[CRITIQUE] Scandaleusement vôtre : Eat my monkey ass, scum !

Il y a toujours dans la considération critique une impression de « cases à cocher ». Un film est considéré comme bon au moment où les petites croix remplissent correctement leurs catégories, que telle mise en scène est cohérente et sans faux raccord, que tel·le acteur·ice nous foudroie par sa performance. Il n’est pas forcément question de considérer ces éléments comme sans importance mais pour beaucoup la subjectivité, le simple fait d’aimer une proposition malgré ses tares évidentes n’a pas lieu d’être, un « défaut » que l’on réserverait au grand public, incapable pour sa part d’analyser avec notre fameux regard élitiste et de voir ce qui est, puisque tout est quantifiable, « objectifiable ». À ce titre, on fait fi d’éléments importants, de l’expérience première de la matière cinéma où le sentiment, dès lors que l’on entre dans l’aventure narrée, nous fait ignorer ces défauts, où autre chose nous embarque. Ça ne veut pas dire que celui/celle qui apprécierait un mauvais film est un couillon·ne. Lorsqu’on se retrouve à écrire sur le dispensable Un talent en or massif ou sur l’encore pire En eaux très troubles — une tentative finalement avortée mais qui aurait pu trôner fièrement dans nos pages —, il n’y a aucun doute quant au fait que l’auteur·ice des quelques lignes de défense/défonce desdits films a bien conscience que Nicolas Cage ou Jason Statham y jouent comme des bûches. Mais pourquoi nier un sentiment quand il est réel, cacher une joie certes éphémère mais que l’on peut relater tel quel sans se prendre le jugement d’une clique qui pense que « la cinéphilie c’est ainsi » ? En trois mots, pour contrecarrer une introduction bien trop longue : on s’en tape, et on parle de Scandaleusement vôtre, qui rentre parfaitement dans cet écrin : un film quelconque voire mauvais que l’on déteste apprécier.

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Dans ce qui s’apparente, malgré le fait réel qu’il relate, à une relecture narrative du Corbeau d’Henri-Georges Clouzot — lui-même inspiré de l’affaire de Tulle —, des lettres ordurières et décadentes mettent à mal la ville de Littlehampton. La victime initiale, Edith Swan (Olivia Colman), est l’objet de ces mots fleuris et calomnieux qui finissent par gangréner la bourgade et se voit contrainte par un père réactionnaire et plus contrarié qu’elle (Timothy Spall) à engager la justice à la recherche du/de la coupable. À ceci près que les Swan ont déjà désigné celle qu’iels souhaitent envoyer au bagne : puisqu’elle est la seule du quartier à jurer comme un charretier, qu’on l’entend forniquer à travers les fins murs et que les deux femmes ont une amitié brisée, c’est la voisine, Rose Gooding (Jessie Buckley), qui termine à l’écrou. Cette dernière déterminée à prouver son innocence, c’est par l’aide de Gladys Moss (Anjana Vasan), première et seule femme policière du lieu-dit, que l’enquête se déroule en catimini. Le whodunit en guise de promesse, Scandaleusement vôtre déploie ses atouts dans un rythme très soutenu, laissant l’ennui de côté pour jouer sur le palpitant, et masquer son absence d’as en poche.

