Passer trois jours au festival Premiers Plans à Angers a été une expérience particulièrement inédite et amusante. Nous avons instinctivement priorisé le visionnage de courts-métrages au détriment des longs. Les propositions étaient tellement diverses et passionnantes que nous avons préféré découvrir un seul d’entre eux. Le hasard, ou plutôt la chance, nous a fait tomber sur un film aussi impressionnant qu’il sera primé par le jury de la compétition. En sortie de séance, le sentiment est là, s’insinuant dans nos synapses pétillantes de plaisir. Nous avons découvert une œuvre profondément passionnante dans le traitement d’un sujet plus contemporain que jamais, où Juan Sebastián Vásquez et Alejandro Rojas distillent leurs inquiétudes quant aux montées xénophobes.
Les valises peinent à fermer. Une excitation semble envahir l’appartement, où Diego et Elena ne cachent pas leur impatience à l’idée de commencer leur grand voyage : quitter Barcelone pour aller vivre aux États-Unis. De l’appartement, on les suit jusqu’au taxi où l’inquiétude commence à se mêler à l’ébullition ambiante. L’avion décolle dans peu de temps, il ne faudrait pas oublier son passeport. Mais ces quelques inquiétudes mêlées d’excitation ne sont rien face au calvaire qui les attend : au moment d’embarquer, la police des frontières les interpelle pour les soumettre à un interrogatoire. Par son dispositif, Border Line est un huis-clos très bavard qui a pour ambition de jouer avec la perception du spectateur quant à ce couple, variant au fil du récit. L’exposition a d’intéressant sa manière de présenter ses personnages, un couple générique qui rencontre les mêmes soucis que chacun lors de la préparation d’un voyage. Il est intéressant d’observer que même à l’extérieur de cette salle d’interrogatoire, les personnages sont enfermés (l’appartement, le taxi), comme s’ils étaient d’avance condamnés à l’interaction en zone réduite. Lorsqu’ils rejoignent l’étage destinée aux interrogatoires, l’enfermement se fait à travers l’absence de fenêtres, la déliquescence du bâtiment, les néons qui sautent, le bruit de perceuses. Tout se mélange et donne l’impression d’une mise en scène qui a pour unique ambition de déstabiliser celui qu’on interroge. Le traitement de la police des frontières donne à les imaginer comme des acteurs, des interprètes de rôles interagissant avec un décor mouvant. Les questions, les révélations deviennent de plus en plus grosses, nous donnant l’espoir d’un retournement de situation. On veut croire à la farce tant spectateur se retrouve face à son voyeurisme, tant cette police les confronte à leurs vies privées, leurs secrets afin de créer la discorde. On se surprend à choisir un camp et à rentrer dans le jeu du système qui a besoin de chercher un mal à détruire : un migrant mal attentionné.
Border Line choisit d’aborder notre rapport à l’humanité quant à l’accueil de personnes souhaitant immigrer dans un autre pays. Comment les agents de l’État doivent-ils se comporter, avec quelle humanité ? Le film a l’intelligence de laisser le spectateur au même niveau que le couple, d’être actif quant aux évènements à venir. Tout au long des interrogatoires, on retrouve les codes du film de flic, où deux personnes sont formées à l’idée de tout savoir sur leur interlocuteur. Rares sont les plans larges, pour que notre concentration soit à la recherche de ce moindre regard qui trahit quelque chose. Bien que tout semble codifié par le dialogue et la découverte du couple et de son intimité, on découvre une universalité dans l’idée de construire leur propre monde en binôme dans un nouveau lieu. L’enjeu moral d’interroger leur intention amène à une réalité politique qui fait vaciller notre regard. La qualité d’écriture de l’interrogatoire amène à une connexion entre ces deux pans pour davantage passionner.
L’élément déclencheur est avant tout sur le fait que Diego vient du Venezuela, vivait en Espagne avec un visa étudiant avant de vouloir s’installer à Miami. Il y a pour les réalisateurs l’envie de critiquer un racisme structurel où il est plus facile d’interroger ces étrangers sud-américains que des occidentaux. L’interrogatoire se présente comme un jeu d’échecs pour la police des frontières. Cet affrontement se fera en deux langues, la policière issue de l’immigration leur parlera parfois en espagnol, parfois en anglais. La dualité entre ces deux langues est d’autant plus forte qu’on leur somme de tout dire à l’oncle Sam, même le plus intime pour avoir la chance d’être accepté par la société américaine. Finalement, les doutes sont semés sur l’intentionnalité de leur voyage. L’interrogatoire séparée est efficace tant on ressent la dégringolade de confiance envers le conjoint. Lorsqu’Élena est interrogée seule, la caméra est placée comme si les deux étaient encore assis côte à côte, un grand espace vide prend la moitié du plan et montre son affaiblissement. Le rythme est dicté par l’intensité des dialogues qui va crescendo. Le casting, composé d’acteurs non-populaires et n’ayant pas de traits physiques distinctifs, est d’une efficacité redoutable en ce qu’il traduit la banalité d’un tel événement. Les enjeux dramatiques tournent autour de la question de la réelle intention quant à l’idée de devenir citoyen américain, mais aussi de la psychose qui s’installe lorsque l’on découvre que la police a eu accès aux réseaux sociaux et papiers confidentiels du couple. Elle retrace leur vie, dévoile leurs secrets sous leurs yeux ébahis.
Border Line est avant tout un film sur l’absurdité et la paranoïa. Comment devient-on un outil de ce système qui a pour but de rentrer ses citoyens dans des cases, par besoin de désigner un ennemi que la foule accepte comme dommage collatéral ? Juan Sebastián Vásquez et Alejandro Rojas amènent une critique acerbe d’un système de plus en plus sournois, où la vie privée n’a pas lieu d’être quand on est d’ailleurs. Que le film prenne place aux bordures américaines ne le rend pas centré sur l’Eden à l’Ouest tant les obstacles que découvre ce couple auquel nous nous sommes attachés se retrouvent sur toutes les terres, plus encore aujourd’hui.
Border Line écrit et réalisé par Juan Sebastián Vásquez et Alejandro Rojas. Avec Alberto Ammann, Bruna Cusí, Ben Temple… 1h14
Sortie le 1er Mai 2024
Présenté au festival Premier plan d’Angers, et à Mamers en Mars
