Die my love. Sentence mortelle et preuve d’amour, le titre nous fait déjà pressentir que Lynne Ramsay s’apprête à jongler avec les ambiguïtés. Un exercice de jonglage conjoint à un exercice de funambulisme : plus le fil est tenu, plus la profondeur du vide et le danger de la chute se font sentir. Quand il apparaît au cœur d’une forêt embrasée, ce titre nous fait prendre d’emblée conscience d’une imminente combustion. Pour pousser la métaphore du danger, Ramsay jouerait-elle avec le feu ? Ou, tant la propension à placer son long-métrage sous une tension continue vire à l’excès, jouerait-elle avec nos nerfs ? L’entre-deux est délicat. La dépression post-partum vécue par Grace (Jennifer Lawrence) est par définition faite d’excès. Extrême tristesse, anxiété à vif, débordements lacrymaux, fatigue exacerbée et difficulté à saisir la vraie nature du lien qui unit la nouvelle mère au nouveau-né : un violent basculement vers un ailleurs s’opère. Le moindre mouvement de plaques sensibles est propice aux éruptions et au déferlement d’un magma d’émotions emportant sur son passage chaque semblant d’ordre établi : le couple, la famille, le cercle amical, les relations sociales. C’est cette catastrophe interne que Lynne Ramsay aborde frontalement. Les curseurs sont poussés au-delà de la limite de saturation mais un intense grattage de cuir chevelu s’impose : comment l’ignorant critique masculin jamais confronté de front à la parentalité peut-il juger d’un état dont il ne peut rester, sur et hors strapontin, que spectateur ? Les effets de style vus comme une hyperbole pour les uns seront certainement perçus comme de doux euphémismes pour les unes et autres tant chaque expérience personnelle porteuse d’un tel poids traumatique est unique. L’intention est difficilement attaquable. Le sujet, porté par une réalisatrice, une actrice-productrice et adapté de la plume d’une autrice (Ariana Harwicz) est indéniablement étreint avec sincérité. La démarche viscérale, prête à ouvrir ou rouvrir des blessures, sans frein face à la vitesse des verdicts, est visible. Mais cet état est aussi en lui-même intensément cinématographique. C’est un état d’ampleur, de gestes, de mouvements, de silences pesants, de regards tantôt figés, tantôt surstimulés, prêt à rendre toute caméra avide de capture. Ici intervient la critique, non pour douter d’une intention mais pour questionner l’exécution.

L’effet de surabondance ne tarde pas à surgir. Une caméra fixe laissant le temps à Grace et Jackson (Robert Pattinson) d’approcher, contourner et pénétrer leur nouvelle demeure introduit les personnages avec une calme théâtralité joliment éclairée par le directeur de la photographie Seamus McGarvey (The hours, Stephen Daldry, 2002; Atonement, Joe Wright, 2007 ; Nocturnal animals, Tom Ford, 2016). Assis sur le sol, un lent travelling avant nous rapproche d’eux. Lui a hérité de la maison d’un oncle récemment décédé et proche du foyer maternel ; elle pourrait trouver ici la tranquillité nécessaire à l’écriture d’un roman. On glisse vers le premier chapitre d’une nouvelle vie. C’est charmant, délicat. Mais Ramsay interrompt soudainement cet éther bucolique d’abord par les flammes puis par l’explosion comportementale d’un couple qui semble davantage soudé par une agitation commune que par une capacité de contemplation. Et qu’ils s’agitent, Pattinson et Lawrence ! Leurs danses sont erratiques, leurs coïts sont sauvages et leurs visages sont prêts à défier toute logique d’élasticité. La direction d’acteur confère au désenfouissement des pulsions animales. Lawrence rampe dans les herbes hautes, aboie, s’ébouriffe, joue latéralement des maxillaires. Pattinson imite les dilatations de pupilles du lapin pris dans les phares. Une rythmique de l’attraction physique impulsive fait place à la chorégraphie d’une collision conflictuelle intense. Cette évidente jouissance des acteurs à lâcher prise devient cependant vite épuisante. Car à la surabondance s’ajoute une certaine répétitivité : celle des disputes en voiture où le bébé dans son siège sur la banquette arrière est bien centré entre Jackson et Grace, figurant clairement l’objet de la scission ; celle des regards réprobateurs de Grace envers tout intrus, y compris la chienne que Jackson, au moment le plus inopportun, ramène dans leur maison ; celle des déambulations solitaires face caméra, celle du bourdonnement et vol des insectes qui à l’extérieur comme à l’intérieur des habitations viennent parasiter les instants de complicité de Grace et Jackson ou les discussions entre Grace et sa belle-mère Pam (Sissy Spacek). Cette répétitivité souligne la récurrence d’un abandon, Jackson s’absentant souvent pour de longues périodes. À voir et revoir le cercle implacable des pas perdus dans des espaces clos et des échanges vains avec ceux qui croisent la route de la jeune femme, l’impression que le scénario toussote persiste.

