Sorti huit ans après Maps to the stars, aboutissement de ce que beaucoup appellent « la deuxième période » de David Cronenberg – ce serait peu comprendre comment son thème de la contamination a gangréné tous les carcans qu’il a incarné, Les crimes du futur annonce le retour de ce qui a fait la sève de son auteur : l’étude du corps humain et son rapport avec l’avenir du monde. Quand on l’a pensé avoir tiré un trait sur ce qui a fait sa renommée, être passé à un rapport plus pessimiste du corps social qui se dégénère, la nullité d’une époque qui donne un rejet de l’homme, il signe ici une fusion de ses préoccupations, un testament de carrière. Ce n’est pas un simple hasard si le film tient le même nom qu’un de ses premiers essais. Continuité de Existenz et Videodrome, le film se place dans un futur où le corps devient un objet d’un art nouveau et de performance. Videodrome, explosion de la consommation de masse, le pouvoir de l’image de la télévision, de l’obsession et de la frontière floue entre virtuel et réel des années 80. Existenz, l’avènement du jeu vidéo, du fantasme de la connexion quasi sexuelle du joueur à son environnement et l’époque à venir. Les crimes du futur réfléchit à l’après, à ce que le corps pourrait devenir et représenter.

Son nouvel alter ego, Saul Tenser (Viggo Mortensen) est un homme scruté pour ses travaux, il joue, travaille ses organes et son corps, transgresse la chair pour l’emmener sur des chemins encore inexploités. Un artiste qui donne sa beauté intérieure au public, lui livre tout ce qu’il est. Qui attire les convoitises, les regards et la passion (le personnage de Kristen Stewart, en forme de groupie du performeur). Pourtant, Saul se questionne sur la pertinence de son existence et sur son futur, de même que Cronenberg au travers de son film questionne la place de son cinéma au sein de l’industrie, sur la pertinence qu’il peut encore procurer. Tatouages des organes, cisailles au niveau des joues, greffes d’oreilles sur tout un corps dans une scène de danse, il n’y a plus de dégoût de voir une modification humaine mais un sentiment d’émerveillement. Les douleurs physiques disparaissent, la connexion et l’harmonie du corps, de son environnement, sont en osmose. La chair et la matière ne font qu’une. Les coups de scalpels de chirurgiens comme la carrosserie d’une voiture de Crash deviennent un moyen de ressentir une sensation unique, charnelle, sexuelle et d’extase. Alors que les corps nus des personnages se font couper et que du sang coule, les regards sont projetés dans le vide et aucune trace de souffrance ne se ressent. Une phrase prononcée par Saul Tenser est révélatrice « Je ne suis pas doué avec le vieux sexe ». Témoin même d’une transformation amorcée, le plaisir se prend non plus par l’ouverture d’une braguette de jean, mais par une cicatrice qui se déchire et un coup de langue qui vient titiller des boyaux.
On sent un monde pourri, décrépi, qui croupit dans des carcasses, résultat d’une planète laissée à l’abandon. « La chirurgie est le nouveau sexe », « le corps c’est la réalité », le seul moyen de se rattacher au divertissement, à l’envie d’évolution est le traitement du corps, la course à l’ego, la célébrité, au meilleur avant-gardiste. Si le corps c’est la réalité, il est logique de voir dans un environnement qui se dégrade, d’une planète qui se meurt, un système digestif d’enfant capable d’ingérer directement le trop plein de plastique qui nous entoure et que l’homme a créé. Voilà la réalité, l’adaptation de l’humain à ce qu’il vit, a ce qu’il a construit, et à ce qu’il s’est amusé à détruire pour désormais n’avoir plus que son corps pour expérimenter ce qu’il ne peut plus faire ailleurs, accepter le futur, et tenter de transcender sa triste réalité.
Crimes of the future, écrit et réalisé par David Cronenberg. Avec Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen Stewart…
Sorti le 25 mai 2022