[CRITIQUE] La Pampa : Moto, à qui le tour ?

Antoine Chevrollier : Pour vous dire un truc que je crois n’avoir jamais dit, la première version du film s’appelait « Trompe la mort ». En voyant cette scène d’introduction, vous voyez très bien pourquoi.

Mais voyons-nous réellement pourquoi lorsque l’image s’ouvre sur une simple route de campagne, au carrefour d’une nationale qui nous semble tout sauf agitée ? C’est que déjà, par la profondeur de champ qu’Antoine Chevrollier met en place sur ces premiers plans, il s’agit d’observer plus loin, de l’autre côté de cette route qui coupe l’écran en deux comme un horizon décadré, où des jeunes se préparent au challenge. Ou plutôt un jeune, Jojo (Amaury Foucher), qui dans un exercice d’auto-proclamation de sa fierté mal placée enfourche sa bécane pour aller croiser la même nationale à toute berzingue. L’exercice est réussi, Jojo a prouvé aux copains qu’il est le plus fort, le plus masculin. Mais la caméra ne nous trompe pas. Par le premier insert qu’elle nous offre, elle vient capter le regard de Willy (Sayyid El Alami), celui qui tente d’être prévenant, celui qui a conscience du danger. Après coup, il va quand même à la rencontre de son ami pour le féliciter. 

Agat films

En une poignée de minutes, Antoine Chevrollier dresse efficacement le portrait d’un microcosme auto-suffisant : naître homme près de La Pampa, c’est être prisonnier des désirs des pères, reproduire les schémas sans avoir le droit de les questionner. On le voit dans la manière dont David (Damien Bonnard), le père de Jojo, l’enferme dans cette idée que tout son accomplissement personnel doit passer par une victoire décisive sur ce terrain de motocross, fantasme qu’il n’a pas pu assouvir des années plus tôt. Violent tant verbalement par les invectives pleines de pression qu’il soumet à ses proches que physiquement par la menace qu’il représente pour Jojo qu’il couvre constamment de son ombre, David est tant un être toxique qu’un parfait produit de son milieu, masculiniste car  la seule option pour qui habite les contrées reculées de l’Anjou. Qu’il s’agisse de Teddy (Artus), l’entraîneur bourru qui n’a qu’à la bouche les mêmes vocabulaires autour de la compétitivité ou du refus de tout signe de faiblesse, ou des jeunes entourant le duo de copains, tous obsédés par les filles et les besoins virilistes, le masculin ne peut que sortir d’un même moule, les rares nuances se dévoilant dans l’intime – on revient sur Teddy, qui esquisse une certaine tendresse lors d’une séquence amoureuse avec Jojo, une fois leur relation homosexuelle révélée. Pour Antoine Chevrollier, ces comportements sont indissociables de ces milieux et il s’agit de capter le malaise, de l’accompagner jusqu’à l’éclatement et l’irruption des émotions. 

A.C : Je n’ai pas une passion folle pour cette pratique sportive mais il y a quelque chose qui est très interessant dans l’arène d’une motocross. Il y a tous ces codes, ces rapports codifiés entre les hommes et les femmes, elles qui jouent également très bien de ce jeu instauré. Il y avait quelque chose de très viril qui m’intéressait, cette espèce de carapace, de costume que se mettent les hommes dans ces arènes. Ma maison, dans le village où mes parents habitaient et donc où on a tourné, était toute proche de la Pampa, le terrain de motocross du film. Quand j’étais petit, je les voyais toutes passer et j’allais derrière le grillage pour les regarder. Mes parents n’avaient pas les moyens de m’offrir cette pratique sportive. Donc je regardais et il y avait quelque chose qui me fascinait.

Comme ces deux roues débridés qu’ils chérissent, les personnages de La Pampa se doivent d’être bruyants. Crier, montrer qu’on existe et qu’on domine, des valeurs éloignées de l’état d’esprit de Willy qui lui se terre dans une forme de silence liée à son caractère observateur. Une logique qui trouve sa pertinence dans une réalité dramatique puisque contrairement aux autres personnages qu’il côtoie, lui n’a plus de père. Ses repères – sa sœur, sa mère – lui permettent d’entrevoir l’ailleurs, de rêver plus haut, de ne pas être constamment sous la pression de devoir reproduire le carcan auquel on est lié. Spectateur quasi-omniprésent, toute situation est généralement accompagnée d’un contre-champ sur ses regards qui alimentent le recul et – quelquefois – le jugement que nous posons sur elle. Sa discrétion dissonante des autres hommes de La Pampa nous permet de surprendre des ébats entre Jojo et Teddy – sa surprise devient nôtre. Son recul nous permet de ne jamais embrasser les dires de ses pairs mais de se maintenir nous-mêmes à distance d’un univers mentalement dangereux, moralement douteux. 

Agat films

Par l’image, Antoine Chevrollier isole Willy, nous montre qu’il a déjà fait un pas de côté. Il est à ce titre dommage que le scénario se sente obligé de prendre le pas et de sur-expliquer ce que nous avons déjà compris par le procédé visuel. L’écriture autour de Marina (Léonie Dahan-Lamort) – pourtant intéressante dans les liens qu’elle tisse par la suite avec Willy en ce qu’elle fait elle aussi partie de la promesse d’un ailleurs – sert dans son introduction de “caution morale” au réalisateur : sur ce bord de piscine où le groupe de garçons l’inonde de remarques désobligeantes, les répliques toutes faites et peu naturelles qu’elle leur rétorque font l’effet d’une note d’intention de l’auteur, qui se sent contraint de bien affirmer qu’il ne soutient pas le masculinisme décomplexé au cas où nous en doutions. Une fois encore, l’image est suffisamment claire, nul besoin de s’encombrer de tels dialogues poussifs. Puisque nous sommes du point de vue de Willy, il suffit de le chercher dans l’espace pour comprendre l’intention : le voilà derrière qui, au lieu de se mêler aux invectives, préfère plonger dans la piscine et y inviter les filles afin qu’elles s’échappent de la conversation houleuse. Naître homme conscient du problème près de La Pampa, c’est être contraint malgré soi de jouer avec ses codes pour ne pas que l’on remarque sa non-approbation, et lentement s’en détourner. Par les épreuves qu’il peine à verbaliser – son deuil est souvent minimisé par les adultes qui l’entourent –, il est ce personnage prescient, conscient des multiples dangers et du spectre de mort qui rôde autour de ses proches.

