Devant la toile encore vide précédant la projection de The dog stars, notre enthousiasme est animé par un souvenir persistant : on pense à Macrinus. À ce personnage incarné par un Denzel Washington débordant de charisme, s’affairant par malice et perfidie à la destruction de la civilisation dominante, celle de l’Empire romain décadent de Gladiator 2 (2024). Ce sont surtout des images qui nous restent en tête. En alternance avec un film à la grammaire morose, programmatique dans son écrin de grand spectacle calibré, une véritable mise en scène se détache, incarne ces rares moments qui ne nous marquent pas parce qu’on est en accord avec eux mais parce qu’ils nous confèrent l’intime conviction qu’ils intéressent leur metteur en scène, a contrario du reste. Le pari passé avec Ridley Scott devient étrange : accepter que ses films ne soient plus que des attractions ternes, rarement intéressantes sur lesquelles sa caméra s’affaire comme une petite artisane bosseuse mais indifférente, à la simple condition qu’un geste ou des instants volés émergent. Devant la toile encore vide précédant la projection du prochain Alien, on pensera probablement à Darlene.
Cette rencontre, il faut cependant la mériter. The dog stars n’est pas le plus insupportable des films de Ridley Scott, son voyage est même plaisant à regarder si l’on occulte le fait qu’il génère avant tout une indifférence polie. De celles qui trouvent les images jolies, notamment ces longs plans aériens qui suivent Hig (Jacob Elordi) et son Cessna à travers la nature abandonnée, mais surtout de celles qui ne trouvent pas de point d’accroche pour nous attacher à cette histoire. Réalité post-apocalyptique, poignée de survivant·es qui tentent d’envisager leur communauté à défaut de repenser leur monde, assaillant·es débilisé·es – selon qui les regarde, du vétéran misanthrope au fermier conservateur, iels apparaissent grimé·es en mexicain·es dignes des cartels ou en amérindien·nes, mais restent quoi qu’il arrive à l’état animal – : les éléments passent devant l’écran comme on ferait la file d’attente d’un grand huit vendu comme impressionnant mais sans jamais monter à bord du train. Personnages secondaires prêts au sacrifice, chien quant à lui sacrifié pour motiver le héros, petite romance pour le rassurer, on pourrait dire que tout est là mais pourtant, rien ne prend. La propension du cinéaste à activer une grammaire programmatique est telle que le propos général bien naïf du film (face à l’arrêt du monde, il ne faut pas chercher l’ailleurs mais revigorer l’ici) se retrouve plus dans les propos qu’il tient lors de l’exercice de promotion que dans les images qu’il ne filme pas réellement, se refusant à regarder ce qui lui aussi l’indiffère.

Il y a bien deux trois moments où l’excitation survient. On pense à un assaut nocturne où Bangley (Josh Brolin) se retrouve seul à défendre la base aérienne qu’il a repensé en campement devant des centaines d’assaillant·es plus motivé·es par l’envie de mort que le besoin de survie. Égorgements en gros plans, balles qui fusent en tous sens, escalade en harmonie des perchoirs de défense, alternance de points de vue auxquels se mêlent les visions en infrarouges de l’équipement de Bangley, multiples explosions, le montage frénétique intègre une masse de données rendant l’action aussi volontairement confuse qu’excitante. Un moment d’éclat contrebalancé par une seconde scène d’assaut, cette fois-ci en plein jour et dans le domaine forestier où Hig a pris refuge, où le déplacement des corps dans l’espace perd toute logique, où un tir d’arbalète ne s’harmonise pas avec la tombée du corps que le carreau atteint. L’excitation précédente retombe comme un soufflé. On l’a dit, rien ne prend réellement racine.
