[CRITIQUE] L’enlèvement : Au nom du piètre

Rien ne semble pouvoir arrêter Marco Bellocchio. À 83 ans, le cinéaste italien est plus que jamais en forme. Après son documentaire Marx peut attendre (seulement diffusé au Festival de Cannes 2021 et indisponible depuis) et sa série Esterno Notte, il revient avec L’Enlèvement, inspiré d’un fait réel aussi troublant que révoltant.

En 1858, dans le quartier juif de Bologne, les soldats du Pape font irruption chez la famille Mortara. Sur ordre du cardinal, ils sont venus prendre Edgardo, leur fils de sept ans. L’enfant aurait été baptisé en secret par sa nourrice et la loi pontificale est indiscutable : il doit recevoir une éducation catholique. Les parents d’Edgardo, bouleversés, font tout pour le récupérer leur fils. Soutenu par l’opinion publique de l’Italie libérale et la communauté juive internationale, le combat des Mortara prend vite une dimension politique. Cependant, l’Église et le Pape refusent de rendre l’enfant, devenu pour eux un enjeu majeur.

© ANNA CAMERLINGO 2023 TOUS DROITS RÉSERVÉS/IBC MOVIE/KAVAC FILM/AD VITAM PRODUCTION/MATCH FACTORY PRODUCTIONS/ARTE FRANCE CINÉMA

Marco Bellocchio s’empare de ce triste fait divers pour dresser le portrait peu glorieux de l’Église à cette époque en se demandant constamment comment elle a pu assoir un tel pouvoir au point d’enlever un enfant sous prétexte d’un baptême qui aurait eu lieu dans leur dos. Le cinéaste nous plonge directement dans le bain avec une tension qui fait froid dans le dos alors que l’horloge tourne et que le père tente le tout pour le tout pour garder son fils auprès de lui. Une injustice décriée par beaucoup mais qui ne semble jamais atteindre le pape Pie IX. C’est ainsi qu’on assiste impuissant·es à la décrépitude d’un enfant qui oscille entre fidélité à ses parents et à son « deuxième père » qui lui inculque les bases de l’éducation catholique. En posant sa caméra au plus près du visage d’Edgardo, nous voilà plongé·es dans ses combats intérieurs, ses doutes mais aussi les concessions qu’il tend à faire pour entrer dans le moule et ne pas se faire remarquer afin de pouvoir peut-être rentrer chez lui. Bellocchio dessine le portrait très froid d’une institution qui n’hésite pas à faire du chantage à la famille du petit pour les pousser à se convertir. Si elle se dit concernée par le bien de l’enfant, chacune des décisions n’est là que pour montrer sa toute puissance et que, peu importe la Révolution qui se trame aux portes de Rome, le pape est au-dessus de toutes les règles.

L’injustice subie par cette famille confère une fureur et une colère qui se retrouve dans le rôle de la mère. Si le père d’Edgardo fait ce qu’il peut pour sauver son fils en évitant de faire des vagues, sa mère est beaucoup plus pugnace, estimant – à raison – que les mots ne suffisent pas. Véritable pilier de la famille mais aussi du récit, Marianna (Barbara Ronchi est phénoménale et bouleversante à chacune de ses apparitions) est à l’origine d’une visite entre elle et son fils des plus mémorables où la froideur de la mise en scène et de la caméra fixe contraste avec l’amour et la détresse qui se dessine dans ses yeux. Si toute la première partie détient des enjeux personnels importants, la seconde apparaît un poil plus faiblarde. En faisant un bon dans le temps de dix ans, Bellochio perd en intensité dans son récit puisqu’Edgardo a grandi et semble cette fois-ci totalement sous le contrôle de l’Église. De ce fait, ses enjeux sont moindres voire inexistants – excepté sur la toute fin qui fait le pont avec le début du film – et nous basculons sur des enjeux d’ordre politique alors que le pays s’essouffle et que l’hégémonie du pape est sur le point de s’écrouler.

Si la photographie de Francesco Di Giacomo magnifie ses sujets rendant Edgardo vulnérable avec son regard à hauteur d’enfant dans un couvent qui a tout du manoir hanté, elle ne serait rien sans la partition inspirée de Fablo Massimo Capogrosso (qui a déjà travaillé avec le cinéaste pour sa série Esterno Notte) qui injecte au long-métrage une dimension encore plus dramatique et colérique. L’Enlèvement est un très beau tour de force pour Marco Bellocchio qui nous prouve une nouvelle fois qu’il en a sous le coude lorsqu’il s’agit de nous offrir une tragique fresque d’une période sombre de son pays. S’il n’a jamais pu adapter cette histoire faute de trouver son acteur principal, il est certain que Steven Spielberg n’aurait pas boudé son plaisir (et sa colère) devant.

L’Enlèvement, de Marco Bellocchio. Écrit par Susanna Nicchiarelli et Marco Bellocchio. Avec Paolo Pierobon, Enea Sala, Leonardo Maltese… 2h15
Sortie le 25 octobre 2023

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