Le deuil de ce père finalement omniprésent – par les autres personnages qui lui rappellent son existence, par ce beau-père qui tente d’imposer sa place dans le carcan familial – devient celui de Jojo, poussé au suicide par le harcèlement subi suite au dévoilé d’une vidéo à caractère sexuel sur les réseaux sociaux. Le parti pris terrible mais audacieux de La Pampa est de ne jamais utiliser la relation homosexuelle de Jojo comme un fil rouge narratif. Pour Willy, rien ne lui semble plus naturel que l’orientation sexuelle de son ami. Lors d’une séquence dans les vestiaires où les deux discutent après la révélation, la remarque que le secret aurait pu lui être énoncé plus tôt n’est qu’une parole en l’air tant rien ne met en doute cette amitié, en témoigne l’accolade que les deux se donnent. Elle est presque une “parenthèse”, un moment qui en trois séquences fortes – la découverte par les corps nus et enlacés ; le reniement de David qui brûle la moto pour détruire le lien avec son fils (une image que les Boukherma auraient bien aimé avoir aussi forte dans leur adaptation de Leurs enfants après eux) ; le dernier geste de Jojo qui crée le traumatisme pour le père comme pour le/la spectateur·ice – résume la réalité des personnes inévitablement marginalisées par leur milieu social. C’est d’ailleurs parce que ce n’est pas un sujet pour Willy qu’il est absent de ces moments, ne pouvant considérer les conséquences qu’une fois l’horreur accomplie. Loin d’un misérabilisme qui aurait cherché à martyriser ses personnages en ne centrant ses préoccupations narratives qu’autour d’elle – elle est importante car inhérente mais n’est pas l’unique facteur déterminant des personnages –, Chevrollier montre cette homophobie comme un inévitable, le constat social d’un omniprésent. Le prescience de Willy devient désormais une urgence, et le suicide de Jojo presque un “atout” pour l’amener non plus à la préparation d’un départ mais à la fuite immédiate pour sa survie. 

Agat films

A.C : Souvent dans les récits autour de l’amitié, il y a un truc que je trouve un peu plastique, un peu faux. L’amitié se joue sur la manière dont les corps sont proches, la manière dont on est à l’aise avec l’autre, dont on peut s’abandonner à lui. C’était très beau à voir parce qu’Amaury et Sayyid sont devenus vraiment potes. Ils sont effectivement partis tous les deux dans mon bled à Longué-Jumelles. Ils se sont également rendus sur les lieux du tournage, notamment à l’hôpital désaffecté. Il y avait un peu un parcours, comme s’ils s’étaient crées une vie de Jojo et Willy en accéléré. Je ne suis pas objectif mais j’ai le sentiment que ça se sent un peu à l’écran. Je suis aussi parti du constat que le deuil enfantin n’est pas considéré de la même manière que pour les adultes. C’est-à-dire qu’on considère un enfant qui perd un parent, au sens presque psychanalytique du terme. L’adolescent est pris dans un prisme particulier. Il permettait aux adultes de dire « Ouais mais il est adolescent, cet état dans lequel il est est lié à sa position d’adolescent » alors que ce n’est pas moins douloureux. À ce moment, on est en pleine construction et il y a un truc qui se déconstruit. Cette question-là m’intéressait beaucoup. Et puis il y a aussi la question de l’absence. Ce sont des choses qui me taraudent.

Il ne reste que La Pampa, ce terrain qui cristallise toutes les obsessions au point que David et Teddy, pourtant privés d’un enfant/d’un amant, reportent sur Willy la concrétisation de leur projet de victoire de cette course infernale qui en a déjà tant fauché sur son chemin. Nouvelle violence, nouvelles pressions, il est temps pour Willy de définitivement quitter ce lieu. Chaque tour de piste laisse entrevoir une issue, celle qui ne demande qu’un coup de guidon pour retrouver l’Asphalte, cette nationale qu’on ne faisait que croiser pour s’amuser et que désormais, il faut suivre pour survivre. La caméra, elle, est subjective, joue sur notre étourdissement, nous fait subir le tracé du circuit pour que nous hurlions à Willy de ne plus s’acharner dans cette terre morte. On retrouve l’adrénaline qui anime les personnages lors de l’introduction, cette fois motivée par la promesse du renouveau.

A.C : Je voulais éprouver, au sens sensationnel du terme. Éprouver ce que vivait le personnage. Le plan est long et j’avais envie que ce soit presque désagréable. Moi j’aime bien cette idée qu’à un moment ça en devient presque étourdissant, c’est notre corps qui parle et plus vraiment notre tête.

Les propos d’Antoine Chevrollier ont été recueillis par Florent Ringot.

La Pampa, d’Antoine Chevrollier. Écrit par Bérénice Bocquillon et Antoine Chevrollier. Avec Amaury Foucher, Sayyid El Alami, Léonie Dahan-Lamort… 1h43
Sorti le 5 février 2025

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture