Revenons sur Un pays qui se tient sage (David Dufresne, 2020). Premier ensemble compilé d’images marquantes qui témoigne, sans possibilité de contestation, de la violence policière totalement irréaliste – et disproportionnée – qu’a subi le mouvement des gilets jaunes lors de ses manifestations sur les Champs-Élysées. Devant ces images commentées par des historien·nes, sociologues, avocat·es, juristes, journalistes et autres représentant·es de la société civile, un contrechamp important, essentiel même, manque. Celui du corps policier représenté par un seul membre – Benoit Barret, alors secrétaire national du syndicat Alliance – qui peine à les décrire (on le redit, elles sont sans possibilité de contestation) mais tente d’invoquer le célèbre narratif de la “donnée manquante”, ces actes antérieurs aux violences qui en justifieraient l’usage. Un panneau de fin nous indique que les policier·es appelé·es à participer ont soit décliné la proposition, soit se sont vu·es interdire l’entrevue par leur hiérarchie.
On imagine aisément les scènes qui auraient agrémenté le montage, une reproduction du narratif de Benoit Barret, de ces discours qui auraient “excusé les collègues” quelles que soient les images découvertes, par une ribambelle de képis soit complices indirects, soit participants directs, soit aveuglés par la persuasion qu’un jet de canette mérite un tir de flashball en pleine tête. Mais on s’interroge. Y’en aurait-il eu certain·es qui auraient exprimé des regrets ? Y’en aurait-il eu certain·es qui se seraient immédiatement désolidarisé·es de ces actes de violence, donnant à voir une nuance dans une masse d’uniformes que l’on imagine faire bloc mais qui dans leur opacité contiennent d’autres voix, plus discrètes car ne se sachant par soutenues ? Derrière une hiérarchie qui ne peut pas les protéger indéfiniment, derrière des images qui ont désormais traversé tous les écrans de téléphone, les multitudes de plaintes et certains aveux de disproportion qui commencent à pointer leurs murmures, il y a des flics qui parviennent encore à se planquer mais qui devront tôt ou tard rendre des comptes. C’est là qu’intervient Dossier 137, qui choisit de placer son regard du point de vue de l’IGPN chargée d’enquêter sur ces violences par la réception des plaintes des familles de victimes. Sujet casse-gueule s’il en est : on aurait vite sensation de tomber dans un écrin misérabiliste destiné à apitoyer notre affect – il n’y a plus besoin du cinéma pour cela, regarder une page d’information d’un média indépendant suffit – ou d’au contraire se vautrer dans une diatribe pro-flics à coups de “y’en a des biens” qui laisserait le sujet de côté pour renouveler notre confiance en l’institution – Cédric Jimenez, si tu nous entends. Heureusement, la raideur glaciale de Dominik Moll peut convenir à l’entreprise.
On se souvient de Seules les bêtes (2019) et de La nuit du 12 (2022), où les actes perpétrés avec tout ce que l’humain a de plus barbare sont traités avec un recul déconcertant, s’incluant dans un rapport clinique à l’image qui cherche plus à décortiquer le geste qu’à traquer l’intention qui y mène. L’accuser d’un manque de sentimentalisme est une occasion tentante tant cette manière procédurière lui donne un statut d’observateur presque pervers qui nous invite à revoir des violences en boucle. Mais dans cette épure qui abat à l’écran ces scènes pour ce qu’elles sont, un quotidien ordinaire, on peut voir dans ce retrait, cette absence de musique ou tout autre artifice visant à souligner un sentiment destiné à faire écho au spectateur, une volonté de non-sensationnalisme pour embrasser et le caractère cru des actes et la manière dont ils peuvent être jugés. Ce qui intéresse Dominik Moll quand il observe en personnage principal une enquêtrice de l’IGPN, c’est la rigueur liée à l’enquête, le procédé requis, une manière de mettre en scène une vision pragmatique qui dénotera les faits pour les faits quand la justice sera celle qui jugera l’autour. Ce dossier 137 devient un fait divers parmi tant d’autres qu’il faut traiter rapidement – il nous est indiqué lors d’une réunion en début de long-métrage qu’une centaine de nouvelles plaintes viennent de leur tomber sur les bras et qu’iels sont en sous-effectifs – mais sans en oublier le moindre hors-champ.
Or, cette Stéphanie Bertrand, qui nous semble dès les premiers instants chevronnée à l’exercice, s’avère plus faillible qu’il n’y paraît. La figure impassible de Léa Drucker, à laquelle Moll se rattache souvent par le gros plan – notamment lors des entretiens qu’elle mène avec une empathie à peine perceptible – est destiné à se fendre. Il y a, dans la manière dont Dominik Moll nous dévoile le quotidien de son personnage, une note d’intention. Le choix de ne pas limiter Stéphanie à son rôle d’enquêtrice mais de nous montrer dès la deuxième séquence son appartement, sa rencontre inopportune avec un chaton qu’elle recueille quand elle le trouve abandonné sur son parking, deux instants qui nous placent dans un intime qui se développe alors qu’il est totalement décorrélé du sujet que nous sommes censé·es suivre, s’avère éloquent. Stéphanie en devient duelle : quand elle tente de prendre le recul nécessaire pour effectuer son travail sans céder à l’affect extérieur, c’est dans son foyer qu’elle recherche la chaleur.
