter, sacrifiant la sincérité au profit d’une exécution convenable. Un gros projet de studio, sans rien qui n’aille plus loin.

Il y aura donc une belle conclusion à ce festival : ce sont encore et toujours les petits films qui réussissent à proposer la meilleure définition d’un renouvellement des codes cinématographiques en refusant le modèle, le calque classique, le kit du cinéma « efficace » qui se mord la queue en ne sachant plus quoi offrir de novateur à montrer. On aura longtemps cherché cette « esthétique contemporaine » qui fut un peu le fil rouge de ces rapports cannois. En même temps, si un projet ne s’affirme pas en marge des schémas esthétiques standardisés, quelle ambition de s’y montrer? Bons comme mauvais films,  pouvoir constater la rigueur de certain·es cinéastes à se maintenir dans une forme de cinéma en lutte contre le statu quo est la plus grande victoire que l’on puisse espérer.

The Phoenician Scheme, écrit et réalisé par Wes Anderon. Avec Benicio Del Toro, Lia Threapleton, Michael Cera…
Sorti en salles le 28 Mai 2025.

Kokuho, écrit par Satoko Okudera, réalisé par Lee Sang-il. Avec Ryo Yoshizawa, Ryusei Yokohama, Soya Kurokawa…
En salles françaises le 7 Janvier 2026.

0 Commentaire

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture