Quelque temps après L’empire (Bruno Dumont), L’amour ouf (Gilles Lellouche) ou En fanfare (Emmanuel Courcol), le cinéma français renoue son amour pour les terres du Nord en proposant à Juan Carlos Medina d’y mettre en images l’intrigue de son thriller Six jours. Roubaix et la Métropole Lilloise deviennent le théâtre d’une pluie diluvienne, presque une promesse de Verlaine : il pleut sur la ville tant qu’il pleure dans le cœur des personnages. Quand devant l’Opéra – décor définitivement cinématographique, Medina utilisant les portes de la Vieille Bourse pour effectuer ses surcadrages -, Anna (Julie Gayet) reconnaît le véhicule de celui qui, onze ans plus tôt, a enlevé sa fille, le champ s’obstrue de parapluies et de parkas noir·es, nous rappelant Une pluie sans fin (2017) de Dong Yue, que l’affiche de Six jours évoque déjà. Si l’inspiration derrière le projet est bien asiatique, elle trouve sa source près de 2000 kilomètres plus au Nord, sur la péninsule coréenne.
L’obsession hollywoodienne, incapable d’exploiter des films étrangers sur ses terres, pour les remakes peut parfois nous être commune, même si l’on en sent une accélération récente. Après Le jeu (2017) pour lequel Fred Cavayé a été ardemment salué malgré son incapacité à se détacher de l’original (Perfetti sconosciuti, réalisé par Paolo Genovese l’année précédente), c’est l’horrible Le choix (Gilles Bourdos, 2024) qui vient dans nos salles singer plan par plan Locke (Steven Knight, 2013), film que nous avons pourtant distribué et dont cette pâle copie n’apporte aucune plus-value. Après avoir découvert Six jours, la première urgence est de se plonger vers celui qui lui a donné ses idées, Mong-ta-joo (2013) de Jeong Keun-seob et d’en chercher les réminiscences. On espère, le détachement.
L’œil non-aguerri peut rapidement s’agacer : sur le papier, le film de Juan Carlos Medina reprend tout de son aîné. Kim Sang-kyung est remplacé par Sami Bouajila, inspecteur traumatisé par la même affaire d’enlèvement soldée par la mort de l’enfant – dont il est le principal responsable. La narration ne se libère jamais, ou presque. L’intrigue s’amorce sur l’annonce de la fin du délai de prescription (ici le titre), mettant l’urgence de l’enquête au service de la pression que ressentent les personnages, condamnés à laisser un crime impuni. On peut y voir rapidement un discours : l’absurdité du délai de prescription s’oppose à un corps policier acculé par le nombre d’affaires nécessitant son attention. Ne pas clore quelques dossiers, c’est s’exposer à en gâcher d’autres mais aussi se heurter à son manque d’accomplissement. Lorsque Karim (Bouajila) transgresse les ordres de sa cheffe, le geste est d’autant plus politique qu’il joue sur l’obsessionnel. Mais comme une partition qui tressaute, le scénario s’arme d’un nouvel arc, balayant ces quelques enjeux d’une main : un nouvel enlèvement survient, dans les exactes mêmes conditions qu’onze ans plus tôt. Imitateur·ice ou récidiviste ? L’affaire d’ordre et de morale oublie l’institution pour repartir vers l’humain·e. Et c’est là que se situe le détachement, dans le regard moral que les deux cinéastes portent sur leurs sujets.
Six jours, baignant dans le cliché du film de flic torturé luttant pour son honneur et la reconnaissance de son travail, peine à susciter l’intérêt. Au-delà d’un scénario qui joue sur ses zones d’ombre pour maintenir en haleine – avec plus ou moins de réussite – et d’un sentiment de palpable quant aux terres du Nord mises en image, la déconvenue découle d’une écriture de personnages archétypaux, rendant la direction d’acteur·ices hasardeuse. Gilles Cohen débarque en commissaire glacial et hautain chargé de gérer l’enquête sans laisser Karim intervenir ? Il suffit de lui demander de reproduire son approche du Bureau des légendes en toute binarité. Même constat pour Julie Gayet dont le rôle, pourtant hors de sa zone de confort et pouvant lui proposer une gamme intéressante, la réduit à une mère en mort intérieure dont même la quête de vengeance ne parvient pas à animer une certaine rage. On peut se réjouir de voir que le film n’emprunte pas le montage épileptique de son homonyme coréen et accepte la noirceur de son récit plutôt que de se confondre dans le cabotinage d’une flicaille doucement idiote dont la péninsule se ravit depuis Memories of murder (Bong Joon-ho, 2003). Mais être de meilleure facture qu’un film passablement oubliable n’est pas un argument suffisant. Il faut s’y plonger plus avant, chercher justement où se situe la rupture entre les deux regards.
Revenons au titre : Six jours. Urgence du délai de prescription, comme précisé plus haut, pour ce flic qui peut se retrouver retiré de l’enquête-objet de tous ses troubles. Mais urgence également pour cette mère qui se retrouve seule à continuer à chercher le ravisseur de sa fille, le retrouve et choisit d’enlever à son tour la petite-fille du concerné pour le piéger et lui faire porter le chapeau. C’est en choisissant comment construire cet événement que les deux cinéastes trouvent leur point d’opposition. Sur le papier, et donc sans observer les détails, on pourrait jurer assister aux mêmes tribulations. Une fois le pot-aux-roses dévoilé, la mère est innocentée par de faux aveux que le flic fait signer au grand-père pour le punir de son crime désormais prescrit. Tout est bien qui finit bien, l’autre enlèvement n’est pas si grave puisqu’un salaud est derrière les barreaux. C’est justement dans la construction de cette information que Six jours trouve sa singularité. Car s’il abdique en apposant la même finalité scénaristique, il ne traite pas ses protagonistes de la même manière. Pire, il élude naturellement Julie Gayet de son montage, ne la faisant apparaître que par à-coups afin de rappeler l’enquête qui patauge, pour que la réalité quant à l’enlèvement dont elle est à son tour coupable fasse l’effet d’un twist. Elle devient l’antagoniste, nouveau monstre d’une histoire quand le film originel accompagne le personnage dans l’échafaudage de son méfait, nous en offrant une empathie circonstancielle – voire une complicité consentie – que Six jours, lui, refuse de considérer. Quand l’un nous dit que la fin justifie les moyens et que les deux restent complices consentants d’un mensonge arrangeant, l’autre n’hésite pas à juger son personnage, jusqu’à le faire par une réplique – “Les enfants n’ont pas à payer les crimes des adultes”, que Karim assène à Anna. Dans le plan final, seul reste le regard de Sami Bouajila, fixant l’horizon de la Mer du Nord les yeux embués : sa culpabilité est renforcée d’un nouveau fardeau, grande rescapée d’un calvaire qui n’aura rien cautérisé.
Six jours, de Juan Carlos Medina. Écrit par Denis Brusseaux et Juan Carlos Medina. Avec Sami Bouajila, Julie Gayet, Philippe Resimont… 1h41
Sorti en salle le 1er janvier 2025


Guess ill have to learn french now. Had fun on our Monopoly game 😉
Thanks Sunny for your comment ! Yes, you’ll have to learn if you wanna know what good movies you’re gonna watch ! Thanks for the game too
[…] de l’oubli. Ce rôle fait écho à celui que Bouajila incarnait quelques mois plus tôt dans Six Jours (Juan Carlos Medina) : un policier enfermé dans une enquête sans délivrance, hanté par ce […]