L’image aussi devient duelle et instaure une double cadence : les bureaux de l’IGPN, montrés par une caméra sur pied qui jamais ne bouge, ont ce côté presque carcéral. Un autre enfermement dans lequel on ne vit pas mais où l’on juge les moments de vie passés. Les entretiens avec la famille Girard – dont le fils Guillaume (Côme Peronnet) est la victime du fameux Dossier 137 – ou avec les différents représentants des factions de l’ordre impliquées sont noyés dans le champ contrechamp. À chaque réplique sa coupe alors que l’interrogatoire se façonne. On ressent le côté programmatique d’une procédure balisée, ou le peu de place laissé à l’enquêtrice est aussi celui des interrogé·es, qui ne peuvent pas ajouter leur point de vue. Une dualité du sentiment pour le/la spectateur·ice, celui d’une injustice pour les victimes qui n’ont aucune épaule pour céder à leur chagrin, mais celui d’une satisfaction pour les policiers qui n’ont pas de complice dans la pièce pour valider leurs potentielles justifications. Le foyer, quant à lui, libère la caméra de cette entrave descriptive, documentaire : elle virevolte, ose s’approcher des visages, les regarder suffisamment longtemps pour que pointent leurs émotions. La beauté qu’elle va chercher devient un espoir : on a envie de croire que cette flic-là peut renverser tout un système. Mais on l’a dit, Stéphanie est faillible.
Alors, elle dérive. Se laisse aller à une curiosité malsaine lorsqu’elle appelle sa mère, résidant dans la même ville que les Girard ou lorsqu’elle l’y rejoint pour forcer quelque peu le destin. Décide de suivre une femme de chambre qui a vu l’agression jusque chez elle lorsque cette dernière refuse de coopérer. Dans cette séquence de filature à pied, la caméra la suit de près, traverse les foules des rues et des couloirs de métro avec elle, jusqu’à ce que la femme-objet de sa poursuite ne la remarque. Le regard d’Alicia Mady (Guslagie Malanda), aussi livide qu’emparé d’une terreur sourde, nous secoue : il est temps d’arrêter pour celle qui a largement outrepassé sa fonction. Pourtant, Stéphanie monte dans la rame de RER, décidée à retenter sa chance une fois la banlieue éloignée atteinte. C’est là, par une simple action dans le cadre, que le point moral est disrupté. Alors qu’elle la suivait en embrassant ces mouvements, le champ panote, ne rentre pas dans le wagon, observe Léa Drucker par le côté y pénétrer. C’est par une coupe qu’elle l’y rejoint : la caméra prend conscience que pour accompagner ce personnage désormais délaissé de tout repère protocolaire et uniquement animée par son désir de faire éclater la vérité, elle doit se revitaliser, accepter de sortir du cadre froid pour embrasser le rapport humain de son personnage. On retrouve ainsi, d’une manière finalement si peu détournée tant elle intervient à un point pivot du récit, le portrait de Yohan Vivès (ndlr : Bastien Bouillon dans La nuit du 12), contraint à réhumaniser son approche pour comprendre les enjeux systémiques liés au meurtre qu’il tente d’élucider.
Après les belles intentions, la réalité revient. L’enquête capote, les pas de côté de Stéphanie l’ayant autant fait avancer que condamner par une hiérarchie bien trop omnisciente pour s’y dérober. L’hydre a de nombreuses têtes, certaines encore invisibles pour celle qui commence à peine sa prise de conscience. Ironie d’ailleurs soulevée par Alicia Mady lors de la confrontation avec la policière après le trajet en RER. Pour elle, femme noire parmi tant d’autres dans ces banlieues où les gardiens de la paix ont déserté pour ne laisser entrevoir que les forces de l’ordre, cette violence est un quotidien qui n’offusque personne mais qui devient une affaire d’état lorsque des blancs sont soudain sur le banc des blessés. Devant elle, c’est une Stéphanie qui nie, affirme qu’elle protège tout le monde sans distinction, que le milieu n’est pas aussi gangréné qu’on le perçoit. À cet instant, qui parle ? En se concentrant sur son héroïne, lui offrant le beau rôle de celle qui a fait de son mieux, Dominik Moll laisse à penser que la prise de conscience se voudrait auto-réflexive et qu’elle viendrait de l’intérieur de l’institution à critiquer.
Finalement, jamais cette dernière n’est ouvertement remise en cause, jusque dans les détails de l’affaire présentée où l’on préfère pointer des individus marginaux, montrés comme s’étant permis une action jamais alimentée par des ordres précis mais par l’interprétation qu’ils en ont fait. Ceux qui les envoient sur place, leur mettent la responsabilité d’une arme entre les mains et leur donnent pour consigne de tirer en cas de danger pressenti sont relayés à un étrange hors-champ, cocon de confort que le film ne veut pas effleurer. Peut-être par souci de justesse, les actions de Stéphanie ne peuvent pas lui permettre de remonter une hiérarchie qui ferait passer la fiction réaliste pour un fantasme scénaristique au doigt pointeur destiné à flatter le/la spectateur·ice. À ce titre, l’aveu d’échec du film est une alarme qui retentit suffisamment pour nous faire réfléchir à nos engagements. Mais peut-être parce que, sans tomber dans le pro-flic notoire, Dominik Moll y croit encore, pense que les choses peuvent changer de l’intérieur et que ce sont bien les indésirables à purger, pas une institution à repenser. D’un cinéaste de la froideur, fin observateur des déboires humains, Dominik Moll deviendrait alors celui de la naïveté. On se penche avec une confiance peut-être trop aveugle vers la première hypothèse, mais la réflexion vaut le coup d’être posée.
Dossier 137, de Dominik Moll. Écrit par Gilles Marchand et Dominik Moll. Avec Léa Drucker, Côme Peronnet, Guslagie Malanda… 1h55
Sortie le 19 novembre 2025 en France, prévue pour 2026 au Québec


