[CRITIQUE] Play Dirty – Film clair-obscur

Même s’il est illustré dans le cinéma d’action des années 80 et 90 sous la houlette du producteur Joël Silver, il faut chercher du côté du roman noir pour trouver l’origine du style de Shane Black. De Raymond Chandler à Dashiell Hammett, le genre a profondément influencé son écriture, que ce soit dans la caractérisation de Joe Hallenbeck (Bruce Willis, héros du Dernier Samaritain), détective privé cocu et désabusé comme une variation de Philip Marlowe, jusqu’à la narration via la voix off du protagoniste principal dans Kiss Kiss Bang Bang qui évoque directement ce style littéraire souvent écrit à la première personne. La rencontre avec Donald Westlake, auteur prolifique du genre, et de son personnage fétiche Parker (plusieurs fois porté à l’écran dans Le Point de non-retour (John Boorman, 1967), Echec à l’organisation (John Flynn, 1973) ou Payback (Brian Helgeland, 1999)) sonne donc comme une évidence.

Bien qu’il soit un cambrioleur plutôt qu’un flic ou un détective privé, Parker – dans sa version littéraire ou ses adaptations cinématographiques – se place dans la continuité de Martin Riggs (Mel Gibson dans l’Arme fatale (Richard Donner, 1987), Joe Hallenbeck ou Samantha Caine (Geena Davis dans Au revoir à jamais (Renny Harlin, 1996) par son absence d’illusions et sa personnalité désabusée. S’il faut vraiment rapprocher Parker d’un personnage créé par Shane Black, ce serait Jackson Healey, incarné par Russell Crowe dans The Nice Guys (2016). Un type hors de la loi, gagnant sa vie en cassant des bras et filant des bourre-pif, mais révélant un code moral le poussant à faire le bien lorsque la situation l’exige (comme par exemple lorsqu’il flanque une rouste au braqueur du diner dans lequel il mange). Pour Shane Black, transposer le personnage de Parker à l’écran, c’est garder la substance des écrits de Westlake tout en se l’appropriant pour l’intégrer à son univers cinématographique.

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Play Dirty débute ainsi comme les autres films adaptant le personnage de Parker. Un braquage commis, le héros trahi par l’une de ses partenaires – ici Zen (Rosa Salazar) puis laissé pour mort avant de revenir pour retrouver la traîtresse et récupérer son butin. Au milieu, un superbe générique animé et accompagné par la musique d’Alan Silvestri qui se place dans la lignée des grands scores du genre (on pense à la partition de Chinatown (Roman Polanski, 1974) composée par Jerry Goldsmith). Les premières notes de piano annoncent une atmosphère trouble et envoûtante avant que les cuivres et l’orchestre ne donnent une tonalité plus moderne et orientée action à l’ensemble. Un générique qui débute sur la chute du héros comme engrenage dont on peine à sortir. Code spécifique au genre mais aussi parallèle de la situation du cinéaste contraint de se retrouver sur les plateformes de streaming après les bides de The Nice Guys et The Predator (2018).

Pour le réalisateur, il s’agit de se réapproprier cette figure du roman noir, idée qu’il aborde en choisissant d’écrire une histoire originale, proche des romans de Westlake tout en lui permettant d’implémenter des effets personnels. Première étape, définir le personnage pour le spectateur sans aucun background ou séquence d’introduction spécifique. À ce titre, les habitués du cinéma de Shane Black se retrouvent en terrain connu par une grammaire consistant à caractériser le héros en un dialogue et quelques plans. Ici, ce sont deux personnages, Philly (Thomas Jane) et Knox (Sebastian Carr) qui parlent d’un homme « sorti de nulle part » dans un enchaînement de champ-contrechamps laissant entrevoir par-delà la lumière éclairant leur visage un troisième larron dans l’ombre, dont la caméra ne filme pas le visage. Première apparition quasi-hors champ, statut établi par la proximité avec le chef de groupe, une aura qui semble immédiatement effrayer les autres lorsque, après une montée de ton et la profération de quelques menaces par Knox, Parker s’avance dans la lumière et se présente, calmant instantanément la nervosité de son interlocuteur : le personnage et son importance sont posés.

