[RÉCAP] Premiers Plans : Sept courts-métrages coups de cœur

Le festival Premiers Plans est sans conteste le lieu de rencontres idéal avec les jeunes pousses du cinéma international. Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand, grand gagnant de la dernière édition, est preuve du talent de défricheur de ce festival. Un événement qui laisse une grande part aux courts-métrages de tous horizons, de tout genre. C’est sûrement ce qu’il y a de plus intéressant à voir à Angers, ville du festival. Présents sur cette édition 2024, nous vous en faisons une petite sélection, l’occasion de revenir sur ces quelques coups de cœur et d’organiser votre rencontre avec leurs cinéastes en herbe.

PETIT SPARTACUS de Sara Ganem

Un moment suspendu pour une œuvre somme toute étonnante formellement. Petit Spartacus de Sara Ganem surpasse les autres courts-métrages qui l’accompagnent par une autofiction où le voyage n’attend pas l’arrivée pour y révéler ses délicieux projets. À l’écran, c’est la réalisatrice, ou un personnage de fiction, on ne sait pas, qui décide de prendre le large vers l’est de l’Europe. En Grèce, elle fait la rencontre d’un vélo, Spartacus, qui lui parle en grec et devient son destrier. La beauté de ce court est dans l’exactitude d’un mélange entre la spontanéité du réel, les rencontres qui jalonnent le périple, et le tissu narratif sur lequel Sara Ganem élabore un récit qui prend sens dans un montage équivoque. On est amusé par la facilité dont la voix off de Sara guide notre voyage et comment son dialogue avec le vélo grécophone donne à exprimer avec une certaine pudeur les doutes de l’héroïne.

THE GARDEN OF HEART de Olivér Hegyi

À quoi ressemble le monde intérieur d’un jeune peintre en herbe candidatant pour les Beaux-arts ? Avant les derniers entretiens, Olivér Hegyi nous donne à voir l’intime d’un être créatif en proie à la crainte et au doute. Le court est un exercice sur le point de vue. Ainsi transparaît l’expressionnisme des regards, celui de ce jeune artiste qui a vu les plantes pousser et frémir, tels des êtres étranges s’emparant les décors autour du bâtiment convoité. L’animation facilite le passage entre son esprit foisonnant, son jardin secret et le monde froid où son art doit convaincre pour exister. La mise en scène est une sorte d’expressionnisme où le monde dans lequel appartient le personnage principal réagit par rapport à lui et son état d’esprit, et l’introspection avant l’entretien amène à voir quelque chose d’universel tant par son inventivité que par les questions abordées.

LA FUGUE de Vincent Vaury

Tout commence par une conversation WhatsApp. Mozart discute avec sa copine, la conversation prête à rire. Il est au bar et ne fait rien, il lui demande de venir mais elle refuse, il lui écrit une longue diatribe avant de tout effacer et lâcher un pouce. Ce personnage de Normandie, c’est Mozart. Quelqu’un de la campagne qui est à la recherche d’un emploi et son chien. On suit ses déambulations, les gens qui l’hébergent et sa solitude. La moquerie n’est jamais présente dans la mise en scène de Mozart, car ce n’est pas de sa condition et de sa vie dans le milieu rural dont il est question mais d’un phénomène qui voltige entre l’ennui et le moyen de trouver un travail, car il faut bien en arriver là. La Fugue est avec Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand, la démonstration d’un nouveau courant qui en a fini avec la capitale ou les grandes villes.

CŒURS PERDUS de Frédéric Lavigne

Bouleversante image, d’une nostalgie amère du début des années 90. La rencontre entre un étudiant en thèse scientifique qui découvre sa bisexualité et un coiffeur. À une époque où Tinder et Fruits n’existaient pas, où il fallait convaincre par la chaleur d’une voix dans le combiné. Toute cette sensualité retranscrit la pudeur d’un amour homosexuel naissant, de la découverte curieuse et bisexuelle d’un corps et d’un visage qui nous attrape. Cœurs Perdus est un court-métrage mûrement pensé. La première rencontre entre Christophe et Julien dans la cuisine de ce dernier, où il lui sert des pâtes est cocasse dans sa gaucherie : aucun code social classique n’est appliqué, comme si cette rencontre ne devait pas dépasser la curiosité pour tendre vers le romantisme. Frédéric Lavigne questionne admirablement l’impossibilité romantique de ces années noires où le sida prenait forme de malédiction.