Mais on a cité Darlene. Initialement une voix captée par la radio du Cessna qui porte l’espoir d’un lieu où l’harmonie d’une nouvelle société pourrait renaître. Dans un élan de fuite, Hig entraîne Cima (Margaret Qualley) et son père Jack (Guy Pearce) à la source de ce signal tournant en boucle. La base aérienne de Grand Junction, Colorado, bâtiment clos, cerné par des militaires et ressemblant à première vue à celle de Bangley devient un théâtre de curiosités dès lors que les premiers contrôles, demandant un désarmement total pour nos héros de fortune, permettent d’en franchir les portes. La voix prend corps sous les traits d’Allison Janney, notre Darlene ancienne hôtesse de l’air reconvertie en maîtresse d’un lieu qui cultive, tout comme sa posture suscite le mystère, une inquiétante étrangeté. Néons tamisés, ambiance qui tend tant vers le casino luxueux que le strip-club lubrique où les figures, apprêtées ou quasi-nues, semblent toutes issues du même moule oligarque, on en oublierait presque qu’au dehors, c’est le désert ou les massacres de masse. Cet oubli n’est pas si anodin : tout à coup, plus rien n’est programmatique, la mise en scène incarne le lieu, s’intéresse à ses détails, accueille une grammaire qui s’extirpe d’un sempiternel champ contrechamp pour jouer sur ses axes et ses mouvements. Ce qui s’y convoque vient d’un même imaginaire d’inquiétudes et de frissons : quand les accueilli·es sont entraîné·es dans un somptueux bar où le cocktail de bienvenue permet de discuter les conditions d’une installation prochaine, la caméra pivote vers l’homme derrière le comptoir. Son costume de pingouin rouge et l’éclat des bouteilles qu’Erik Messerschmidt, à la photographie, vient faire briller, ne trompent personne : nous retrouvons là l’Overlook de Stanley Kubrick (Shining, 1980), les Jacks Torrences de cette réalité-là venant de se faire servir – littéralement – un nouveau poison.

Dans sa tentative superficielle de reproduire les codes d’une société pourtant éteinte, ici perdue dans la luxure, l’entre-soi – une conséquence palpable quand nous voyons aujourd’hui les plus riches ne pas se soucier de voir le monde brûler puisqu’eux y survivront –, Darlene réveille l’instinct de Ridley Scott, sa détestation des sphères de pouvoir et, quitte à renouer avec son Napoléon (2023), sa persuasion que tout être de pouvoir n’est qu’un·e petit·e truand·e dégueulasse parmi tant d’autres. Lors de la fuite du trio, passant par ailleurs dans un abattoir humain – quand le capitalisme a rongé les corps pauvres, le cannibalisme se charge des restes –, les gros plans décadrés et les focales débullées sur le visage d’Allison Janney en accentuent la monstruosité. Ce Nouveau Monde, terre de désolation vouée à la consanguinité incestueuse par le Saint Dollar, se voit littéralement détruite par nos héros, lâchant depuis leur avion tout l’armada explosif à leur portée. Là aussi, il s’agit d’être précis : chaque explosion sera l’objet d’un plan, d’une incise pour que nous soyons certain·es qu’après les flammes, rien ne renaît de ces cendres perverses. Si le monde doit renaître pour reprendre la même forme, autant en finir de suite. Un geste d’extermination, cri du cœur qui ne sera jamais rediscuté, le film reprenant les rênes de son ennuyeux récit pour se la jouer moraliste sur la simplicité d’un avenir fait de sourires et de trocs.
Cette séquence, manifestation de l’ombre d’un vieil hargneux qui tout à coup vivote en marge de ce qu’il produit, doit-elle réellement nous réjouir ? Réagir positivement à un court instant galvanisant, voire s’imaginer qu’il puisse exister dans la vague de propositions infectes qui s’apprête à nous abreuver est peut-être la dernière façon de continuer à « accepter » l’industrie du grand spectacle. C’est au fond là que se situe tout le cynisme de Ridley Scott : contenter ceux qui voient le monde crever à petit feu en leur offrant une légère séquence avec laquelle ils sont en accord et se dire que cette poignée de minutes, la seule qui sera discutée, suffit à occulter la médiocrité ambiante.
The dog stars, de Ridley Scott. Écrit par Mark L. Smith et Christopher Wilkinson. Avec Jacob Elordi, Margaret Qualley, Josh Brolin… 1h59
Sorti le 26 août 2026