Robert Guédiguian #3 : Quatre rêveurs d’une nuit

Par Louan Nivesse et Thierry de Pinsun

Là où Rouge Midi étend sa fresque historique à travers soixante années de mémoire populaire avec ses figures de luttes, de filiation et de transmission, Ki lo sa ? (1986) et Dieu vomit les tièdes (1991) semblent se replier sur un espace plus intime, presque cloîtré : une maison de campagne pour le premier, une ville du Sud qui n’est pas Marseille – on reconnaît le pont ferroviaire de Caronte, mais rien n’indique que l’intrigue se situe à Martigues – pour le second. Pourtant, le mouvement est le même : il s’agit de comprendre ce que devient une promesse faite au cœur de la jeunesse lorsque le monde s’est transformé plus vite que nous. Le récit quitte l’épique pour l’épure, le peuple pour un petit groupe, la lutte pour le silence. Mais le moteur est inchangé : sonder ce que peut encore le lien dans un monde qui se délite. Tout s’affaire à entonner un chant doux et désabusé sur les retrouvailles d’un groupe d’amis qui n’ont pas réussi à devenir ceux qu’ils pensaient être. 

Dans Ki lo sa ?, ils avaient promis de revenir là, dix ans plus tard, comme on grave un serment dans la pierre. On les entr’aperçoit nombreux, utopistes persuadés que le monde se fera par eux mais seuls quatre sont venus, chiffre minuscule qui pèse d’autant plus lourd qu’il symbolise l’échec d’un rêve partagé. C’est déjà trop et c’est trop peu. Dans cet entre-deux, Guédiguian place sa caméra, fidèle à ce qu’il est : un témoin des liens qui s’effilochent et des fidélités impossibles. Dans Dieu vomit les tièdes, seul Cochise, sous les traits de Jean-Pierre Darroussin, est celui qui a osé quitter le Sud pour la grande ville : il revient détruit, en proie à un alcoolisme montré dès l’introduction quand une scène où il s’effondre au bar se monte en alternance avec des enfants emplis de joie qui courent dans la campagne alentour. Les enfants deviennent un motif récurrent, déjà aperçu dans Ki lo sa ? en surimpression des espaces de jeux d’un jardin désormais vide où ils courent comme des spectres. Sont-ils les personnages eux-mêmes, vingt ans plus tôt ? Le premier film ne tranche pas, d’une hésitation qui le rend poignant quand le second, comme la promesse d’un pas qui s’aventure un peu plus loin, leur offre l’identité des protagonistes et verbalise cette promesse que l’on pensait tue. « Nous jurons que nous nous battrons jusqu’à ce que tout le monde devienne riche sans être capitaliste ». 

C’est peut-être ça, au fond, le cinéma de Guédiguian dans ses débuts : un cinéma hanté par l’enfance, par ce que nous avons été ensemble et que nous ne savons plus être. Un cinéma de la mémoire collective mais où le collectif se délite, où l’espoir d’un sens commun s’est fait oblitérer par l’incarnation du mitterrandisme – 1981 semble déjà loin. Là où la gauche a supposément conquis l’État, Guédiguian filme ceux qui en restent à la porte, qui n’ont pas su ou pas voulu suivre. Ce ne sont pas des films sur l’engagement mais sur ce qui reste après. Après les manifs, après les slogans, après les promesses. Ce qu’il reste, ce sont des liens abîmés, une tendresse en friche, un pacte d’enfance qui se heurte à la brutalité d’un présent, celui de l’homme providentiel sur lequel on comptait trop mais qui laisse un goût amer une fois la réalité revenue. 

Les personnages sont magnifiques parce qu’ils sont cabossés. Ce sont des figures de la désillusion, mais sans emphase. Il n’y a pas de drame spectaculaire, pas de trahison fracassante. Juste l’usure des jours, la lenteur des déroutes. Dans Ki lo sa ?, Dada, joué par le même Jean-Pierre Darroussin encore jeune mais déjà traversé par cette douceur triste qui devient sa signature, reste sur place. Il habite la maison, s’occupe du jardin, rêve encore d’en être le maître mais sait qu’il n’est que le gardien d’un passé figé. Il est l’homme qui espère encore sans trop y croire. Cochise, son miroir, est traversé par les mêmes doutes, à ceci près qu’il a tenté l’ailleurs et en revient plus déçu encore. Guédiguian souhaite exploiter la même mélancolie dans le regard de son comédien. Partant de ce constat, s’ils sont soumis à quelques variantes, les quatre protagonistes joués par les même quatre comédiens ne sont que de nouveaux miroirs réincarnés. Ki lo sa ? nous offre Gérard Meylan en Gitan, silhouette épaisse et regard fuyant, qui incarne la colère ne trouvant plus d’objet, la fidélité à un monde qui n’existe plus. Il boit, râle, s’enfuit dans ses silences mais est sans doute le plus fidèle à l’enfance, à ce qu’ils étaient alors. Dieu vomit les tièdes nous le transforme en Frisé, dont la même colère se concentre sur le fait que ses amis ont changé. Il boit, râle, s’enfuit dans ses silences pour peindre en face du pont ce monde en changement qu’il observe. Sa fidélité à l’enfance s’incarne dans cette promesse, dans laquelle il se retrouve toujours. « Moi je vis dans le souvenir, vous, vous vivez dans l’oubli. Vous avez renoncé ». Il devient alors logique que le même motif se dessine. Ariane Ascaride est autant Marie (dans Ki lo sa?) que Tirelire (dans Dieu vomit les tièdes), figure brisée mais digne, pudique dans sa lucidité, blessée dans sa solitude, qui vit désormais de/pour son corps (la première se prostitue, la seconde assume son libertinage). Elle est la tendresse déçue, l’amour qu’on n’ose plus. Enfin, Pierrot (pour Ki lo sa ?)/Quatre-oeils (pour Dieu vomit les tièdes) (Pierre Banderet), poète raté, qui semble avoir renoncé à tout sauf à la posture du renoncement lui-même. Ils sont comme les restes d’un chœur tragique, incapables de rejouer la musique d’autrefois mais aussi de faire taire la mélodie. Ce ne sont pas des vaincus, pas vraiment. Ce sont des survivants d’un rêve collectif et c’est ce qui les rend profondément humains.

