[CRITIQUE] Babygirl : Chauds désirs, tièdes émois.

En amour comme dans sa vie professionnelle, Romy Mathis (Nicole Kidman) a dû, pour atteindre les sommets, procéder à de constants exercices d’enfouissements. Dès les premières scènes de Babygirl, incapable d’atteindre l’orgasme avec son mari Jacob (Antonio Banderas), elle part se planquer dans sa salle de bain pour étouffer ses cris de jouissance libérateurs en visionnant des images de jeune fille soumise sur Internet. Babygirl : mi-enfant, mi-ado, le titre révèle en lui-même combien Romy cherche encore la femme. Comment définir ses ascensions, orgasmiques ou hiérarchiques ? Ondulations permanentes entre des mains d’hommes ? Construction perpétuelle d’une carapace dissimulant toute forme de doute ? Son entourage et son domaine d’activité la catégorisent dans un modèle de femme ambitieuse en décalage avec ses tourments intérieurs : mère attentive et organisée, mentor précise dans ses communications corporatives, les technologies auxquelles elle se consacre éliminent le superflu des gestes répétitifs, l’épanouissent, aux yeux des autres, dans des mouvements robotisés de remplacement. Le long-métrage de la néerlandaise Halina Reijn propose le contre-champ d’une vie régie par le contrôle.

2AM/Man Up Films/A24

L’élément tant déclencheur que révélateur prend les traits d’un jeune stagiaire au comportement désinvolte, Samuel (Harris Dickinson) qui, plus qu’une proie, voit en Romy le terrain d’une tentante exploration. En le voyant calmer un chien surgi de nulle part pour s’attaquer à un passant dans la rue, la cheffe d’entreprise perçoit la capacité de son nouvel employé à prendre le pouvoir avec une déconcertante décontraction sur l’expression d’une nature bouillonnante. Peu s’en faut pour que tous deux se glissent derrière les portes de l’adultère et pour que Reijn se serve du canevas des thrillers érotiques ayant ponctué les années 80 et 90, de Disclosure (Barry Levinson, 1994) à Basic Instinct (Paul Verhoeven, 1992) en passant par Fatal Attraction (Adrian Lyne, 1987), pour tisser un récit dans lequel les codes de séduction s’inversent. On retrouve le parfum de l’interdit (la patronne et son apprenti, la différence d’âge marquée), le danger qui plane au-dessus du couple illicite (la collègue mise au fait), le risque permanent de déstabilisation de l’ordre établi (la menace sur le mariage de Romy) et l’intrusion de l’amant au cœur de la cellule familiale (la visite surprise de Samuel au domicile des Mathis). Mais ces longs-métrages se voulant grivois placent généralement l’homme (à plusieurs reprises, la silhouette taillée à la serpe et la mâchoire serrée à s’en faire péter les molaires de Michael Douglas) au cœur de ses turbulences libidinales. Ici, c’est la cinquantaine sculptée de Romy que la vingtaine filiforme de Samuel vient émoustiller. Reijn a toutefois l’intelligence de ne pas simplement retourner les clichés. Dickinson, s’il danse torse-nu quand Kidman observe et s’il se trémousse lascivement en boîte, est davantage moteur qu’objet. La réalisatrice prend le parti d’éviter les étreintes passionnelles et la fusion des corps dénudés. Ce n’est pas la moiteur soupçonnée d’un épiderme troublant qui attire Romy, c’est l’éventualité de voir Samuel réveiller ce que le quotidien et les normes sociales ont anesthésié en elle. Une réanimation plus qu’une jouissance. L’immédiateté et l’ostentatoire des pulsions masculines laisse place à la complexité du désir féminin. Un angle pertinent qui s’illustre toutefois par des choix de mise en scène hasardeux. Le respect des codes du genre a le défaut de baliser la narration de jalons attendus (dangereuse proximité des coulisses de l’adultère et du théâtre quotidien, confrontation amant-mari) et si les deux scènes musicales, l’une sur Tear us apart d’INXS, l’autre sur Father figure de George Michael ont le mérite de projeter les fantasmes de Romy en optant pour des standards de sa génération, la première pâtit de ses ellipses temporelles clipesques.

