[CRITIQUE] Caravane : tricycle abandonné

Sur cette route parsemée de nombreuses étapes comme autant de balises nécessaires à l’évolution – un peu trop préconçue – du trio qui la parcourt, une caravane file au vent. Le titre n’a rapidement plus de secret : cette Caravane, c’est tant un véhicule permettant de relier différents points – géographiques, psychologiques – qu’un habitat dans lequel le cocon se crée. Les trois personnages qui s’y trouvent et dont l’attache s’est construite aussi rapidement que les kilomètres se parcourent ne peuvent qu’être ensemble pour fonctionner, le monde semble à leur portée. Pour comprendre le canevas narratif derrière l’entreprise de Zuzana Kirchnerová, il s’agit de les observer de plus près. 


D’abord, Zuza (Juliana Brutovská-Oľhová) jeune femme aux cheveux rose, aux vêtements usés et portant de multiples bijoux en toc. Lors de sa rencontre avec ses deux futurs camarades de route dans un supermarché, elle traîne avec une bande de mecs que rien ne semble préoccuper. Mais plutôt que de s’intéresser à eux, les gros plans sur son visage trahissent un désintérêt des plus total, tant de la caméra qui ne les regarde pas que d’elle qui semble là par défaut. Son regard se pose sur un sujet plus lointain : David (David Vostrčil). En bord cadre, soulignant un premier éloignement sûrement involontaire avec sa mère, le jeune homme s’amuse à essayer les diverses paires de lunettes de soleil du présentoir de caisse. Ce champ contrechamp entre les deux jeunes marquent le début de leur relation et nous offre un autre regard, empli d’affection sur ce même David, loin d’être anodin dans la décision d’Ester (Anna Geislerová) – sa mère, et notre troisième larronne – d’avoir premièrement dérobé la fameuse caravane pour entreprendre la route, et désormais d’y inviter Zuza à tracer chemin à leurs côtés. Les propriétaires du véhicule, dont nous prenons nos distances dès l’introduction du long-métrage, portent sur David l’autre regard qu’Anna cherche à fuir, celui du dédain : ce jeune homme atteint d’autisme et de Trisomie 21 est un parasite bruyant à leurs vacances. Zuza est certes un ouragan, dont l’énergie risque de perturber l’équilibre fragile mais il devient évident, par ce champ contrechamp qui nous implique dans un balai de regards approbateurs, qu’elle est avant tout une tempête bienvenue. Pour David, que l’on pourrait penser réticent à l’idée de voir un changement dans cette caravane-cocon familial qu’il a comme seul repère, le charme opère également : amie, amour secret, parent de substitution, la présence de Zuza le fait passer par mille états, découvrir des sentiments jusqu’alors inconnus. Zuzana Kirchnerová tient la force de son long-métrage dans une écriture solide de ce groupe intime. En faisant naître une forme de nécessité réciproque, la cinéaste solidifie ce noyau central. Elle-même mère d’un fils atteint de trisomie 21 et d’autisme, elle sait pertinemment quelles relations il est nécessaire de créer entre les personnages afin de rendre compte d’une réalité tangible, d’une sincérité qui sera perceptible par le spectateur. 

Crédit : Les Alchimistes

Ce choix d’écriture, la cinéaste parvient à le retranscrire parfaitement une fois placée derrière la caméra. Plutôt que d’élargir son cadre et de nous montrer l’horizon, ce à quoi l’on pourrait s’attendre devant un road movie, Zuzana Kirchnerová décide de constamment filmer au plus près de son trio, créant une bulle au sein de laquelle elle nous enferme. La caravane, son manque de luminosité, l’étroitesse de son architecture : comment ne pas voir dans ce véhicule un lieu d’enfermement tout comme un cocon où peut se dérouler l’intime ? Par cela, le film insiste sur le fait que ces trois rebuts de la société n’ont pas leur place. Ils sont trois indésirables, laissés sur le bas-côté de la chaussée. Lorsque l’autre est abordé, le rejet est immédiat, comme un répulsif qui nous montre que toute tentative extérieure se heurte à l’échec. Cet autre peut survenir n’importe quand, même lorsque les trois protagonistes décident de dormir à la belle étoile sur les transats d’une plage entièrement déserte. Lunettes de soleil sur le nez, leur quiétude habilement captée nous semble presque le premier véritable repos octroyé de leur aventure. David au centre, entouré de ses deux figures féminines quotidiennes paraît apaisé, bien loin des crises auxquelles il était jusqu’ici empreint. On y verrait presque cette carte postale paradisiaque qui inviterait qui la reçoit à des vacances idylliques. Très vite, la sensation de quiétude disparaît, l’employé de l’hôtel accolé s’introduisant dans le champ par la gauche du cadre et venant briser la symétrie construite par le trio. Le rythme s’accélère, reprenant ce ton de course que l’espace d’un instant, nous avions oublié. Cet employé, on peut accepter de le comprendre : la plage est privée et lui aussi est sous le joug de conséquence si cette famille étrange est découverte au matin. Mais sa violence elle, ne s’accompagne d’aucune incompréhension tant elle paraît brute.

Crédit : Les Alchimistes

Le rapprochement entre Zuza et David permet de nouvelles parenthèses, notamment une inattendue : l’émancipation d’Ester de ses responsabilités de mère pour redécouvrir son esprit et son corps de femme. Un miroir s’impose, opposition d’intention entre celle qui ne peut pas, devenue celle qui ose. Une soirée où Ester esquive les tentatives de rapprochement d’un jeune homme insistant. « Je ne couche pas ». Pas « Je ne couche pas avec toi », mais « Je ne couche pas ». N’entendrait-on pas plutôt « Je ne me donne pas le droit de coucher » ? Les plans serrés sur Ester à la suite de ce refus alternés avec ceux, plus large, sur David au milieu d’une foule d’inconnus d’un soir traduisent, une fois de plus, que le jeune garçon est le noyau autour duquel gravite le quotidien d’Ester. Resserrer le cadre sur la mère l’empêche de réaliser le moindre pas de côté au risque de sortir du cadre qu’elle s’est elle-même imposé. Plus tard, avec le fermier leur offrant l’hospice contre du travail, le désir d’Ester renaît. L’homme est entreprenant, rappelle son prédécesseur mais cette fois-ci, ses gestes sont accompagnés par celle qu’il approche. Pas de mots mais une tension et un désir sexuel palpable. Ester nous montrant une nouvelle face, faisant voler en éclats les frontières qu’elles s’étaient fixées, la caméra ne parvient plus à l’enfermer en son sein. Perdue, elle parvient à capter des bribes d’images, une suite de gros plans de deux corps faisant l’amour sous la miteuse douche extérieure de la ferme. Le montage, jusqu’ici lui aussi limité par ce cadre frigide délimité par la caméra, profite lui aussi de cette liberté soudaine. Les cut sont à la fois brutaux et suaves, proposant un enchaînement de plans qui n’épousent pas la logique des corps mais celle de la lascivité du moment. En cela, le montage embrasse la caméra et, ensemble, nourrissent le champ de ses corps en sueur, désormais autorisés à ressentir.

Caravane de Zuzana Kirchnerová. Écrit par Tomas Bojar et Zuzana Kirchnerová. Avec Aňa Geislerovà, David Vostrčil, Juliana Olhová… 1h40
Sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025
Prochainement

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