Dans Ki lo sa ?, l’espace est central. La maison n’est pas seulement un décor mais un personnage à part entière, un témoin silencieux. Elle porte les marques du passé : les jeux d’enfants dans le jardin, les rires dans la fontaine, les cachettes, les courses effrénées entre les cyprès. Mais ce lieu n’est pas neutre : il est aussi celui de la séparation sociale, la villa de ceux qui possédaient, dans laquelle les enfants du personnel – fils de cuisinière, fils de jardinier – étaient tolérés l’été, dans les interstices. Cette maison que Dada n’a jamais quittée n’a jamais été vraiment la leur. C’est un lieu d’illusion, un théâtre de la mixité feinte, un souvenir enjolivé qui comme tous les souvenirs finit par révéler ses ombres. Le retour ici n’a rien de triomphant. Il est gêné, maladroit, comme si les corps eux-mêmes savaient qu’ils rejouaient quelque chose de terminé. Guédiguian filme cette gêne avec une infinie délicatesse dans des scènes où rien ne se dit franchement mais où tout se devine : dans les regards qui s’évitent, dans les gestes suspendus, dans les tentatives de rire qui échouent.

Dieu vomit les tièdes, lui, essaie de faire croire à une relance de la machine politique, que l’engagement n’est qu’une cause mise de côté, non une affaire du passé, et que la réunion peut la raviver. On découvre l’ennemi dans la figure d’un nationalisme outrancier qui réclame le repli identitaire, incarné par Marcel (Jacques Pieiller). Des moments de joie se dessinent, comme celui où les quatre larrons crament le QG de Marcel en hurlant des chants communistes, un retour à l’enfantillage, cette fois-ci avec des allumettes, qui laisse à penser que la complicité n’a jamais disparu. D’autres nous rappellent à une réalité plus obscure. Sur le pont de Caronte, un tag qu’observe Frisé alors qu’il y pose sa toile pour peindre l’horizon trahit le passage du temps et d’une désolation à l’œuvre. Le  « US go home », fièrement inscrit lorsqu’ils étaient enfants et symbole de ce capitalisme qu’ils se sont jurés de combattre, est désormais surplombé par un « Les arabes à la mer », illustration tragique que l’on retrouve dans des balises qui chapitrent le long-métrage : sous une unique musique, qui revient comme un avertissement, des corps sans vie rejoignent la côte. Un usurier, un gangster, son fils, tous issus de l’immigration, autant de promesses que le quatuor n’a pas pu tenir. Quand Rachid (Patrick Bonnel), qui a pourtant tenté l’éducation comme recours au déterminisme social lié à ses origines, accuse Cochise de vouloir repartir, il met en mots ce que le départ de l’écrivain a signifié : « Vous nous avez fait rêver avec de belles promesses, puis vous nous avez abandonnés ».

Ce que Guédiguian réussit ici, c’est à capter le frémissement d’un moment où rien ne semble se passer mais où tout se joue. Il ne s’agit pas d’un récit classique avec sa montée dramatique, son conflit et sa résolution – le fil rouge des différentes morts dans Dieu vomit les tièdes, bien qu’il s’érige en point culminant de l’intrigue, ne s’empare jamais véritablement de la narration  –  mais d’un temps suspendu, lucide et profondément humain, où les corps et les souvenirs flottent dans un entre-deux. Le passé revient sous forme de bribes : jeux rejoués à vide, chants maladroits, histoires racontées comme pour se convaincre qu’elles ont compté. Ki lo sa ? et Dieu vomit les tièdes saisissent quelque chose de fragile et d’indicible : la fin d’un élan, l’effritement silencieux d’un idéal. Guédiguian ne cherche pas l’emphase ; il laisse la lumière douce du sud, la lenteur des gestes et le poids des silences raconter ce que les mots n’expriment plus. Il filme l’usure des liens, la fatigue des convictions, le moment où l’on comprend que les héritages politiques, s’ils ne sont pas incarnés, se vident peu à peu de leur sens. C’est un film de seuil, entre l’attachement et le détachement, la mémoire et l’oubli et dans ce territoire incertain, il atteint une vérité nue, sans ornement mais profondément émouvante.

De film en film, Guédiguian explore les ruines de ces croyances, leurs brèches, leurs échos. Et même lorsque tout semble avoir échoué – les projets, les amours, les combats – il reste quelque chose : une chanson, un regard, un geste. Une fidélité à l’enfance, à l’autre, à l’idée que le collectif même moribond vaut mieux que le repli. C’est peut-être ça, l’héritage que son cinéma cherche à transmettre. Une manière de se tenir debout, ensemble, même quand tout s’effondre autour. Un peu comme ces quatre-là, qui se retrouvent dans une maison/une ville qui ne les attend plus mais qu’ils continuent d’habiter, ne serait-ce que pour une nuit.

Ki lo sa ?, écrit et réalisé par Robert Guédiguian. Avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Daroussin, Gérard Meylan… 1h30
Film de 1986

Dieu vomit les tièdes, de Robert Guédiguian. Écrit par Sophie Képès et Robert Guédiguian. Avec Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Jean-Pierre Daroussin… 1h40
Sorti le 12 juin 1991

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