Outre la photographie de McGarvey, qui prend le temps de jolies pauses poétiques au bord de rivières, à l’effleurement des épis et lors, au gré d’apparitions d’un majestueux cheval noir, de belles séquences oniriques, Ramsay sait installer un décor et une ambiance qui flirtent avec le surnaturel. Le cadre (ratio 1.33:1) est oppressant, écrase la petitesse de Grace sous la grandeur des arbres. La maison de Grace et Jackson semble encore habitée par le fantôme d’un oncle qui s’y est suicidé et la présence du père de Jackson, Harry (Nick Nolte), a, qu’elle soit souvenir ou vision, quelque chose de spectral. Avec ses allures d’être d’une autre planète, le mystérieux motard qui rôde autour de la propriété du couple (LaKeith Stanfield) et dont la silhouette floue surmontée d’un casque flotte derrière les hauts talus ajoute à l’étrangeté des lieux. Cependant, la cinéaste hésite à s’aventurer pleinement dans les zones du film de genre. Le noctambulisme de Pam ne mène qu’à de beaux plans baignés du bleu irréel des nuits américaines, Harry n’offre que de rares et souvent mutiques parenthèses rassurantes et le motard n’est qu’une autre pièce d’une machine mal montée censée combler, entre deux séances de masturbation, la frustration sexuelle de Grace. On en sait peu d’ailleurs sur les raisons qui éloignent physiquement deux êtres habitués à se laisser gagner par une attraction bestiale. Évolution du corps de la nouvelle mère ? Incapacité à répondre à la spontanéité de ses désirs ? Tentation d’autres corps encore épargnés par toute trace d’enfantement ? Ou, pour Grace, éloignements répétés du conjoint et lassitude de le voir davantage attentif à l’animal adopté qu’à son propre fils ? Ramsay survole les causes et préfère se concentrer sur les conséquences. Les deux amants eux-mêmes sont sommairement définis. L’un quitte le foyer régulièrement pour une profession indéfinie, l’autre est une écrivaine en panne d’inspiration que l’on ne voit jamais approcher l’exercice de l’écriture. Le manque de substance dans la caractérisation des personnages empêche une complète adhésion à l’externalisation de leurs sentiments. Déjà présentés comme au bord de l’instabilité, ils ne font qu’atteindre, au fond, un degré d’instabilité supplémentaire.

Là où l’italique d’une douleur suffisait, Lynne Ramsay choisit le caractère gras et le surlignage. Les personnages se trouvent à un carrefour de leur vie ? Accompagnons Grace vers deux chemins de campagne qui s’entrecroisent. La métaphore est trop faible ? Faisons jouer le Crossroads version Cream à la radio. Le traumatisme enfoui grâce aux traitements médicaux reçus par Grace après avoir été contrainte à l’internement a du mal à ne pas refaire surface ? Figurons-le par un chien déterrant l’os de la chienne abattue par cette dernière. La folie des amants retrouve une certaine douceur quand Grace semble retrouver un état d’apaisement ? Passons au Kooks de Bowie. La bande-son, démonstrative, ne cesse d’appuyer une mise en scène qui montre plus qu’elle n’évoque. C’est d’autant plus dommageable qu’en de rares moments, la cinéaste se montre capable d’une appréciable subtilité. Une rencontre vespérale en forêt, une danse improvisée, un Jackson qui s’effondre en pleurs sur le ventre rond de Grace : quelques plans successifs exempts de toute parole suffisent pour illustrer le souvenir de la mort de Harry.
Dans cette crise d’empêchements vécus par sa protagoniste, le long-métrage s’attarde moins sur les grondements souterrains que sur les éruptions. Il n’y jamais vraiment pour Grace d’ennui, mais toujours de l’impatience. Tout se doit d’être extériorisé : son irritabilité face aux paroles vaines de ceux qui ne perçoivent que la côté soleil d’une maternité cachant tant d’ombres ; son acharnement à se venger sur le matériel telle que cette vaisselle qu’elle brise ou cette salle de bains qu’elle saccage. Ramsay cherche à provoquer l’impact. Que Grace traverse une fenêtre ou frappe violemment du front le miroir d’une chambre d’hôtel, l’agression, visuelle ou sonore, pour son entourage et pour nous, est violente. Cela se comprend. La dépression post-partum et les regards que la société porte sur elle, quand ils ne sont pas bêtement fuyants, sont par nature agressifs. Néanmoins, à trop recevoir de coups et ne laisser respirer, l’asphyxie prend le pas sur la réflexion et le spectacle – la performance, comme nous sommes tentés de qualifier le jeu d’une actrice aussi prête à se donner que Jennifer Lawrence – prend le pas sur l’identification. Que ce soit lors d’un maladroit montage de séquences rapidement coupées faisant défiler les néons sur le plafond d’un hôpital et laissant s’échapper à toute allure la dans la forêt comme dans son final incendiaire ambigu, on s’interroge sur les idées précises avec lesquelles Lynne Ramsay souhaite nous voir quitter son film. Gageons que l’absence de répit distillé sur tout le parcours de Grace dès l’irruption d’un fils qu’elle accueille littéralement, dans son premier face à face visible avec le bébé, le couteau en main, ne quittera jamais le personnage. Grace, en s’enfonçant dans les flammes, pénètre une nouvelle acceptation : le passé, le calme, le couple tel que connu jusqu’alors et toute notion d’une vie posée et tranquille sont dévastés et l’ultime salut est d’apprendre à vivre au sein de ce nouveau et intrigant paysage. C’est le choix radical de dévoiler une réalité crue. Une telle audace reste honorable mais la conviction d’une autrice ne garantit pas la conviction de son public.
Die my love. Réalisé par Lynne Ramsay. Écrit par Enda Walsh, Lynne Ramsay et Alice Birch. Avec Jennifer Lawrence, Robert Pattinson, LaKeith Stanfield, Sissi Spacek, Nick Nolte…1h59.
Sortie France : 29 avril 2026.
Sortie Québec : 7 novembre 2025.