[CRITIQUE] Ama Gloria : Cherchez la nourrice

Comment, à 6 ans, peut-on encaisser le fait de voir disparaître de sa vie une personne qui vous a presque éduquée depuis votre plus jeune âge ? Pour sa première réalisation (après avoir co-réalisé Party Girl avec Claire Burger et Samuel Theis, Caméra d’or en 2014), Marie Amachoukeli propose un regard tendre sur les liens maternels.

Cléo est une enfant solaire, qui observe le monde à travers ses petites lunettes. Elle y voit surtout Gloria, sa nounou, qui s’occupe d’elle depuis des années après la mort de sa mère des suites d’un cancer. Leur quotidien est réglé comme du papier à musique, Gloria accompagne Cléo à l’école, au parc et même à son rendez-vous chez l’ophtalmologiste en lui soufflant à l’oreille les lettres qu’elle n’arrive pas à lire. Cette relation d’insouciance et d’amour est mise à mal lorsque Gloria apprend le décès de sa mère, l’obligeant à retourner au Cap-Vert pour s’occuper des funérailles mais aussi de ses enfants qu’elle a laissé au pays pour venir gagner de l’argent en France. La séparation l’ayant profondément affectée, le père de la petite la laisse s’envoler le temps d’un été qui pourrait bien être le dernier.

Le lien qui unit Cléo et Gloria nous est exposé de manière à ce qu’il nous touche par sa simplicité, l’amour et l’humour qui s’en dégagent. Des petits moments de bonheur qui passent par Gloria qui apprend à Cléo à prononcer les mots « tortue » et « baleine », Gloria qui la soigne après une chute dans le parc… La présence masculine est quasiment inexistante, le père de Gloria travaillant beaucoup si bien qu’il ne la voit que quelques minutes le soir. À ce stade, nous ne savons pas ce qu’il est advenu de la mère mais il est certain que Gloria en est devenue son substitut. Quand elle doit partir, c’est tout un édifice qui s’écroule pour Cléo, désormais sans repères avec un père qui, pour le peu qu’il doit faire, arrive encore à être en retard à son école. Comble de l’histoire, il lui a promis qu’elle irait aux prochaines vacances chez elle. C’est en voyant la profonde tristesse de sa fille qu’il finit par accepter.

© Filmcoopi

Une fois sur place, Cléo reprend des couleurs et de la vie. Elle rencontre les enfants de Gloria, découvre la vie locale mais surtout reste auprès de Gloria. La réalisatrice nous entraîne dans les pérégrinations de cette enfant avec un regard ultra tendre envers Gloria mais aussi son aînée qui attend un enfant ou encore son cadet qui voit d’un très mauvais oeil le retour d’une mère qu’il n’a jamais connue. Deux portraits se dessinent entre Cléo qui n’a connu que Gloria comme repère maternel et César qui voit en elle une simple étrangère qu’il ne peut appeler « maman » du jour au lendemain. Au milieu de tout ça, Gloria, qui tente de trouver un équilibre, autant désireuse de renouer les liens avec ses enfants sans pour autant abandonner Cléo. La question étant : est-ce réellement possible ? Inévitablement, Gloria retrouve ses racines et entreprend un futur dans lequel la petite n’a pas la place qu’elle espérait. L’heure est à l’acceptation pour cette enfant qui passe par une phase de déni assez violente (allant jusqu’à vouloir la mort du nouveau-né de la fille de Gloria pour que cette dernière puisse revenir en France avec elle). On pourrait regretter que cet aspect n’ait pas été plus développé, ce qui aurait permis une montée en tension plus importante et un rapport de force inédit entre les deux protagonistes. La résolution du conflit arrivant un peu vite, on reste sur notre faim.

Outre le point de vue de Cléo qui est abordé ici, à travers la caméra ou les séquences animées (miroirs de ses pensées et de ce qu’elle n’est pas encore capable d’exprimer), il y a également un sous-texte politique (qui n’est pas forcément développé vu qu’on est d’un point de vue enfantin mais bien existant). Celui de ces femmes obligées de migrer vers l’Europe pour trouver un travail et subvenir aux besoins de leur famille restée au pays. Ce choix de vie (si tant est qu’il en soit vraiment un) est peu exploité au cinéma, d’autant plus que la réalisatrice met aussi sur la table le sujet tabou de l’argent. La relation qui unit Gloria et Cléo est-elle uniquement basée sur l’argent ou sur quelque chose de plus fort ?

Comme bon nombre de premiers films, celui de Marie Amachoukeli n’est pas exempté de défauts avec notamment l’envie de raconter beaucoup de choses dans un laps de temps plutôt restreint. Cependant, sa façon de filmer l’enfance, la perte de repères et l’abandon à hauteur d’enfant fait de ce premier film quelque chose qui oscille entre douceur et amertume. C’est sans compter sur la révélation du film : Louise Mauroy-Panzani qui interprète Cléo, une figure attachante et solaire qui fait toute la beauté de ce long-métrage qui s’apparente comme un double récit d’émancipation qui, comme toute émancipation, peut être douloureux.

Ama Gloria écrit et réalisé par Marie Amachoukeli. Avec Louise Mauroy-Panzani, Ilça Moreno Zego, Abnara Gomes Varela… 1h24
Sortie le 30 août 2023

0 Commentaire

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture