Le cinéma de David Cronenberg, depuis toujours habité par la mort, la prend aujourd’hui à bras le corps. Après La mort de David Cronenberg (2017) où il observe l’espace de quelques secondes son propre cadavre, Les Linceuls débarque comme une seconde étude du trépas par un prisme méta. Cette fois-ci, le cinéaste canadien n’est plus celui qui décède mais celui qui, incarné par Vincent Cassel, vit le deuil de son épouse ; un drame survenu en 2017 pour Cronenberg avec la perte de Carolyn Zeifman. Du moins, c’est ce que l’on croit. À regarder de près, ce qui se joue dans ces suaires high tech qui permettent aux familles de suivre la décrépitude de leurs proches disparus en temps réel sur leurs téléphones creuse deux sillons contradictoires. D’une part celui d’une vie après la mort pour les défunts dont l’image n’est plus seulement un souvenir mais une nouvelle continuité ; d’autre part celui d’une mort pendant la vie, incarnée par l’aliénation d’un homme en passe de contaminer la terre entière.
S’il tente de passer à autre chose, entre des rendez-vous galants étranges dans le restaurant de son cimetière moderne et l’envie de déployer son business par-delà les frontières, il suffit d’un détail pour se demander si Karsh est plus vivant que celle qu’il regrette. Le corps sans vie de Becca (Diane Kruger) révèle pour la première fois des anomalies, sortes d’évolutions tardives de sa maladie passée, ce qui pousse Karsh à enquêter sur le traitement médical que sa femme a suivi. D’une interrogation légitime sur fond de jalousie mal placée – le docteur est le premier amant de Becca et le dernier à avoir pu toucher son corps – découle une paranoïa tentaculaire à tendance complotiste où tout le monde en voudrait au « génie » du numérique. Les Chinois avec lesquels il a conçu ses linceuls l’auraient trahi en étant à la solde du médecin, lui aussi chinois, pendant que les environnementalistes islandais seraient en passe de l’attaquer pour empêcher une implantation locale de GraveTech pour raisons environnementales. La réalité réside peut-être dans l’incapacité de Karsh à vivre lui-même, contraint de s’inventer un scénario de série B – que Cronenberg embrasse dans un élan d’ambiguïté qui convoque le Jacques Tourneur de Rendez-vous la peur (1957) : le monstre existe-t-il vraiment ?

Les Linceuls est un entremêlement de faux semblants et d’avatars : Cassel/Karsh est celui de Cronenberg ; Hunny est celui, en IA pour assister Karsh, de Becca tandis que Terry, soeur jumelle de la défunte, en est le parfait miroir. C’est dans cet entrelacs de relations que se tisse une ironie macabre, doublée d’un mélodrame pathétique. La technologie et ses évolutions les plus contemporaines, avec lesquelles Cronenberg a toujours tâché d’être en phase, est ici un objet tiraillé entre la fascination et le ridicule. Fascination par les possibilités offertes à l’image – la shroudcam sert à sauvegarder l’intime mais peut être détournée pour surveiller les masses – et ridicule par la désincarnation à l’œuvre, entre les métamorphoses incessantes de Hunny (d’ersatz de Becca à un koala, en passant par la version mutilée de la défunte) et la Tesla de Karsh, filmée à chaque trajet au point de créer un sentiment d’absurde publicitaire ; le pilotage automatique y est mis en avant, Karsh étant toujours passager derrière un volant en roue libre. Au milieu de toutes ces interactions, Maury (Guy Pearce), ex-mari de Terry, geek paranoïaque qui a codé GraveTech et Hunny, se méfie des intentions de son ex-beau-frère avec celle qu’il aime encore. Commence une danse trouble dont on ne sait jamais qui la mène entre les deux hommes, tous deux accrochés à la même image. Maury est persuadé que Terry va finir dans les bras de Karsh, lequel cherche à tout prix à revivre un instant avec Becca. C’est dans ce rapport à l’altérité féminine, à la sensation, que Karsh vit ; avant qu’il ne couche avec la mystérieuse Soo-Min Szabo (Sandrine Holt), femme d’un de ses futurs clients, il paraît impuissant. La cécité de cette dernière n’est d’ailleurs pas anodine, elle renvoie insidieusement aux altérations physiques de Becca dont elle finit ultimement par récupérer les stigmates. De même avec Terry, leur premier rapport est marqué par la redécouverte d’un corps faussement familier, déformé – Terry se vante d’avoir une poitrine plus imposante que sa sœur dans un dialogue qui laisse poindre un triste sourire – dans un long plan fixe offrant à voir deux corps essayer de s’allier pour faire revivre l’espace d’un instant les pulsations d’un tiers qui n’est plus.
Cette quête de l’autre, cruciale à l’heure de l’interconnexion, est ce qui motive Cronenberg, le cinéaste comme l’homme, conscient d’arriver à un point de rupture numérique avec le monde qui l’entoure. D’où l’enchâssement de complots vides de sens, intrigue à tiroir qui sert de prétexte à errer dans les ruines mentales de Karsh et le sentiment mélancolique qui se déploie face à ces figures anachroniques. Les Linceuls n’essaie pas d’être à l’heure, il assume son dépassement et son point de vue qui découle du regard d’un octogénaire qui a trop longtemps été en avance. C’est ce que symbolisent les suaires, invention cronenbergienne par excellence dont le créateur n’a pas pu anticiper qu’elle puisse devenir une arme géopolitique à fortes conséquences. Karsh/Cronenberg est un vieux mec qui essaie seulement de faire au mieux pour s’en sortir dans un monde vide du seul repère qui ait jamais compté ; rappelons que Carolyn Zeifman était avant tout une collaboratrice de l’auteur, depuis Rage (1977) jusqu’à A dangerous method (2011). Ne reste que la contemplation, celle de son propre corps vieillissant (rarement a-t-on vu Cassel autant dénudé, jusqu’à la scène, sublime, où il se laisse absorber par les cocons qu’il a confectionné) et de celui qui n’est plus mais qui, paradoxalement, vit davantage. “Body is the reality”, entend-on dans Les crimes du futur (2022). Or, à travers les anomalies sur le cadavre de Becca et les mutilations de son vivant, Cronenberg compose un poème visuel sur le féminin, mystère que l’homme voudrait posséder sans le pouvoir, mélange de fragilité et de résilience. Il n’y a rien de plus beau que ce qui échappe semble dire Cronenberg dans un élan d’apaisement, à l’image de cette fin sans éclats où rêve et réalité (par le corps de Soo-Min hybridé à celui de Becca) se confondent dans un avion emmenant Karsh vers de nouveaux horizons. Le lamento prend fin en points de suspension tandis que les vivants et les morts fusionnent une fois encore.
« Et je savais que moi, qui contemplais ces restes,
J’étais déjà ce mort, mais encor palpitant,
Car de ces ossements à mon corps tendre et preste
Il faut le cours d’un peu de temps »
Anna de Noailles, « Tu vis, je bois l’azur » dans Les vivants et les morts (1913)

Les Linceuls, écrit et réalisé par David Cronenberg. Avec Vincent Cassel, Diane Kruger, Guy Pearce… 2h.
Sorti le 30 avril 2025.