Par son cadre resserré et par l’envahissant ballet sonore des vagues ouvrant le film, c’est à un voyage intime et organique que Meryam Joobeur nous convie. Celui d’une famille du nord de la Tunisie déchirée par le départ de deux de ses fils, Mehdi et Amine, partis rejoindre les rangs de l’État Islamique. Limitant les possibles causes à une brève évocation d’isolement, de contrainte à l’éreintant travail de berger hérité du père, la réalisatrice se concentre sur les effets. À quel ostracisme se confrontent les membres d’une communauté directement touchée par l’embrigadement des siens ? Peut-on accueillir sans érosion d’amour ceux qui ont su revenir de leur traumatisante expérience ? Les liens maternel et fraternel peuvent-ils cicatriser un sentiment de honte imposé par une telle horreur instrumentalisée ?
La caméra portée reste au plus près des personnages, collée aux inquiétudes d’Aïcha (sublime Salha Nasraoui) impuissante face à l’hermétique attitude d’un Mehdi certes revenu, mais non retrouvé, aux interrogations du père, Brahim (Mohamed Hassine Grayaa), dont l’imposante carrure cache la sensibilité troublée, et à l’innocence secouée du petit frère, Adam (Rayen Merchergui). Ce dernier porte dans le roux de ses mèches hirsutes et dans la constellation de ses taches de rousseur les traits de ses aînés (Meryam Joobeur ayant réuni pour son film trois véritables frères), comme un rappel constant du danger d’une potentielle répétition du destin. Il est dans sa proximité physique avec sa mère (les étreintes sont nombreuses) et dans sa complicité avec son père (illustrée dans une scène de travail manuel commun sur un tracteur usé), ce qui ramène cette famille heurtée par une problématique dont l’ampleur les dépasse à son indéfectible unicité.

Le retour de Mehdi s’entoure d’une aura spectrale. Le réel d’une Aïcha surprise par sa présence est perturbé par sa silhouette révélée dans le flou d’un arrière-plan et par le regard vide et absorbé du jeune homme. Joobeur illustre la collision du perceptible et de l’insaisissable par la présence prémonitoire des chevaux (présents lors de la fuite des deux frères, puis resurgissant dans les pensées d’Aïcha aux souvenirs de ses fils) et par la figure fantomatique de Reem (Dea Liane), femme mystérieuse que Mehdi ramène avec lui dans son village. De ce corps porteur d’une nouvelle vie disparaissant sous le long voile d’une burqa, nous ne voyons que le regard bleu intense, absorbant quiconque questionne sa présence. D’abord perçue comme une figure de soumission (non vocale, interdite de connexion avec le reste de la famille), Reem laisse derrière ses sorties nocturnes et ses apparitions furtives une trainée d’ambiguïté plaçant constamment le spectateur dans le doute. Agneaux retrouvés morts et vagues de disparitions chez les hommes du village font osciller le personnage entre servilité muette et force exécutrice. Quand la jeune recrue policière Bilal (Adam Bessa) comprend le retour de son ami Mehdi et lui rend visite, l’invectivant pour avoir conduit son jeune frère à le suivre et se perdre dans sa déviance intégriste, la silhouette abattue de Mehdi s’efface devant celle de Reem, le faisant disparaître du cadre formé par leur porte, acculant Bilal contre celui-ci, et révélant ainsi une insoupçonnée menace. Le symbole d’oppression se mue en facteur oppressant pour tout l’entourage de Mehdi (la peur qu’éprouve Adam à l’approcher, l’incompréhension du père à ne la voir s’exprimer lors des repas, et le tiraillement de la mère qui perçoit dans l’enfant à naître une possibilité de renforcer les fondations familiales et dans cette inattendue et silencieuse belle-fille un ancrage résiduel de son fils à son expérience de dilution individuelle).

Si la proximité des visages est constante, le film s’ouvre par moments gracieux à la grandeur du paysage nord-tunisien, particulièrement sur ses plages dont l’attrait des vagues écumantes et la rugosité des falaises plongeantes portent aussi en eux un mélange de beauté et d’effroi. La mer est source de contemplation quand la forte silhouette de Brahim y fait face (on regrette de voir le père de famille longuement écarté du récit alors que commençait à s’exprimer son questionnement intérieur), berceau des dépouilles sacrifiées lorsque les corps disparus sont retrouvés épars sur les roches humides, et horizon changeant où viennent se noyer les blessures de Mehdi. Lorsqu’elle évoque la brûlure de l’absence, Meryam Joobeur ouvre la porte à l’onirisme : dunes parsemées de feuillages rouge vif ; mères meurtries par le départ de leurs enfants portant sur leur dos leurs fagots de branchages comme le lourd fardeau de leur tristesse ; Aïcha se rêvant parcourant un couloir ensablé jalonné de silhouettes adolescentes à demi avachies vers un fils hagard et immobile. Un choix esthétique qui permet une certaine respiration entre des plans très rapprochés, scrutant les sillons des visages attristés, qui forcent l’introspection et qui apportent des touches de légèreté dans un contexte particulièrement lourd.
La partition de Peter Venne accompagne avec douceur par ses notes très aériennes les conflits intérieurs que traverse la famille. Le compositeur marie les pleurs d’Aïcha avec des plaintes musicales émouvantes et les rares interludes de communion joyeuse auprès d’Adam avec des volutes harmonieuses qui soulignent la résistance d’une réconfortante innocence. Les ambiances sonores sont travaillées avec méticulosité, notamment quand les douloureuses vérités de Mehdi sont enfin partagées avec sa mère et lorsque la confusion des sentiments s’exprime par des bruits semblables à un écoulement inversé ou aux vagues refoulant vers la mer, comme un retour vers une douleur impossible à enfouir.

En étendant sur la durée d’un long-métrage une réflexion entamée avec son court-métrage multi-recompensé Brotherhood (2018), Meryam Joobeur apporte un pertinent regard sur les victimes collatérales des atrocités commises par l’Etat Islamique : les familles laissées dans la solitude et le doute, les amitiés à jamais perdues, les jeunes générations voyant se dissiper leurs repères, et surtout les femmes déjà aux prises avec une domination patriarcale profondément enracinée (comme le traduisent une scène où l’on comprend qu’une mère subit physiquement le désarroi d’un mari abandonné par ses fils ou les reproches de laxisme adressés à Aïcha par Brahim). Car au-delà d’un nivellement de l’individu pour qu’il puisse obéir à sa cause, le groupe terroriste cherche à taire les désirs et espoirs des mères et des filles uniquement vouées selon son dogme à l’assujettissement. C’est cela qui fait d’Aïcha et Reem des figures immensément tragiques et qui confère à Là d’où l’on vient, à une telle allégorie de la honte devant être portée par qui les blesse, toute sa puissance.
Là d’où l’on vient. Écrit et réalisé par Meryam Joobeur. Avec Salha Nasraoui, Mohamed Hassine Grayaa, Adam Bessa… 1h57.
Présenté en compétition internationale au Festival du Nouveau Cinéma de Montreal.
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