2AM/Man Up Films/A24

Face à la prestation d’une Nicole Kidman investie (livrant à la caméra son corps et ses cris) qui n’hésite pas à mettre sa propre image à contribution (botoxée en gros plan, Romy se fait dire par sa propre fille qu’elle «ressemble à un poisson mort»), un partenaire capable de soulever les tensions, de rendre les attractions fatales, de côtoyer l’irrésistible et pénétrer les fibres de la tentation était nécessaire. Harris Dickinson enfile avec conviction les habits d’un personnage entre deux âges, trop jeune pour totalement saisir la portée de ses actes (sa parka lui donne une allure de petit garçon), trop adulte pour se satisfaire d’un rôle de débutant ou d’une aventure ordinaire avec une collègue du même âge. Mais son jeu dépasse rarement les moues hésitantes et les sourires amusés. Les étincelles attendues à la friction de ces deux âmes peinent à survenir tant la balance de la direction d’acteurs penche en faveur de Kidman et tant les dialogues manquent de force, de perversité et d’éclat. L’adultère reste in fine plutôt sage. Les soumissions s’expriment en contournant tout itinéraire outrancier. Qu’elle boive du lait à même le sol ou qu’elle le laisse déborder de ses lèvres, Romy flirte avec une imagerie pornographique évidente mais vierge de tout excès graveleux. C’est davantage à travers les yeux d’un post-adolescent semblant rougir aux pages lingerie d’un catalogue que ces échanges pseudo-sulfureux s’observent. Quand Romy caresse et mordille la cravate oubliée de Samuel, Halina Reijn se contente de laisser l’imagination de son personnage et de ses spectateurs/trices tournoyer autour de l’objet, des perspectives qu’il renferme, plutôt que de s’abandonner à de gratuites scènes de BDSM.

2AM/Man Up Films/A24

Jacob, et son interprète, Banderas, font figure de sacrifiés. Réduit à un rôle de mari cherchant constamment l’atteinte d’une satisfaction physique que Romy avouera n’avoir jamais ressentie auprès de lui, à une fonction de metteur en scène de théâtre tout juste évoquée pour grossièrement souligner les faux-semblants, l’acteur surnage. Exemple de quelques fulgurances dont Reijn est capable, la cinéaste filme Jacob, alors pris d’une attaque de panique à la suite de sa confrontation avec le jeune homme, dans une position canine similaire aux timides ordres donnés par Samuel à Romy dans leur triste chambre d’hôtel. En quelques plans, Reijn illustre l’aptitude de Samuel à apprivoiser les tourments intérieurs de ses semblables. La cinéaste nous épargne ainsi vengeance froide, combat de coqs et petits lapins ébouillantés. La scène fait cependant suite à un pénible face-à-face entre les époux servant d’exposition aux traumas d’enfance et aux perturbantes envies inassouvies de Romy, plombée par de laborieuses lignes de dialogues et cadrée avec une déconcertante platitude. La réalisatrice souffle à la fois le chaud d’une infidélité destructrice et le froid d’une écriture fragile et d’une incarnation bancale. Les pistes qu’elle essaime, particulièrement quand elle s’attaque aux carcans patriarcaux (Romy seule figure féminine dans l’ascenseur bondé de son entreprise) qui corsètent les femmes accomplies dans une image lisse et froide sont timidement exploitées. Entre une employée persuadée que les écarts de la dirigeante finiraient par nuire à celles qu’elle a jusqu’alors inspirées, des co-dirigeants engoncés dans leur génération perdue, toujours enclins aux abus, qu’elle parvient à envoyer se faire foutre, un mari contraint aux mêmes gestes que l’amant pour finalement conduire sa femme à l’extase, un Samuel expédié à l’étranger afin qu’il n’encombre pas le dernier chapitre du récit, le film superpose les boucles sans toutes les clore. Une dernière image ambiguë d’apprivoisement et de leçon apprise referment les explorations d’une femme enfin en phase avec ses abandons sur un amer goût d’inachevé.

Babygirl. Écrit et réalisé par Halina Reijn. Avec Nicole Kidman, Harris Dickinson, Antonio Banderas…1h55
Sorti au Québec le 25 décembre 2024 et en France le 15 janvier 2025.

1 Commentaire

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture