Dans la cuisine de Cécile (Juliette Armanet), cheffe lauréate d’une émission de compétition télévisuelle culinaire, la combinaison d’ingrédients simples mais savamment dosés apporte les plus beaux éclats en bouche. Chez Amélie Bonnin, la recette est la même. Son premier long-métrage qui reprend le concept de son court césarisé (Partir un jour, 2021, retour d’un personnage vers une géographie jadis laissée derrière lui où les sentiments s’expriment par le biais de chansons populaires) est fait de petites idées simples, de gestes cinématographiques discrets où voix est laissée au naturel et où le superflu est habilement évité.
Le parti pris de la réalisatrice, annoncé dès le générique qui copie le surlignage des karaokés, n’est certes pas nouveau (la série Lipstick on your collar, Dennis Potter, 1993 ; On connaît la chanson, Alain Resnais, 1997) mais son application est tout sauf un effet de style ostentatoire. Le contraste entre la voix affutée de Juliette Armanet et celle rugueuse de Bastien Bouillon est flagrant sur le Femme Like You de K.Maro dans une réjouissante scène de patinoire, et la reprise par Bouillon, Mhamed Arezki et Pierre-Antoine Billon du Pour que tu m’aimes encore de Céline Dion peut sembler approximative. Mais avoir opté pour une interprétation par les comédiens (et non pour le playback comme pour les deux exemples précédemment cités), dénuée de chorégraphies d’où auraient pu transparaître des heures de répétitions intensives apporte une fraîcheur et une spontanéité qui nous rapprochent du film (en reflétant ces pulsions qui nous poussent parfois, à l’abri des regards (ou pas), à laisser vibrer nos cordes vocales inexpérimentées) quand la succession de numéros calibrés tend parfois à nous éloigner du cœur narratif de certains films musicaux. Seule une douzaine de chansons ponctuent le retour de Cécile sur les traces de son adolescence. Une économie de titres qu’accompagne une économie de durée : Bonnin ne sélectionne que les bouts de refrains et morceaux de couplets nécessaires aux enjeux : ceux du Je suis de celles de Bénabar qui dessinent la place de Nathalie (Amandine Dewasmes) quand son époux Raphaël (Bastien Bouillon) retrouve en Cécile son amour de jeunesse ; ceux du Sensualité d’Axelle Red, qui rappelle à Cécile tous les gestes en douceur de Raphaël ; ceux du Ces soirées-là de Yannick qui assoit la rivalité de Raphaël et de Sofiane (Tewfik Jallab), le conjoint mis sur la touche de Cécile. La cinéaste s’amuse également avec nos attentes tout en signifiant les tumultes intérieurs de ces personnages, notamment lorsque les premières notes de Je l’aime à mourir de Francis Cabrel résonnent sans que Sofiane ne parvienne à prononcer le moindre Moi je n’étais rien.

Ramenée dans la province où elle a grandi à la suite de l’infarctus de son père Gérard (François Rollin), Cécile voit ce retour qu’elle perçoit d’abord comme inconvénient (elle prépare l’ouverture de son restaurant parisien) et bref se muer en une ré-exploration de ce qui l’a conduit à quitter ces lieux et une prise de conscience de ce qui l’a toujours liée à ceux-ci. Une esquisse adéquate des environnements était donc nécessaire. Bonnin, en connivence avec son chef opérateur David Caillet (frère de Thomas avec qui il collaboré sur Le Règne animal) opposent les intérieurs cloisonnés parisiens (restaurant, appartement) à la lumière crue et directe de la campagne dans laquelle se fondent les locaux (Raphaël apparaît les pieds dans l’eau en habit de pêcheur, en phase avec les éléments naturels qui l’entourent). Les extérieurs s’embellissent d’un vivant qui semble faire défaut à une Cécile coincée dans ses perspectives professionnelles à Paris (les buvettes au bord de l’eau, les regroupements vespéraux des camionneurs sur le stationnement du resto routier familial) et les sons ambiants s’exacerbent (rutilantes moto-cross dans un champ de course ; bruyants camions sur l’autoroute bordant le restaurant familial ; effervescence de la salle de dîner perçue depuis la calme cuisine de ses parents) pour mieux dissoudre les acquis comportementaux urbains de la jeune cheffe dans les automatismes innés et rapidement retrouvés du milieu rural dont celle que l’on appelle ici davantage par son surnom d’alors – « béguin » – que par son prénom est issue.
À l’image du tube des 2Be3 qui donne son titre au film, la simplicité apparente et la légèreté perceptible du long-métrage accentués par des interludes musicaux qui confèrent à la nostalgie cachent une profondeur inattendue. Non qu’il s’agisse ici de faire passer de la pop commerciale pour du Brassens mais la bluette dansante du boys-band préfabriqué (sublimée dans la scène finale par Juliette Armanet et par la réorchestration de Chilly Gonzalèz), mine de rien, évoque l’inévitabilité de ce que l’on laisse derrière soi (l’amour que l’on donne mais qui s’abandonne) quand le destin nous pousse à explorer d’autres horizons (sans se retourner, ne pas regretter, penser à demain, recommencer). Le retour vers le passé de Juliette est une autopsie des possibles. Dans cette patinoire où Cécile et Raphaël revivent leur innocente idylle à partir de laquelle tout aurait pu changer (une scène qui rappelle à la fois Peggy Sue got married de Francis Coppola (1986) et Camille redouble de Noémie Lvovsky (2012)), les corps s’extirpent de leur présent pour aller revisiter un décor antérieur. Mais quand les lumières du fantasme s’éteignent et les paroles de K.Maro cessent, le froid, la pénombre et le silence ne mentent pas : je et nous sont désormais autres. Aussi doux et précieux soit le nectar du souvenir, y goûter nous replace face à l’évidence de nos choix. La relecture est savoureuse mais la réécriture impossible. Raphaël cabrait autrefois sa machine pour impressionner et embarquer Cécile à ses côtés, il surgit désormais sur sa roue arrière pour la laisser repartir sur sa propre route.