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Le dialogue, rythmé par les nombreuses punchlines du scénariste – « Tu n’es pas intelligent. Mais tu peux faire semblant » – finit par nous projeter directement au milieu du casse. Un traveling circulaire en plan large introduit le cadre : des braqueurs, un coffre en train d’être percé, des otages et le directeur à qui l’on demande les clés. Au milieu, un petit aparté lorsque ce dernier frappe l’un des braqueurs (Knox, justement) pour impressionner sa petite amie, qui en réponse le réprimande face au risque d’être tous tués. À l’extérieur, une voiture se gare sur le parking. Le conducteur – un employé accompagné de sa famille – comprend qu’un casse est en cours, sort de la voiture, arme à la main pour braquer les braqueurs. La caméra s’emballe, une poursuite commence : portée sur une autre voiture, elle parvient à suivre le véhicule en fuite, esquivant de nombreux figurants sans que nous ne soyons jamais perdus. L’impression de vitesse et la richesse de mouvements se conclut sur un champ de course quelque peu gâché par l’apparition de chevaux numériques dont les effets visibles nous écorchent l’immersion, malgré l’excitation ressentie.

Ces dix premières minutes résument à elles seules Play Dirty : film noir adapté de Westlake, reprises de personnages typiques des romans, déviation vers le film de casse qui souffre malheureusement d’une facture technique inégale. Si la mise en scène de Shane Black est classique et reste proprement exécutée – les cadres sont bien travaillés, l’ensemble est lisible et ne perd jamais le spectateur – elle subit les conséquences d’un tournage en Australie alors que l’histoire se situe dans un New York que nous ne parvenons jamais à distinguer dans cet imbroglio de fonds verts. L’immersion se rappelle constamment à ces limites et l’appréhension du film en est semée d’embûches – on pense par exemple au dernier acte supposément impressionnant impliquant une poursuite à travers la neige, obstruée par une caméra qui, ne pouvant trop filmer les extérieurs factices, se focalise sur les personnages à l’intérieur des habitacles, annihilant le spectaculaire pourtant souhaité.

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Mais surtout, comme sur chacune de ses réalisations depuis Kiss Kiss Bang Bang, Shane Black fait évoluer dans un premier temps les figures de son propre cinéma. Prenons ici le tandem principal formé par Parker et Zen, soit le héros et son antagoniste. Parker, tel le personnage de roman de gare qu’il est, ne dépasse jamais – à une scène près – le stade du cambrioleur monolithique et menaçant, capable de flinguer sans cligner des yeux le premier qui se met en travers de sa route. Un traitement surprenant de la part d’un scénariste qui est toujours parti de figures archétypales du cinéma policier pour y apporter une dimension tragique et une réalité  déterminée par la vie personnelle du scénariste, qui écrit L’Arme Fatale à une époque où lui-même est pris de pulsions suicidaires et Le Dernier Samaritain après une rupture amoureuse très douloureuse. Or, le pulp en littérature repose sur un héros bien défini, sans évolution ni trauma. En écrivant et réalisant Play Dirty, Shane Black fait le choix de rester fidèle à l’esprit du personnage créé par Donald Westlake sans se l’approprier.

Le genre étant fait d’archétypes, il est possible de s’en contenter, d’accepter de se plonger à nouveau dans un récit que l’on connaît, en savourer une nouvelle incarnation. Mais l’autre problème qui survient alors est celui d’un Mark Wahlberg qui ne parvient jamais à incarner cet archétype de menace permanente. D’abord par un manque de charisme naturel qui a imprimé le visage de Lee Marvin, Robert Duvall ou Mel Gibson, indiquant un danger par leur simple présence. Ensuite, par sa volonté récente de vouloir se donner l’image du bon catholique dans la vie publique, contrastant avec un personnage qui ne s’excuse pas de ses actes, un dur à cuire qui cogne en premier et ne montre aucune sensibilité. Enfin, car ce type de personnage n’a jamais collé à la personnalité de l’acteur. S’il se montre convaincant dans des rôles convoquant son passé de voyou comme The Yards (James Gray, 2000) ou Les Infiltrés (Martin Scorsese, 2006) – pour l’époque où il cherchait encore de vrais rôles -, ils ne correspondent pas à celui d’un taiseux dont la simple présence fait trembler l’assistance. Ceux qui se souviennent de l’adaptation du jeu vidéo Max Payne (John Moore, 2008) ont déjà compris pourquoi Mark Wahlberg est une erreur de casting.