La mise en scène de Thea Sharrock ne cherche jamais le coup d’éclat et se veut plus que fonctionnelle. Cette Angleterre des années 1920 n’est jamais crédible, tant par la décoloration de ses murs que par les figures qui l’habitent. Le caractère redondant des lettres — notamment des insultes — que dénonce Rose Gooding, elle bien habile avec la muflerie et qui se sent mal représentée par les mots posés à la plume, fait écho à la pauvreté des dialogues et des situations, qui pour jouer le miroir parfait sont elleux aussi redondant·es. Puisque le point d’orgue du scénario est de nous révéler l’auteur·ice des lettres de Cambronne dès la fin du premier tiers, l’enquête devient une chasse au/à la postier·e qui tourne à vide. On peut se prendre d’affection pour ces Miss Marple à la sauvette mais le tout manque de consistance. Lorsque le procès confrontant les deux femmes a lieu, les échelles de plans sont indistinctes, provoquant incohérences de scénographie et de ton, notamment lorsque Rose Gooding, que nous savons innocente dès les premiers instants, se voit acquittée : moquée, fustigée par les bonnes mœurs, elle est tout à coup acclamée, tout comme Gladys Moss qui parce qu’elle a résolu l’enquête reçoit le salut de ses pairs. En jouant la carte d’une misogynie latente, qui irradie tous les corps masculins — excepté le compagnon de Rose, lui aussi concerné par une autre stigmatisation —, le film tente de proposer un récit d’émancipation féminine, de ces personnages qui par leur indépendance d’esprit et de parole — les jurons deviennent des armes qu’elles veulent toutes s’approprier — se confrontent aux mâles lubriques comme patriarcaux. L’idée fonctionne par moments, notamment lors des scènes de confrontation entre les genres où les rictus des hommes font hérisser le poil, mais Scandaleusement vôtre n’ose jamais proposer plus qu’un postulat que l’on connait, une réalité qu’il moque au fil de sa comédie et dont il offre une résolution décidément utopique, qui tendrait à penser que toutes les opinions pourraient changer d’un coup de baguette magique.

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Mais alors, pourquoi l’apprécier ? Nous avons affaire ici à un film plutôt sage, une comédie qui se veut corrosive mais qui au-delà de son dialogue insolent ne se permet aucune réelle fantaisie et n’a pas le mordant qui nous donne l’envie d’y retourner ou de s’en rappeler. Ce serait oublier ce postulat de départ, celui qui affirme que par quelques tours de passe-passe bien sentis, un film peut nous aveugler quelques temps. Comme le/la critique doit laisser reposer son esprit avant de poser sa plume pour éviter l’emballement, les tares que nous voyons là, évidentes dès la première réflexion autour du film, se veulent absentes du ressenti initial tant un charme a pu opérer. Car si le soin n’est pas apporté aux personnages qui oublient d’être écrits en cours de route, Scandaleusement vôtre fait la part belle à ses actrices qui à défaut de tirer leur épingle du jeu nous donnent la certitude d’avoir passé un moment savoureux qu’elle parviennent à nous partager le temps d’une heure et demie. Le trio Olivia Colman/Jessie Buckley/Anjana Vasan, tout en assumant d’en faire des caisses (notamment les deux premières qui se gaussent de la justesse en assénant leurs répliques assassines pour jouer encore plus sur l’outrance), mène le long-métrage, bien plus que Thea Sharrock qui se repose sur elles. Les voir dégueuler leur verbe aux hommes qui tentent de les emprisonner nous fait frémir d’un certain plaisir qu’il serait triste de dissimuler, et qui rend le ton léger, loin de toute prétention si ce n’est d’enrober une comédie d’une qualité majeure qui tient la route le long de la narration. On tourne peut-être en rond mais le cercle est acidulé, ne peut que nous faire sortir galvanisé·es d’un tel moment. Il ne s’agit pas toujours d’exiger du grandiose. S’il s’avère que les intentions sont autres et que Thea Sharrock s’enorgueillit d’un film maîtrisé rendant honneur au faits divers qu’elle dévoile, alors l’entreprise s’est bien plantée.

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Dans une, deux semaines, Scandaleusement vôtre ne sera plus à l’affiche. Le poster qui prendra sa place sur les devantures de nos cinémas sera le miroir de notre oubli. La joie du moment passée sera transmise à l’instant T, le temps que le film fasse son chemin et ne reparte dans les tréfonds d’un catalogue VOD. C’est pourquoi le/la critique, en consacrant quelques mots à ces films qui disparaissent des imaginaires communs, laisse une trace, qui lui rappellera quelques sourires quand iel reviendra dessus. Quand on lui parlera des grands rôles d’Olivia Colman, de Jessie Buckley, iel sortira fièrement ce film du sol terreux, gardien·ne d’un secret bien enfoui.

Scandaleusement vôtre, de Thea Sharrock. Écrit par Jonny Sweet. Avec Olivia Colman, Jessie Buckley, Anjana Vasan… 1h40
Sorti le 13 mars 2024

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