En revisitant son adolescence, Cécile revisite également la fille qu’elle fut et la femme qu’elle est devenue. Une femme de certitudes (son futur restaurant) et de dilemmes (la grossesse qu’elle cache à Sofiane), qui en revenant dans l’espace parental comprend tout autant pourquoi elle s’est extraite de ce cercle limitant que la solidité d’ancrage de ses racines. Ne pas s’accrocher comme sa mère Fanfan (Dominique Blanc) reprenant Paroles, paroles, avide de mots tendres enrobés de douceur qui se posent sur sa bouche et jamais sur son cœur, à d’inatteignables expectatives. Ne pas s’engoncer dans la rancune, comme son père colligeant dans son petit carnet tous les signes de dénigrements sur ses origines que sa fille a pu émettre en public. Mais comprendre qu’observer la petite routine quotidienne d’un père borné et d’une mère attentiste avec l’unique prisme d’un parisianisme privilégié serait aussi sommaire que résumer sa vie à un simple phénomène de transfuge de classe. Deux scènes traduisent particulièrement ce que la réussite sociale de Cécile doit à l’exemple et l’amour de ses parents et particulièrement, ici, de son père – scènes qui doivent beaucoup à la magnifique prestation de François Rollin. L’une résume l’appartenance de Gérard à une voie professionnelle que sa fille a elle aussi décidé de suivre. Nulle envie de croupir dans un hôpital mais un besoin viscéral, quelle que soit la diversité ou la qualité des plats proposés à ses clients, de s’arrimer à sa cuisine. Dans un mouvement de caméra qui suit la spirale des peaux de pomme de terre pelées, la cuisine est la seule scène où Gérard souhaite mourir. Lui qui a tout décidé dans sa vie veut choisir sa mort aussi. Les mots empruntés à Dalida font le reste. En spectatrice à l’arrière-plan, Cécile comprend la nature complexe des obstinations. L’autre scène agit comme le révélateur d’une rudesse feinte. Gérard peut clamer que le caractère vain des télé-réalités et des tables chics de la capitale couvre sa fille de honte, il l’aime, immensément, et a toujours craint de la voir s’éloigner. Et je sais que bientôt toi aussi tu auras des idées puis des idylles, des mots doux sur tes hauts et des mains sur tes bas. Les paroles du sublime Cécile ma fille de Nougaro habillent d’une intensité superbe les émotions d’un père n’ayant jamais cessé de s’émerveiller devant sa fille. Le sucre trempé par Cécile dans le café de son père est l’indestructible pont entre l’enfance et l’âge adulte. Il rappelle la jeune femme à d’inoubliables moments de complicité, révèle que la combinaison de saveurs inattendues qui l’a fait gagner Top Chef est née de ces instants et annonce le plat-signature de son restaurant. Ce petit geste anodin qui colore par capillarité le carré blanc d’une saveur profondément scellée à son être c’est le signe que partir n’est jamais oublier. Une finesse scénaristique qui étoffe les personnages, implique le spectateur et ouvre le récit sur un après.

Amelie Bonnin convie à une partition charmante qui touche car elle incite à substituer l’insolvable question des chemins que nous aurions pu prendre pour l’indispensable considération de ce qui nous a construit, quelle qu’ait été la tristesse de chaque départ. Il est possible qu’un tel constat puisse teinter la nostalgie d’une mélancolie légère. Alors ? Alors, on danse.
Partir un jour, d’Amélie Bonnin. Écrit par Amélie Bonnin et Dimitri Lucas. Avec Juliette Armanet, Bastien Bouillon, Tewfik Jallab…1h34.
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