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Au-delà de la question du comédien, un personnage comme Parker représente un rôle presque disparu au cinéma malgré quelques réminiscences telles que Balade entre les tombes (Scott Frank, 2014), The Nice Guys en 2016 (de Shane Black, justement) et plus récemment Marlowe (Neil Jordan, 2022). Si ces trois films n’ont pas fait écho malgré la présence de Liam Neeson, Russell Crowe et Ryan Gosling, c’est bien que le genre n’est plus adapté au public malgré sa traversée des époques. De l’âge d’or en passant par le Nouvel Hollywood, jusqu’à sa renaissance dans les années 90, il s’est caractérisé par sa capacité à ne jamais changer ses codes :  une certaine vision de la femme (d’où l’expression « femme fatale »), un personnage principal de mâle alpha ne montrant aucune sensibilité, etc. Comment ces codes peuvent-ils résonner avec une génération désormais éloignée de ces « standards » de masculinité – bien que les influenceurs voulant revenir à un âge bien plus rocailleux pullulent sur les réseaux – ? Or, Shane Black, justement, a toujours dépassé dans son cinéma cet aspect masculiniste, apportant de la sensibilité à ses personnages à une époque où la puissance physique régnait sur le cinéma d’action. On pense à Martin Riggs cachant derrière sa violence décomplexée un policier suicidaire hanté par le décès de son épouse, à Joe Hallenbeck en détective privé s’auto-flagellant un lendemain de cuite, ou à Harry Lockhart (Robert Downey Jr. dans Kiss kiss bang bang) en cambrioleur raté passé à côté de ses rêves. Personnages qui assument et édictent leur vulnérabilité, ils entrent  surtout en résonance avec leur comédien. Il ne s’agirait pas de dire que seuls des êtres torturés peuvent incarner de tels caractères mais si l’on observe les figures héroïques des actioners actuels, difficile d’en trouver qui détiennent la moindre zone d’ombre en leur for intérieur. Si on les retrouve par exemple dans des drames à Oscar où le vice sur-explicite rime avec la possibilité d’obtenir sa petite statuette dorée, la dimension « récréative » du cinéma d’action ne donne pas envie à des comédiens ressentant le jeu impliqué comme un effort à quantifier de s’impliquer outre mesure. Un double paradoxe se pose : parce qu’il la trouve trop lisse, Shane Black se refuse à intégrer les carcans de son époque, à la pour voir ce qu’il pourrait en tirer et perpétue les codes d’un cinéma désormais dépassé. Mais parce qu’incarner ces figures impliquerait de se « mouiller » quelque peu, c’est aussi une industrie, des acteurs-stars aux producteurs-gourous, qui rejette d’intégrer sa personnalité dans la multiplicité des productions à proposer. Qu’il ne trouve plus sa place dans les salles ou en long-métrage influant (si l’on prend l’exemple de Scott Frank, ce dernier travaille désormais sur des mini-séries comme Mister Spade ou Les Dossiers oubliés) apparaît comme un revers de médaille à des auteurs qui tentent seuls au monde de continuer à faire vivre un type de cinéma dépassé aujourd’hui.