DEPERSONALIZATION de Spartak Yordanov

Film d’animation, ce court est un plaidoyer sur l’aliénation sociale qui prend la forme d’un cauchemar torturé. L’angoisse prend place dans un jeu de transformation par le dessin. Des spermatozoïdes flottants deviennent des branches, tout ça à travers un coup de crayon gris. Comme le titre l’annonce, il est question tout au long du voyage d’une disparition de la personnalité et donc de l’individualité à travers un mouvement toujours cyclique. Les traits n’affirment jamais l’existence d’une humanité reconnaissable en donnant à voir juste leurs silhouettes. Il est passionnant de voir que le cap de la productivité est distillée car toute évolution et transformation de ces choses en mouvement nous font penser à l’organisation d’une usine. Tout est interchangeable. Un trip visuel passionnant qui nous vient de Hongrie, nous rappelant que l’animation dans le court-métrage peut faire appel à beaucoup d’inventivité.

TÊTE-MACHINE de Mona Lefèvre

En parlant d’une animation débridée aux envergures folles, Tête-Machine n’en sort pas, nous proposant un montage sonore de témoignages parlant de rêves érotiques tout en mettant ces mêmes rêves en image avec de la peinture animée. Ambitieux tout en étant savamment pensé, on découvre un voyage fabuleux où la continuité entre les histoires semble toute faite. Mona Lefèvre s’amuse des libertés de la peinture pour texturer toute l’intangibilité du rêve. Il est malin de conserver la voix des concernés qui donne quelque chose de plus touchant car la pudeur s’invite avec douceur dans la voix des narrateurs. On sent que la réalisatrice adapte l’expression de sa peinture au ton de leurs voix, aux émotions qui donnent corps aux rêves. Elle nous implique dans une résonance avec nous-mêmes, nos rêves et nos désirs.

EN ATTENDANT LES ROBOTS de Natan Castay

Un documentaire sur un jeune découvrant Amazon Mechanical Turk, une plateforme de micro-tâche qui rémunère entre autres par le floutage de visage sur Google Streetview ou dans des tâches permettant l’apprentissage d’intelligence artificielle. Un ovni, une rencontre à travers un documentaire mis en scène. De l’expérience du réalisateur, un acteur interprète la découverte de ce monde étrange avec la participation de gens du monde entier exécutant des tâches qui les poussent à nier leur humanité. Dispositif assez économe, tout a lieu dans la chambre du jeune homme. Car la fenêtre vers le monde est bien à travers son écran d’ordinateur, ces minutes dans la vie de personnages ayant choisi de gagner leur vie à travers d’étranges micro-tâches. Comment ne pas rire et devenir fous quand on doit dire si l’image contient un humain ou non ? Comme si on nous préparait à l’effacement de l’humanité par les ordinateurs. Passionnante anatomie d’une société capitaliste décadente.

Il est agréable de quitter le long-métrage pour découvrir des formats plus courts. C’est partir en expédition sur des terres où l’on peut imaginer et créer différemment. Angers est une terre d’accueil pour les nouvelles têtes, les nouvelles idées ainsi que les grandes ambitions. Lors de ces quelques jours en immersion, ce festival a eu d’impactant sa manière d’inclure le spectateur dans le processus de création, en y donnant des lectures de scénarios et échanges avec les acteurs du milieu. Le court-métrage est aussi important que le long-métrage. Les écoles de cinéma réel ou en animation y ont leur créneaux, et des ateliers y sont issues en conséquences. Premiers Plans est un festival vivant comme on en fait peu.

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