Si l’on en revient à une logique de personnages, il y a cependant un élément qui fait dépasser à Shane Black le cadre des époques à incarner. Le scénariste possède son style, sa grammaire d’écriture qui lui est propre et crée des personnages hors des conventions car reliés à un grand tout qu’il alimente à chaque avancée dans sa filmographie. Parker, puisqu’il vient d’ailleurs, ne parvient jamais à rejoindre les leitmotivs récurrents, mais Zen, justement, se révèle bien plus « blackienne ». D’abord parce que sa caractérisation évolue avec le long-métrage. Présentée comme la traitresse de l’histoire, elle révèle une personnalité sûre d’elle, débrouillarde (elle remarque dans la séquence du restaurant le flingue caché sous la table, simule un massage cardiaque pour s’en emparer et éliminer ses ennemis) et attachante. C’est le personnage du film qui se trouve dans la lignée du cinéma de Shane Black, celui que les épreuves de la vie n’ont pas épargné mais qui se révèle empathique. Rosa Salazar incarne totalement cette personnalité ambivalente où l’humanité du personnage transparaît derrière son regard de tueuse de sang-froid. C’est dans ce tandem que le réalisateur s’éloigne des conventions de son propre cinéma – associé au buddy movie policier – par le fait que les deux protagonistes sont des ennemis, ce que Shane Black rappelle lors de leur ultime et surprenante confrontation. Pas de scène d’action ou de duel explosif entre les deux personnages mais une simple séquence de dialogue comme un couperet qui tombe et qui se termine hors champ, comme si le réalisateur se refusait justement à montrer à son spectateur qu’il s’éloigne de ses propres conventions. Encore un rendez-vous manqué tant tout cela mériterait bien un petit coup de frais.

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Par son absence de de surprise, Play Dirty apparaît comme une récréation sans grande implication pour Shane Black. Là où Kiss Kiss Bang Bang et The Nice Guys prennent plaisir à mener le spectateur par le bout du nez, Play Dirty se contente de lui donner ce qu’il attend jusqu’à reprendre certains passages des deux précédents films. Ainsi, lorsque l’équipe de cambrioleurs se retrouve contrainte d’avancer d’une nuit le casse et de l’effectuer alors qu’ils sont complètement ivres, Shane Black cite directement une séquence de The Nice Guys où le héros Holland March (Ryan Gosling), avec quelques grammes d’alcool dans le sang, tombe de plusieurs mètres et se retrouve nez à nez avec le cadavre d’un homme qu’il venait interroger. Lorsque Zen se fait arracher un morceau d’oreille par un coup de feu, c’est le doigt arraché à Robert Downey Jr. dans Kiss Kiss Bang Bang qui fait écho. Mais là où ce dernier utilise la séquence comme un set up and pay off enclenchant de multiples péripéties (le chien gobant le doigt et donc trimballant les empreintes sur une scène de crime), elle se retrouve ici sans impact, comme un gimmick qui n’est là que par obligation..

Shane Black s’attaque à une œuvre existante, et c’est peut-être là tout le dilemme. Quand on se rappelle que son appropriation d’Iron Man ou de Predator a été massivement rejetée, on comprend qu’il n’y a pas eu l’envie ici de remuer plus que de raison les esprits en attente d’un rendu standardisé. Cela n’empêche pas les regrets : cette modernisation de Parker passe uniquement par l’utilisation des gadgets numériques de notre époque et quand bien même ils sont à l’origine de passages savoureux – un quidam filmant une fusillade en pleine rue et prenant une balle perdue dans la tête -,  l’impression que le réalisateur n’est pas totalement investi/ne parvient plus à trouver une manière de se renouveler comme il a pu le faire dans ses précédents films subsiste., L’amateur du cinéma de Shane Black peut apprécier cette dilettante. De notre côté, puisqu’on a eu bien mieux, on concluera que Shane Black n’est jamais meilleur que lorsqu’il crée son propre univers plutôt que de faire une pâle copie de celui des autres.

Play Dirty, de Shane Black. Ecrit par Charles Mondry, Anthony Bagarozzi et Shane Black. Avec Mark Wahlberg, Rosa Salazar, LaKeith Stanfield… 2h08.
Disponible sur Prime Vidéo depuis le 1er Octobre 2025.

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